Interview Sinik

Figure du rap à la française, auteur de disques s'étant écoulés à des dizaines de milliers d'exemplaires, Sinik draine autant de fans que de détracteurs. Rencontre avec un rappeur dont le succès et les thèmes bien arrêtés en font la cible de toutes les intentions.

29/11/2009 | Propos recueillis par zo. avec JB & Nicobbl

Interview : SinikA : A l’époque du "Toit du monde", tu avais expliqué dans une interview [au Parisien, NDLR] penser à lâcher le micro. Tu te demandais "si tu avais encore des choses à dire, si tu étais encore en phase avec les jeunes". Deux ans plus tard, tu es là avec ton nouvel album. Qu’est ce qui t’a poussé à continuer ?

S : Je disais dans cet article que je me laissais encore un album. Ça a été un peu transformé comme une pseudo annonce alors que ce n’était pas du tout ce que je voulais dire. Grosso modo, quand tu arrives à ton troisième album, quand tu as eu la chance que tous tes disques marchent et de tourner un peu partout, c’est légitime de se demander si les gens ont encore envie de t’entendre. Mais ça a un peu été détourné en "j’arrête le rap", alors que je voulais juste montrer que je me posais ce genre de questions, légitimes pour un artiste.

C’est la première fois que j’ai eu un break de deux ans entre deux disques. Il se passe beaucoup de choses en deux ans ! Moi je sais que j’ai la gnaque sinon je n’aurais pas refait un album. La question c’était plutôt sur le fait de savoir si les gens avaient encore envie de m’écouter ou non, si le discours passe toujours. Ce n’est pas une histoire de chiffres, d'albums vendus. Je ne suis pas comme ça. Je ne vais pas me dire "Oh c’est bon, ça a toujours marché, ça marchera toujours" comme certains pourraient le faire. Je me remets en cause à chaque album.

A : Suite à "Ballon d’or" [son nouvel album, NDLR], tu t’es donc reposé ces questions ?

S : Ouais, d’ailleurs une partie de leurs réponses sont dans l’album. Et il n’y a rien de mieux que de sortir un album pour savoir si les gens sont toujours là, si ils ont toujours envie de t’écouter. Je fonctionne beaucoup au soutien, j’ai besoin de me sentir soutenu. Si je sens que c’est un peu moins le cas, j’essaierai sûrement de faire autre chose.

A : Quand tu as commencé, tu t’es pourtant construit tout seul, sans soutien.

S : Ouais mais c’est vraiment différent. A l’époque je ne pensais même pas que j’arriverais un jour à ce stade. Quand tu commences, le soutien tu n’en as pas besoin, tu es à fond dans l’auto motivation. Désormais, il est question de sorties d’albums. J’ai eu le temps de voir qu’il y avait un public qui avait suivi pour le premier, le deuxième et le troisième album. C’est par rapport à ces gens que je me pose des questions. C’est le soutien du public dont je parle, constater que les morceaux parlent aux gens, qu’ils font réagir. C’est sentir l’engouement quelque part ! Sentir que l’album plait, qu’il tourne dans les bagnoles, que les gens l’écoutent. Tout ça c’est palpable. Tu le sens très vite si ton album parle aux gens, si il marche bien dans l’échange que ça crée entre toi et ton public. Encore une fois, c’est normal de se poser ces questions. Moi je suis sûr de mon album, mais j’ai hâte de voir comment il va être accueilli.

A : Quand tu as commencé, que ‘L’assassin’ t’a fait connaître, tu étais la bombe underground que tout le monde attendait. Maintenant que tu as atteint un succès considérable, tu as tout un lot de détracteurs, qui sont d’ailleurs parfois les mêmes que ceux qui étaient en sang sur ‘L’assassin’. Comment tu analyses le chemin parcouru, mais aussi la vision du public qui change entre le moment où quelqu’un est underground et le moment où il devient super exposé ?

S : Comment je l’analyse ? Pour moi c’est très simple : en France, tant que tu ne vends pas trop d'albums, que tu fais des petites scènes spé’, qu’on te voit mais pas trop, on dit de toi que t’es un mec mortel, un mec underground. Que t’es un vrai, que t’as pas baissé ton froc, etc. Et dès que tu signes en maison de disques - chose que tous les rappeurs espèrent un jour ou l’autre - on te dit que tu es commercial. Dès que tu as un morceau qui passe en radio, ton statut change. Et une fois que ton statut change, il y a tout ce qui va avec : les détracteurs, les gens qui parlent mal sur internet, tout le mauvais côté du truc. Mais quelque part c’est rassurant parce que ça prouve que tu es quelqu’un, que ce que tu fais fait réagir, que t’existes dans ce milieu. Et d’un autre côté, oui bien sûr, c’est un peu saoulant, je ne te le cache pas. Mais bon, il faut savoir vivre avec ça. C’est clair que lorsque je ne vendais que mon Street-CD, je ne lisais pas les mêmes commentaires, je n’entendais pas les mêmes trucs que maintenant. Les gens ne te perçoivent plus de la même manière, alors qu’à la base, tous les rappeurs qui sortent un disque sont commerciaux quelque part. Par logique, c’est du commerce, tu cherches à vendre ton album. Mais c’est sûr qu’une fois exposé médiatiquement, les langues de putes et les jaloux se réveillent. C'est le jeu médiatique. Les politiciens y ont le droit, tous les gens médiatisés y ont le droit. Ça fait partie du game.

