Interview Fred Yaddaden

Beatmaker du collectif stéphanois La Cinquième Kolonne sous le pseudonyme de Defré Baccara, Fred Yaddaden a depuis la séparation du groupe repris son nom d'état-civil et rejoint le label LZO. "The Shadow of a rose", son premier album entièrement instrumental, y est sorti il y a quelques mois.

06/06/2010 | Propos recueillis par Julien avec Zo., Greg, Nicobbl et Shadok.

Interview : Fred Yaddaden

Abcdr du Son : Quand nous t'avions interviewé en 2003, tu évoluais sous le pseudonyme de Defré Baccara. Aujourd'hui tu reviens sous celui de Fred Yaddaden. Pourquoi ce changement ?

Fred Yaddaden : Ça faisait un petit moment que je voulais changer de nom, j'étais un peu lassé de ce "Defré Baccara". J'ai donc profité de mon album "The Shadow of a Rose" pour passer le cap. Je suis allé au plus simple et j'ai finalement opté pour mon état civil. Et comme ce disque est quand même différent de ce que je pouvais produire habituellement, je voulais un minimum opérer une cassure et dissocier mon "côté rap-rap" et mon "côté abstract hip hop/downtempo/c'que tu veux". Mais après réflexion, j'ai malgré tout décidé de conserver mon pseudonyme originel : je continuerai à signer "Defré Baccara" pour les rares instrus que je filerai aux rappeurs. C'est donc une manière de dissocier mes différentes envies musicales et, surtout, de maintenir une cohérence sous chacun de mes noms.

A : Comment différencierais-tu le Defré Baccara qui produit pour des rappeurs du Fred Yaddaden producteur d'"abstract hip-hop" ? La différence est très forte au niveau de l'approche musicale ?

F : Oui, c'est vraiment différent, ne serait-ce que pour le travail que ça représente. En gros, une musique pour un rappeur peut me prendre 2-3 heures, alors que je peux passer 3 jours à faire un morceau instrumental. Mais jamais l'inverse. Une instru pour un rappeur implique naturellement la voix d'une tierce personne sur ma musique, si bien que je peux laisser le champ libre et "libérer" de la place pour le MC. Je ne vais pas me sentir forcé d'empiler dix milles samples pour éviter toute redondance, c'est le rappeur qui fera ce travail... en théorie.
Un morceau "Fred Yaddaden" est beaucoup plus difficile et long à construire. Je passe beaucoup plus de temps à chercher des samples et je me prends un peu plus la tête dans la réalisation. Sachant que je conçois ces morceaux sans me dire que quelqu'un viendra chanter dessus, je fais en sorte que ces titres se suffisent à eux-mêmes, d'où l'ajout constant de samples afin d'éviter que la chanson ne tourne trop en rond. C'est finalement des heures de recherches pour seulement une poignée d'heures de travail sur mon sampleur. Le truc jouissif, c'est que c'est sans limite. C'est-à-dire qu'au niveau de la création, je ne me pose pas la question de savoir à qui je vais bien pouvoir filer mon son pour qu'il rappe dessus, j'ai zéro contrainte et le champ des possibles est inépuisable.
Et pour terminer, continuer à signer Defré Baccara et donc à faire du rap pur et dur, c'est un peu ma cours de récréation. Je kiffe toujours autant le rap et c'est mon petit bol d'air de faire du boom bap.

A : Il semble que "The Shadow of a rose" ait eu une histoire assez compliquée... Peux-tu retracer la genèse de cet album ?

F : Effectivement, j'ai mis énormément de temps à le sortir. C'est pas tant la réalisation du projet qui m'a pris du temps mais plutôt sa sortie. J'ai terminé le mix autour de juin 2005 et le mastering était prêt six mois après. Donc début 2006, j'ai mon album entre les mains et je me demande ce que je vais en faire. A cette époque, je me retrouve seul. Mon ancien groupe de rap, La Cinquième Kolonne, n'existe plus et il n'y a donc plus aucune structure - si petite qu'elle fût - derrière. Je ne suis en contact sérieux avec personne, je n'envisage pas forcément de démarcher des tas de gens...Bref, j'ai un peu la tête sous l'eau, à me demander si j'aurai le courage de gérer la sortie d'un disque tout seul. Je suis partagé entre l'idée de le mettre gratuitement sur le net, d'en faire des CD-R, d'en presser 500 en me demandant comment je vais les vendre, de le mettre au fond d'un tiroir...Courant 2006 et durant une bonne année, je délaisse un peu la musique pour diverses raisons, je ne m'occupe plus du tout de mon album, sans que ce soit vraiment calculé.
J'essaie ensuite de réagir, motivé par l'idée que c'est dommage de le voir croupir dans un coin. Avec l'aide de Lartizan et Rémi, qui posaient les bases de LZO Records, on s'en va démarcher quelques labels. On fait ça un peu timidement : on envoie des Cds, mais aucun retour concluant. Je suis un peu désabusé.
En parallèle, j'avais filé mon album terminé à Wax Tailor qui passait en concert vers Lyon. C'était en Juin 2005, pour la tournée de son premier album. Après m'avoir dit qu'il avait beaucoup aimé le CD, on est restés en contact. On s'appelait et s'échangeait des mails de temps à autres. Je le tenais au courant de ma "non-actualité". Jusqu'au jour où il me parle de son envie de développer son label, vers 2008. On se capte, on parle d'une éventuelle sortie chez lui, il me propose entre temps de remixer Ursula Rucker sur l'un des ses maxis, qui sortira en mai 2008. Le temps passant et voyant que ça allait être tendu de gérer d'autres artistes que lui, je repars finalement avec mon CD dans la poche.
On est début 2009 et je repars voir Lartizan et LZO Records qui commençaient à bien se mettre en place, au moins au niveau de leur démarche et ambitions. On papote un peu et on arrive rapidement à se mettre d'accord sur une sortie. Tout s'est enchaîné ensuite très vite. Le CD est parti au pressage durant l'été et en septembre, je les avais entre les mains. On a, depuis, chopé une distribution nationale d'où l'annonce d'une sortie "officielle" le 26 Janvier 2010...4 ans pour sortir un album, c'est quand même fatiguant, même si je dois en partie cette durée à ma fainéantise et mon dilettantisme.

