Interview Youssoupha

Avec "Sur les chemins du retour", Youssoupha s'apprête à affronter l'étape difficile du deuxième album. L'occasion pour nous de nous entretenir avec lui sur ce nouveau projet mais de revenir également sur ses débuts avec le Ménage à 3, son premier street-CD, son expérience chez Popstars ou la féroce polémique qui l'a opposé à Eric Zemmour.

25/10/2009 | Propos recueillis par Mehdi avec JB

Interview : YoussouphaAbcdr du Son : Ton père Tabu Ley Rochereau était un musicien très connu dans les années 70. As-tu été bercé dans la musique et su très tôt que tu en ferais ton métier ?

Youssoupha : S'il devait y avoir un rapport artistique entre mon père et moi, il ne pourrait qu'être dû aux lois de la génétique. Même si je le croisais de temps en temps, je n'ai pas grandi avec mon père, mes parents se sont séparés quand je n'étais même pas encore en maternelle. On ne peut pas dire qu'il m'a transmis quelque chose. Malgré tout, c'était vraiment un amoureux de la musique et je pense qu'il doit se passer quelque chose de génétique. Même si je ne pourrai pas faire le tiers du quart du dixième de ce qu'il a fait parce que c'était un artiste vraiment reconnu et qui a marqué la variété africaine, j'ai cette même passion. Je ne vois pas d'autre explication que les lois de la génétique.

A : Comment es-tu venu au rap ? Quels sont les premiers albums qui t'ont marqué ?

Y : Le rap n'est pas la musique avec laquelle j'ai grandi, bien au contraire. J'ai grandi à Kinshasa dans les années 80 et le rap n'y était pas très bien relayé. Quand je suis arrivé en France vers 9-10 ans, j'écoutais surtout la musique du bled et Michael Jackson. Le rap est venu après. Comme tous mes potes de Cergy, je regardais la télé et les premiers trucs qu'on voyait c'était Vanilla Ice, MC Hammer etc. D'où ma punchline sur 'A force de le dire' quand je dis "J'fais pas le gangster, ça c'est véridique, notre génération a trouvé le rap français à travers Benny B". Il y a beaucoup plus de rappeurs qui ont connu le rap à travers Benny B qu'il semble y en avoir. Personne n'en parle jamais, comme s'il n'avait jamais existé, alors que je me souviens que les jeunes de mon âge écoutaient tous ça. Aujourd'hui, il n'en reste rien et ça fait peut-être partie des complexes du rap français. Je ne dis pas qu'il n'y avait que ça mais à l'époque j'écoutais aussi bien Benny B que NTM. Je passais de "Qu'est ce qu'on fait maintenant ?" à "C'est clair, t'as le toucher nique ta mère". Je ne cherchais pas à hiérarchiser les rappeurs et à déterminer qui était vrai et qui ne l'était pas. Après effectivement, on s'est davantage posé la question quand des groupes comme NTM et IAM ont recadré les choses et que le rap s'est diversifié avec Solaar, Rapline etc. Ensuite, on est passé à un rap plus consistant.

A : Tu parlais de cette musique du bled. Tu peux en dire plus sur ces artistes que tu écoutais et que tu as découvert à Kinshasa ?

Y : Quand j'étais petit, les gens me parlaient tout le temps de mon père qui était déjà une grande star. S'il fallait le comparer à un artiste de la chanson française, ce serait une sorte de Aznavour. J'avais un grand respect pour mon père mais je suivais davantage les gens de la nouvelle génération, l'équivalent de personnes comme Christophe Maé aujourd'hui. J'aimais des groupes comme Zaiko Langa Langa, Kofi Olomidé, Papa Wemba… Bien sûr, j'avais aussi un grand respect pour les anciens et des gens comme mon père, Franco, Simaro… Sans chauvinisme, je pense vraiment que la musique zaïroise reste une des plus riches d'Afrique. D'ailleurs tout le monde le sait. Les gens qui connaissent mieux les disques de mon père que moi sont des mélomanes du Cameroun, du Tchad, d'Afrique du Sud… Je rencontre des gens du bled qui n'en ont rien à foutre de mes clips qui passent à la télé. Pour eux, je suis le fils de Tabu Ley [Rires]. C'est vraiment cette musique qui m'a nourri.

A : Comment s'est faite la connexion avec le Ménage à 3 ?

Y : Par des connections familiales, j'ai connu Philo qui était du groupe Ad Hoc – 1. Sans être mon groupe préféré, le Ménage à 3 faisait partie des gens que j'appréciais vraiment. Je ne connaissais Philo que depuis une quinzaine de jours et il me dit "Je suis en studio avec les autres et on pose un morceau pour "Sachons dire non". Viens voir comment ça se passe. Tu sais comment ça marche de toute façon ?". Moi : "Ouais ouais, bien sûr !", alors que je n'en avais absolument aucune idée.