 

"Je me bats aussi pour montrer que les rappeurs ne sont pas que des casseurs de voitures et des mecs qui parlent mal. J’essaie de montrer qu’on est une musique professionnelle, qu’on bosse avec des gens carrés."

A : Ton premier succès était ‘L’assassin’, et souvent, le premiers succès colle une étiquette dont il est dur de se défaire. Pour ‘L’assassin’, ça t’a donné l’étiquette d’un rap "bulldozer", le gars qui clashe, ‘l’homme à abattre’ comme tu l’avais écrit d’ailleurs. Est-ce que tu as ressenti le besoin d’évacuer cette étiquette, entre autre en arrêtant les clashes ?

S : Oui, exactement. Moi quand j’ai fait ‘L’assassin’, je sortais d’une grosse période battles et tout ça. Je l’ai fait pour moi en me disant que je me  faisais un morceau qui symboliserait mes années battles et clashes. Mais j’étais loin de m’imaginer que ça allait devenir mon classique, le morceau qui allait me lancer.

Comme tu le dis, en France, quand t’arrives avec quelque chose de bien précis, on te colle une étiquette sur le front. Moi j’étais le clasheur. Et ce n’est pas arrivé qu’à moi. Regarde Kamini, le mec est estampillé rap de campagne, un autre sera le gangster etc. Chacun se fait coller sa petite étiquette sur la gueule et c’est difficile de l’enlever, de faire comprendre aux gens que tu ne fais pas que ça dans la vie. Le clash, c’est une petite partie de ma vie. Dans mon écriture, il y a des morceaux tristes, des morceaux marrants, des morceaux festifs. Donc c’est un peu saoulant,. On a été un peu victime de "notre succès". Quand tu ramènes ce délire du clash et que tu deviens le mec pour qui ça a marché, tu t’attends à ce que ça réveille des gens, que des mecs se disent qu'en te clashant, ils se feront leur buzz. Donc durant la période post ‘L’assassin’, je me doutais que des gens allaient sauter sur l'occasion et me clasher. Et tu ne peux pas arriver avec une réputation de clasheur, et au final ne pas répondre quand toi tu te fais clasher ! Il a donc fallu répondre sur le même terrain deux, trois fois. Mais ça finissait par me saouler un peu, ce n’est pas les trucs dont je suis le plus fier parmi tout ce que j’ai fait depuis 5 ans. Au bout d’un moment ça devient un peu une obligation de le faire, c’est un peu comme un boxer qui a une ceinture à défendre. Mais t’as peut-être pas forcément envie d’y aller ou t’as peut-être autre chose à faire à ce moment là. L’image du Eminem, du clasheur, au bout d’un moment ça m’a gavé. Donc on a fini par mettre le hola, on a dit aux gens "voilà on sait faire autre chose, ça vous plait ou pas, mais on ne va pas jouer sur le clash éternellement".

A : Par rapport à Booba, tu t’es senti piégé un peu, la manière dont ça a enchaîné ?

S : Par lui ?

A : Oui.

S : Non, pour être franc je m’y attendais un peu, je sentais que ça allait péter avec lui. Je m’attendais à ce genre de plan, c'est-à-dire une phase dans un texte, façon pique lancée. Et vu que je suis tout de même un clasheur dans l’âme, je préfère clasher un mec comme lui que des mecs pas connus sur internet qui ont tout à gagner, qui cherchent à se faire leur buzz. Je me suis dit : "Puisqu’on y est, autant aller jusqu’au bout et poser nos couilles". C’était une manière de dire "faut pas clasher". Après ce qui m’a saoulé, ce n’est pas le clash, mais les proportions médiatiques que ça a pris et l’image que ça donnait du rap. Encore une fois, les clashes ne sont pas les trucs dont je suis le plus fier. Je me bats aussi pour montrer que les rappeurs ne sont pas que des casseurs de voitures et des mecs qui parlent mal. J’essaie de montrer qu’on est une musique professionnelle, qu’on bosse avec des gens carrés. Et pourtant, c'est quand tu rentres dans ce délire de clash que tu vois plein de papiers fleurir à ton sujet.

Au final, c’est donner de la matière aux détracteurs du rap, ça revient à donner le bâton pour se faire battre. "Ah regardez les deux représentants du rap !". A la fin t’as l’impression d’être un guignol, un coq qui se bat devant tout le monde. Et cet aspect "battez-vous, ça nous fait rigoler", ça m’a saoulé. Alors fin de mission !

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