Interview Tekitha

Au plus fort de l'épopée Wu-Tang, Tekitha en était la première dame. Sur le fil entre force et désespoir, sa voix drapait de douceur la brutalité sonore du collectif. Longtemps annoncé, jamais sorti, son premier album se profile enfin. Volubile et attachante, cette jeune maman nous a raconté son histoire, de Sacramento à Shaolin.

15/11/2009 | Propos recueillis par JB | English version

Interview : Tekitha

Abcdr du Son : J'ai toujours imaginé que tu étais originaire de New York, mais en fait pas du tout…

Tekitha : [rires] Non, à l'origine je viens de Californie. Je suis née et j'ai grandi à Sacramento.

A : Quels souvenirs as-tu de cette époque ?

T : Surtout des souvenirs familiaux avec mon père, ma mère et mon petit frère. Là-bas, je suis vraiment la fille du coin, j'ai beaucoup de proches en Californie, des gens qui m'ont soutenu tout au long de ma carrière. Mes souvenirs, c'est avant tout cette proximité familiale. J'ai été gymnaste pendant une grande partie de mon enfance, de l'âge de 4 ans jusqu'à ma sortie du lycée. Toute ma jeunesse tournait autour de la gym.

A : Tu étais spécialisée dans une discipline particulière ?

T : Je pratiquais toutes les disciplines, comme ce que tu peux voir à la télévision pendant les Jeux Olympiques. Mon entraîneur s'appelait Geza Pozsar, c'était l'ancien chorégraphe de Nadia Comăneci avec Béla Károlyi. A Sacramento, il a crée sa propre école privée de gymnastique. Je m'y suis entraîné dès l'âge de 10 ans.

A : Pourquoi avoir abandonné ? A cause de la musique ?

T : Non. En fait, j'ai senti qu'il n'y avait pas d'avenir pour moi dans la gymnastique. La gym est un sport dominé par les plus jeunes. Dès que tu atteins 16/17 ans, il faut déjà décider si tu veux faire une carrière universitaire ou t'entraîner pour les Jeux Olympiques. Pour ma tranche d'âge, les prochains JO avaient lieu en 1996, et j'aurais eu 20 ans à ce moment-là. Ça n'avait plus vraiment de sens pour moi, alors j'ai dit stop. J'ai poursuivi en faisant du théâtre et de la danse. Ma transition vers la musique n'a du avoir lieu que vers 1995. Je suis entrée en contact avec le Clan peu de temps après.

A : As-tu grandi dans une famille de musiciens ?

T : En fait, oui et non. Du côté de ma mère, ma grand-mère était chanteuse. Elle avait une voix merveilleuse mais elle n'a pas pu faire carrière, même si c'était son souhait. Mon grand-père aussi, du côté de mon père. A cette époque, ils avaient d'autres responsabilités, ils n'avaient pas la liberté d'envisager une carrière dans la musique. Il y avait des préoccupations plus intenses, ne serait-ce que leurs enfants. J'ai un oncle pianiste qui a intégré le conservatoire de San Francisco mais véritablement, dans ma famille, je suis la seule de ma génération à avoir pu faire carrière dans la musique.

A : D'après une interview que j'ai pu lire de toi, c'est la poésie qui t'a mené à l'écriture de chansons…

T : Oui, c'est vrai. Déjà petite, j'écrivais beaucoup de poèmes. C'était pour moi un moyen d'expression quand la parole ne suffisait plus. Écrire, c'était plus facile. Vers 1994, je vivais à Atlanta, et je devais bien avoir 30 ou 40 extraits de poésie dans mon cahier. En les relisant, je me suis dit " Pourquoi pas en faire des chansons ? ". Au lieu de les lire comme des poèmes, je pourrais les chanter. J'ai dit à ma tante Diana "Hé, quand tu reviendras à la maison, je vais te chanter mes chansons ! ". Comme je n'avais jamais chanté jusque là, elle a du me dire quelque chose comme " Ha bon ? " mais j'étais super enthousiaste. A son retour, je lui ai chanté quatre chansons acapella… et elle a fondu en larmes. Elle était là à me dire qu'elle n'avait jamais entendu quelque chose d'aussi beau, que c'était magnifique ! De là, je me suis mis à l'écriture de chansons. J'étais une complète autodidacte : je ne comprenais pas la notion de mesure, je n'avais aucune expérience.