J'arrive dans le studio et je vois les 2Bal qui passent, Monsieur R… J'avais tellement de choses à leur dire mais, pour garder la face, j'essayais de me tenir. A l'époque, j'avais déménagé de Cergy pour aller à Sartrouville où Monsieur R était venu en concert. Je me souviens, j'étais au premier rang et je connaissais toutes ses chansons par cœur. Quand je lui ai dit bonjour, j'ai même pensé qu'il allait peut-être me reconnaître. Ils étaient entrain de poser 'Front contre front'. Philo dit à R : "Le petit qui est là, il rappe. D'ailleurs il va poser". Monsieur R répond "Ah bon ? J'ai rien contre mais on est nombreux sur le morceau, c'est tendu". Philo fait : "Moi je dois faire un 16 ? Bon, je lui laisse quatre mesures." Putain, il ne m'a pas demandé mon avis [Rires]. J'ai fait mes quatre mesures… et franchement, je me suis chié dessus comme c'est pas possible.

Ceci dit, j'étais en promo avec D.O.C hier et il m'a dit "J'ai réécouté "Sachons dire non", putain t'avais posé à l'époque et je ne m'en souvenais plus ! D'ailleurs, t'avais une toute petite voix, on sentait que tu tremblais" [Rires]. Par contre, même si je ne me souviens pas exactement des paroles, j'ai l'impression que ces quatre mesures résumaient déjà le discours que j'ai aujourd'hui. D'ailleurs, D.O.C m'a remémoré d'autres souvenirs : à l'époque, j'ai commencé à traîner plus souvent en studio avec eux alors que j'étais encore au lycée en classe de lettres. Souvent, ils me demandaient des conseils pour leurs textes : "Youss, ça se dit "ils croivent" ?". Je ne m'en souvenais pas. En tout cas, le premier studio a été le pied à l'étrier.

Je n'ai absolument pas honte de mon côté "fan de rap français". C'est peut-être dû à mes valeurs africaines mais le droit d'ainesse m'est très cher.

A : Tu disais que tu avais un côté "fan de rap français" très assumé et c'est quelque chose de perceptible dans tes textes. Quand tu invites Kool Shen sur 'Le monde est à vendre' ou que tu rappes 'Demain c'est loin' avec IAM, c'est une forme de consécration pour toi ?

Y : Je ne sais pas si on peut parler de consécration ou de rêvé réalisé mais… [il réflechit] ça n'est pas immérité en fait. Je suis fier de pouvoir côtoyer ces gens là autrement que si j'avais gagné un concours ou que je les croisais dans la rue. Ces gens-là me connaissent et me reconnaissent. IAM m'a scratché sur "Saison 5" et c'est Eric Chevet, leur mixer, qui m'a annoncé la nouvelle. Moi, je ne voulais pas y croire. C'était la même chose quand je faisais les répétitions de 'Demain c'est loin' à l'Olympia avec Akhenaton, Shurik'n, Kery James et Oxmo Puccino. Shurik'n me disait "Est-ce que ça ne te dérange pas si tu fais plus ça de cette manière ?" et je lui répondais "Mais ne me parle pas comme si j'étais un alter-ego !". A chaque fois, ils étaient morts de rire parce que je leur disais qu'ils avaient introduit un fan parmi eux sans le savoir. "Je ne suis pas votre collègue, je suis un fan et je peux tout faire capoter"[Rires].

Jusqu'aujourd'hui, mes potes me chambrent par rapport à "L'année du Hip Hop" en me disant que ça se voyait trop que j'étais aux anges. C'est normal que je sois aux anges vu que j'ai dû écouter 'Demain c'est loin' 120 000 fois. D'ailleurs, ils ont voulu me donner les paroles du morceau… "Mais remballe tes paroles, je les connais par cœur !"

Ce week-end, j'étais à Saint-Etienne pour un concert et il y avait une très belle affiche : Rocca, Dany Dan, Sefyu, Disiz, Busta Flex et Oxmo. J'ai fait le voyage retour avec Rocca et il m'a raconté des anecdotes relatives à la Cliqua, aux disques que j'écoutais… C'était un truc de malade. C'est génial de pouvoir être reconnu par ces gars là aujourd'hui. On m'a dit que, dans une interview, IAM avait dit "L'avenir du rap français, c'est Youssoupha". C'est juste énorme. Je n'ai absolument pas honte de mon côté "fan de rap français". C'est peut-être dû à mes valeurs africaines mais le droit d'ainesse m'est très cher. Il y a une hiérarchie qui fait que des mecs comme Oxmo, Kery James, Akhenaton, Rocca, le Ménage à 3, Kool Shen sont intouchables. Après, je suis un performer et si je pose avec l'un d'entre eux, j'essaierai toujours d'être plus fort qu'eux. Mais, ils restent au-dessus, peu importe ce que j'accomplirai dans le rap français. Parce que ces mecs là m'ont appris à écrire, ma réussite est aussi la leur.

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