Interview Salif (II)

Seulement neuf mois après "Curriculum vital", Salif est de retour dans les bacs avec "Qui m'aime me suive", projet audacieux qui donne quelques pistes sur le nouveau souffle qu'il devrait insuffler à sa carrière. Après l'interview fleuve qu'il nous avait donné l'an dernier, il nous a semblé judicieux d'aller une nouvelle fois à sa rencontre.

27/06/2010 | Propos recueillis par Mehdi

Interview : Salif (II)

Abcdrduson : Salif, comment ça va depuis la dernière fois ?

Salif : Franchement, je suis au max mon pote. Un peu fatigué parce qu’on a grave taffé, mais sinon je suis au top. Je suis passé par une période en fin d’année où quelques problèmes se sont un peu accumulés mais là ça roule.

A : Tu as sorti ton deuxième album, "Curriculum vital", au mois de septembre 2009. Quel bilan tu en fais aujourd’hui, aussi bien en termes artistiques qu’en termes de ventes ?

S : Sur le plan financier, j’ai pris l’habitude de sortir des projets en mode autoproduit donc ça n’est pas la même chose. Je le savais en signant chez AZ et j’avais plus ou moins géré mes affaires de telle sorte que je m’y retrouve quand même. Ensuite, je fais un score qui est honorable puisqu’on va bientôt atteindre les 35 000 avec, comme d’habitude, aucune promo une fois que l’album est sorti. Dans des conditions pareilles, je trouve que faire 35 000, c’est pas mal.
Après, je te dirai qu’il y a un début de transition. Quand tu sors d’une grosse période de buzz, il y a un début de haine qui commence. Je pense que tous les artistes qui ont généré une grosse attente passent par ça. Il y a une longue attente et, une fois que l’album est dispo, tu vas avoir des réactions immédiates comme quoi l’album n’est pas bon. 6 mois plus tard : "Ah finalement j’ai réécouté l’album, il était bon !". C’est le schéma habituel mais, pour moi, ça roule. Comme je t’ai dit, je suis dans une période de transition. On en avait déjà eu la discussion mais chacun de mes disques est différent et, à chaque fois, ça laisse certains de mes fans sur le carreau. Ça a eu lieu pour "Tous ensemble, chacun pour soi", pour "Boulogne Boy", pour "Prolongations"… Aujourd’hui, ce sont les mecs qui ont kiffé "Prolongations" qui sont déçus et les mecs qui ont kiffé sur "Tous ensemble" qui commencent à être resservis. Ça tourne quoi [sourire].

A : Justement, comment tu te situes par rapport à une catégorie du public qui ne jurait que par Salif et qui a commencé à retourner un peu sa veste quand l’album est sorti ?

S : Mais aux States c’est pareil ! Je ne me compare pas à qui que ce soit mais Drake va avoir droit à la même chose. C’est à dire que pendant plusieurs mois les mecs se montent la tête et tout ça retombe très vite dès que le disque est dans les bacs. Et puis il relancera son truc et ça repartira.
A un moment donné, tu reviens parmi le commun des mortels [sourire]. Et revenu dans le commun des mortels, tu recommences à faire ton histoire. Clairement, je m’ennuyais ces derniers temps. Mon disque est sorti depuis neuf mois, on a fait une grosse tournée mais je commençais à m’ennuyer. Je savais que mon prochain album ne sortirait pas en septembre 2010 et, comme je trouve qu’un an entre deux albums c’est juste ce qu’il faut, je me suis dit que j’allais sortir un projet entretemps.
Maintenant, et c’est quelque chose que j’ai toujours dit, quand tout le monde t’aime c’est que tu es sur la fin. Aujourd’hui, je pense que ça tue : il y a des gens qui aiment, d’autres qui n’aiment pas et ça crée le débat. Même mes fans s’y retrouvent parce qu’au moins ils ont une raison d’ouvrir leur bouche maintenant.

"Chacun de mes disques est différent et, à chaque fois, ça laisse certains de mes fans sur le carreau."

A : Tu nous avais dit que ça te prendrait du temps d’arriver à faire des concerts comme tu le désirais vraiment. Comment s’est passée ta dernière tournée ?