A : Tu te souviens de tes premiers textes ?

T : Oh mon Dieu non. J'aimerais tellement m'en rappeler mais c'est impossible ! Quand j'ai quitté Atlanta pour New York, l'un des mes cartons a été perdu en route pendant le déménagement. Il y avait la moitié des cahiers à l'intérieur. Tout a été perdu. Ça m'a un peu cassé le moral mais pas longtemps. Quelques semaines sont passées, et puis j'ai fini par me dire qu'en fait, je savais toujours écrire [rires].

A : Que faisais-tu à Atlanta à cette période ?

T : J'étais venu pour trouver une école où je pourrais apprendre l'écriture de théâtre. C'était mon projet initial.

A : Tu étais fan de hip-hop avant le début de l'aventure Wu-Tang ?

T : Ouais, j'ai grandi avec Slick Rick, Ice Cube, NWA… J'étais une grande fan de Slick Rick, j'écoutais tout ce qu'il sortait. Je l'adorais. C'était mon pote ! [rires] Quand le Clan est arrivé, j'étais à Atlanta. Je n'étais pas à fond sur eux mais j'aimais vraiment ce qu'ils faisaient. Je me disais " OK, ça c'est de la musique ". Déjà à cette époque, je savais qu'eux et moi, on parlait le même langage.

A : Tu as souvenirs des premiers titres que tu as entendus d'eux ?

T : Le premier titre… [elle réfléchit]… ça devait être 'C.R.E.A.M.'. Je ne me rappelle plus du jour exact, par contre. Tu me fais aller loin dans mes souvenirs [rires]. En fait, j'avais entendu le morceau dans la voiture d'un ami. Il avait une cassette, je lui ai demandé qui c'était, il m'a répondu "C'est le Wu-Tang Clan". Moi : "Qui ça ? Ha ouais c'était cool, j'adore !". Ça a été le point de départ. Il y a bien longtemps.

A : Comment as-tu rencontré RZA ?

T : Alors, voilà l'histoire : quand j'ai commencé à vouloir faire de la musique, je vivais à Chicago. J'étais en contact avec une boîte de management, The Kingsley Group, qui bossait dans le sport et le spectacle. Ils m'ont fait venir à Chicago pour me montrer comment on allait travailler ensemble. Dante Perkins, un pote à moi qui faisait escale à Chicago pendant son voyage vers New York, a entendu trois morceaux que je venais d'enregistrer. Moi, je lui avais dit "Tu sais, c'est quelque chose de nouveau pour moi aussi, mais bon, voilà ma musique ! ". Il était assez impressionné et m'a dit qu'il connaissait des gens du Wu-Tang. Il pourrait peut-être faire passer ma maquette auprès d'eux. Pour moi, c'était cool, mais je n'y ai pas vraiment repensé après coup. C'était à l'époque où Farrakhan organisait la Million Man March à Washington. Dante a pris ma maquette, direction Washington, où il a rencontré toute l'équipe, dont Tarif Supreme Power, l'un des producteurs exécutifs. Si je ne dis pas de bêtises, le Wu-Tang avait du faire un concert à Washington et ils redescendaient sur Atlanta. Dante a fait écouter la maquette à tout le monde pendant le trajet. Peu de temps après, un représentant du Wu appelé Howard Edward m'a appelé à Chicago. C'est comme ça que ça a commencé. Dante a fait passer la cassette, et ensuite je me suis frayé un chemin dans la hiérarchie.

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