Interview Sat (2/2)

Seconde et dernière partie de l'histoire de la Fonky Family racontée par Sat. Du succès de leur premier album, "Si Dieu veut...", jusqu'au chant du cygne de "Marginale musique" en 2006, le MC revient sur les heures de gloire du rap marseillais mais aussi sur ses défauts et sur les différends nés entre la FF et IAM, avec recul et lucidité.

14/02/2010 | Propos recueillis par Julien

Interview : Sat (2/2)

Lire la première partie

Abcdr : Avec le recul, comment tu perçois ce premier album ?

Sat : Il n'y a pas plus imparfait que "Si Dieu veut..." ! Mais c'est ça qui fait son charme aussi. Une fois, j'ai entendu Jay-Z dire que le premier album est celui de l'innocence. Là c'est exactement ça : les morceaux qui durent six minutes, aucun format radio, le refrain qui arrive au bout de quatre minutes...

A : Pourtant il a bien marché...

S : Ouais, bien sûr. D'ailleurs je me souviens de Laurent Bouneau [Directeur général des programmes de Skyrock, Ndlr] qui, la première fois qu'il l'a écouté, nous a dit que c'était bien mais que ça ne marcherait pas. Puis il nous a rappelés une semaine après, quand on est rentrés 8e du Top Album pour nous dire que finalement il allait rentrer un titre en rotation [sourire]. De toute façon, il a toujours suivi, il n'a jamais senti ce qui allait se passer. A l'époque on était super fiers de l'album : il y avait tout – le réalisme, la sincérité, la tristesse, la mélancolie et en même temps un côté léger, fou. Il résumait nos vies et chaque membre du groupe. Cet album, on l'a adoré, sauf au moment de partir en tournée parce qu'on s'est rendu compte qu'on n'avait rien pour la scène. Hormis 'Sans rémission', c'était pas des morceaux qui se prêtaient à ça. Ils étaient trop lents, trop longs... Sur scène on se faisait chier.

A : Il y avait un côté très enragé et un peu révolutionnaire dans les textes. Vous pensiez pouvoir faire changer les choses via votre musique ?

S : Changer les choses, non. On était assez lucides pour savoir que c'était pas des chanteurs qui allaient faire changer le monde. C'était plus dans un état d'esprit de se dire : "C'est ce qu'on vit, ce qu'on ressent, ce qu'on pense et on est pas les seuls dans ce cas-là donc ils vont le savoir." Se dire : "On ne changera rien, mais ils vont entendre parler de nous. Il y a tellement de gens qui ont des choses à dire mais ne peuvent pas le faire qu'on va le faire pour eux." C'était plus ça, une idée de partage, d'être solidaires.

A : Je parlais de l'album il y a quelques temps avec un pote et il me disait que vous aviez fait partie des premiers groupes à vous poser un peu en victimes du système, comme si au fond le message était : "Je fume des joints en bas de chez moi mais c'est pas ma faute"...

S : On ne se posait pas en victimes du système mais pour nous le système était responsable de beaucoup de dysfonctionnements et de problèmes. J'ai toujours été conscient... [il s'arrête]. C'est drôle, je me souviens d'avoir eu une discussion avec Don Choa sur l'une de ses phrases. Dans 'Cherche pas à comprendre', il dit : "On a pas toujours le choix". Plus tard, il m'a dit : "Finalement, Sat, on a toujours le choix !" [sourire]. Je me rappelle qu'on a longuement parlé de ça... Après, il faut voir un truc, c'est qu'au moment où on enregistre ça, on a 20 piges. Il y a certaines phrases de "Si Dieu veut..." que je ne ressortirais pas aujourd'hui.
Faut se remettre dans le contexte de l'époque et dans la tête de mecs qui ont 20 ans. Mais on ne se positionnait pas en victimes : c'était plus une critique du système. On ne le subissait pas, on essayait de le contrer à notre manière. Après, c'était pas en fumant des joints qu'on allait contrer quoi que ce soit, ni en buvant des bières... Mais à l'époque c'était un moyen d'évacuer la pression, le stress et les problèmes de la maison. Plus tard, tu te rends compte qu'au lieu d'évacuer les problèmes tu t'en es rajouté, mais avant de faire ce cheminement-là, il faut du temps. Moi il m'a fallu plus de dix piges pour le faire.

A : Tu comprends qu'on ait pu vous reprocher une forme de démagogie ?

S : Avec le recul, je comprends qu'on puisse trouver certains passages de l'album démagos, mais c'était vraiment pas fait dans cette optique-là. On était complètement sincères. On ne cherchait pas à plaire à un public ou à dire des trucs parce que ça fait bien. Au contraire : à l'époque, ça pouvait être mal vu. Mais on y croyait. C'était notre vie et celle des gens qui nous entouraient. On avait le sentiment d'avoir une putain de responsabilité sur nos épaules parce qu'on représentait ces gens et notre ville.

A : Tu as eu le sentiment – que moi j'ai eu – que dans le rap marseillais il y a eu un avant et un après "Si Dieu veut..." ?

S : Ouais, complètement : après "Si Dieu veut..." beaucoup ont tenté de refaire du "Si Dieu veut...". Et beaucoup essayent encore. Mais on est en 2010... Je ne leur demande pas de faire du Lil'Wayne, parce qu'il y a un monde entre notre album et ça, mais ça n'a pas de sens de vouloir refaire le même genre de beats ou de reproduire ces thématiques-là. C'était un temps, une époque... L'album a été un virage, oui. C'était le rap de rue qui prenait le dessus. Toute une génération s'y est identifiée parce que ce dont on parlait, c'était leur vie ou celle de leurs frères. Les mecs se sont dit que si on pouvait le faire, ils pouvaient aussi. Et avec le clip de 'Sans Rémission' je crois qu'on a inventé l'ancêtre du clip Zik' ! [chaîne musicale du satellite qui passait beaucoup de clips de rap français indés, NDLR]. Tu t'en souviens de cette chaîne ?

A : Oui, c'était une catastrophe.

S : Ouais ouais ouais, bah je crois que sans le savoir avec le clip de 'Sans Rémission' – on ramène une caméra au quartier avec plein de monde qui gueule et tout – on a lancé ça ! Je m'en suis rendu compte en matant Zik' et en voyant ces clips. Je me suis dit : "Tiens, les mecs essaient de refaire 'Sans Rémission'". J'ai le même sentiment quand j'écoute certains disques.

A : La critique récurrente faite au rap marseillais, c'est d'être un rap de mecs qui se plaignent tout le temps, assez pleurnichard sur les bords. C'est quelque chose qui te semble justifié ?

S : Oui, on peut le dire, ça l'a été. Et c'est pour ça que dans mes albums solos j'ai toujours essayé de montrer autre chose. Mais oui, on peut dire que pendant longtemps le rap marseillais a été très larmoyant. J'ai aussi beaucoup entendu ça quand Soprano a sorti 'Moi j'ai pas'. Mais je crois que c'est en train de changer, qu'on va pouvoir se débarrasser de cette étiquette-là.
Pourtant, c'est aussi une marque de fabrique, donc le jour où on s'en sera complètement débarrassé, est-ce que l'identité du rap marseillais va continuer à exister ou va disparaître ? Et est-ce qu'on ne sera pas juste des mecs qui rappent en français comme d'autres ? Jusqu'ici il y avait une sorte d'exception culturelle dans notre rap... Est-ce qu'on se fera bouffer ? Je ne sais pas.

1 | 2 | 3 | 4 | 5 |