S : Comme je te dis, c’est le début de quelque chose et c’est encore une tournée que j’ai faite en indé et pas avec la maison de disques. On l’a chapeautée nous-mêmes et fait toutes les dates qu’on pouvait. Je ne vais pas te mentir : j’ai fait des salles qui étaient aux trois quarts pleines. Je n’ai pas fait de salles pleines partout mais partout où j’ai été c’était toujours aux trois quarts plein. Parfois on me disait, "lui la semaine dernière il n’avait rempli que la moitié de la salle etc".  Donc c’est assez honorable et je pense que le quart manquant est composé de ceux qui ont été déçus par l’album, qui ne l’ont pas trouvé assez dur.
Sinon, la tournée s’est super bien passée. Je commençais aussi à bosser des nouveaux morceaux donc j’étais dans un nouveau délire. Etant en période de transition, ça m’a parfois un peu saoulé de devoir faire certains morceaux mais quand tu vois la réception du public, tu te dis que ça tue. Ceci dit, je n’ai pas encore joué avec des musiciens. De la même manière, on avait un vrai bon décor qui n’était pas facile à déplacer systématiquement. Il faut un budget que les gens n’ont pas forcément. Ce qui signifie que j’ai encore investi dans une déco qui n’a pas toujours servi. Après c’est Salif hein, on essaye de faire le mieux.
Là je sors "Qui m’aime me suive" avec un packaging 3D collector. Honnêtement, je vais gagner moins de thune parce que ça coûte cher de faire en sorte de faire plaisir aux gens. C’est un investissement. Là d’où je viens, on dit qu’il faut savoir perdre pour gagner derrière. Au pire, on utilisera la déco sur la prochaine tournée et on va essayer de préparer un gros concert à Paris parce que je n’ai jamais joué à Paris.

A : Pour finir un peu avec "Curriculum vital", tu nous avais dit à l’époque que ça allait un peu faire office de thérapie et que ça te permettrait de ne plus avoir à parler de rue. C’est pour ça aussi que je suis un peu étonné quand les gens disent que l’album n’est pas assez dur parce qu’il n’avait que la rue comme thématique et n’était pas très facile d’accès. En tout cas, après avoir écouté "Qui m’aime me suive", on remarque qu’en effet, tu es passé à autre chose…

S : Ah mais moi je suis comme ça poto ! Les gens vont me dire que "Curriculum vital" n’est pas dur. J’avais rencontré un mec à Bordeaux sur le début de la tournée qui me disait "Ouais mais là j’ai pas pu, c’était pas assez violent etc". Je lui ai dit "écoute, si tu veux je t’envoie les a capella et tu les mets sur des beats dark et tu verras que la violence que tu recherches, tu l’entendras." C’est simplement musicalement que ça a bougé. Le mec a fait l’expérience, m’a rappelé derrière et m’a dit qu’il était désolé. Ok : les prods ont changé et c’est moins sombre, mais c’est aussi moi.
J’écoutais Pac, Biggie et ce sont des mecs qui te faisaient un tube de dingue et qui, derrière, allaient te sortir des morceaux super dark. Plus j’avance et plus j’ai envie de faire LE morceau dark qu’il faut. Même sur les albums de Jay-Z, tu sens qu’il y a un morceau qu’il va décider de faire pour la base, mais se contenter de rapper pour une certaine catégorie du public, ça te tue.

A : Sans dire ça péjorativement, est-ce qu’il y a eu une volonté sur "Qui m’aime me suive" de construire des tubes ? 'Jean slim', par exemple, est un single assez évident…

S : Regarde, ‘Jean slim’ était prévu pour "Curriculum vital" à la base. C’est un morceau qu’on a fait avec Canardo en 45 minutes voire 1H30 si tu comptes les petites retouches que j’ai faites après. Comme je cherche une cohérence quand je construis un album, ‘Jean slim’ ne rentrait pas dedans. Donc, je ne l’ai pas mis mais, oui, si j’avais voulu avoir un titre en rotation à la radio à tout prix, il fallait le mettre sur l’album. Quand j’ai vu Bouneau et qu’il a écouté "Qui m’aime me suive", il m’a dit "je ne comprends pas, il y a plus de singles dans ce projet que dans ton album." Moi, je ne calcule pas ça, j’ai fait les titres et je te les donne.
Après, je ne suis pas un dingue et, quand on a mis ‘Jean slim’ sur le net, tout le monde a dit qu’il fallait le sortir. Ceci dit, j’avais construit mon album avec un début et une fin et il ne s’insérait pas dedans. Dans le tiroir, j’ai un million de titres et Kool Shen n’arrête pas de me dire "mais pourquoi tu ne sors pas celui-là ?". Moi, je fonctionne par projet. J’envoie ce que je fais sur le moment. Même dans mon entourage, certains me disent que j’ai donné trop de titres pour un street-album là. Je ne trouve que ça ne se calcule pas ça.
J’ai été un petit en studio et j’ai vu des rappeurs se dire que leur morceau tuait, mais qu’ils allaient le garder au chaud et le sortir un an et demi plus tard. Entretemps le mec se fait rendre son contrat, n’a plus de maison de disques, la tournure a changé, la prod qu’il avait pue la merde aujourd’hui, le titre est mort… Il faut de la spontanéité. Comme je te l’avais dit, sur "Curriculum vital" j’étais sur la fin de quelque chose. J’ai encore un doigt de pied là-dedans mais ça y est, je vais m’occuper du rap maintenant. C’est vraiment le début d’un truc. Il va y avoir des nouvelles choses, du gratuit, on ne va pas rigoler gros ! Tout simplement parce que je n’ai plus que ça à faire.

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