"Je voulais laisser ce projet en l'état, que ça corresponde à l'époque où je l'avais fait, avec ses défauts et ses qualités. "

A : Quel impact a eu le remix fait pour Wax Tailor, à la fois pour toi et sur ta carrière ? Ça sonne un peu comme une marque de reconnaissance de la qualité de ton travail, non ?

F : Ouais, je sais pas trop en fait. Je le dis pas trop mais je suis super content d'avoir pu poser un remix sur un maxi de Wax Tailor, c'est cool. Après, comme je connais le bonhomme, ça atténue énormément le côté "Wouah ! Wax Tailor ! Il est archi connu, c'est énorme de bosser avec lui !". C'est la réaction qu'ont les gens que je côtoie quand je leur dis qu'il m'a appelé pour un remix.
Au niveau de l'impact, si j'ai bien tout compris, ce maxi était une commande de Wagram. Je ne sais pas qui devait s'occuper de la promo mais j'ai l'impression que c'est passé assez inaperçu. Je n'en ai entendu parler nulle part et je n'ai quasi eu aucun retour sur ma présence sur le maxi. Mais le vraiment très bon côté de la chose, c'est que mon album arrivant quelques mois après, enfin un an après, je pouvais dans ma bio glisser ma participation à ce maxi. On va dire que sur le CV, ça le fait plutôt bien. C'était la première fois que je posais le nom "Fred Yaddaden" et c'était une bonne première marche. Ensuite, quant à la reconnaissance de la qualité de mon boulot, j'ai encore tout à faire. Ça met toujours en confiance d'être contacté de près par Wax Tailor mais c'est pas suffisant pour que j'en sois pleinement satisfait.

A : Pendant ces (quasi) 5 ans où ton album est fini mais ne sort pas, tu le réécoutes ? Tu n'as jamais envie de modifier des choses dessus ?

F : Oui, je le réécoute, pas énormément mais je me le passe quand même plusieurs fois au casque. Une fois que j'avais fini le master, je m'étais dit que je n'y toucherai plus, même si certaines choses m'énervent et sont plus ou moins mal faites. Je voulais laisser ce projet en l'état, que ça corresponde à l'époque où je l'avais fait, avec ses défauts et ses qualités. Et modifier certains trucs nécessitait obligatoirement de nouvelles sessions de mix et mastering par la suite, et je n'en avais aucune envie.

A : Ça te fait quel effet de voir les gens le découvrir et t'en parler aujourd'hui alors que, d'une certaine façon, tu vis avec depuis presque cinq ans ?

F : Mon plus gros souci était de me "replonger" dans mon album, savoir le pourquoi du comment, pourquoi j'ai mis tel ou tel titre... C'était vraiment enterré pour moi...Après, c'est comme un second souffle, je me suis dit : "Enfin ! Je vais avoir des retours autres que ceux de mes potes.". C'est finalement motivant. Et voir que quatre ans après, les mecs kiffent, ça m'a un peu soulagé, l'épreuve du temps n'est pas trop rude.

A : D'une certaine façon, sa sortie te permet de tourner une page ?

F : Oui, c'est un vrai soulagement. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai persévéré pour le sortir. J'avais vraiment l'impression que s'il ne sortait pas, je ne pourrai pas passer au projet suivant. Enchaîner les projets, c'est une continuité, une suite logique entre chaque disque. Si je ne posais pas la première pierre, j'aurai du mal à aller plus loin. Et, autre chose, j'aurai été sacrément frustré et déçu de ne jamais voir ce disque dans les bacs. J'ai passé du temps dessus et j'avais vraiment à cœur de le proposer au public et de voir les réactions, qui sont très positives pour le moment. Je suis donc dans les conditions idéales pour poursuivre sur un second long format.

1 | 2 | 3 | 4 |