Interview DJ Sek

Statistique de l'institut ABCDR : 97% des producteurs hip-hop sont ignorés, 2% sortent du lot, 1% à peine pondent un véritable classique. Pilier du label Time Bomb, DJ Sek est hors-cadre : de 'Les Vrais Savent' à 'L'enfant seul', il en a plein sa discographie. Interview-rétrospective en 13 morceaux.

11/10/2009 | Propos recueillis par JB avec somnoleur140 | Photographie : JEEKLOW

Les Little - Les Vrais (1992)

DJ Sek : Quand j'ai rencontré Sulee et Ronald, Sulee se faisait aider par le mouvement Authentik. C'était un collectif qui réunissait plein de groupes, tenu par Double P. Il y avait aussi un gars qui s'appelle JMG, maintenant rebaptisé Juan Marco. C'est le producteur de Gensi, et c'est lui qui apprenait à Sulee les rudiments du beatmaking. Au fur et à mesure, comme Sulee était surmotivé, il a fait plein d'instrus. Du coup, on a joué avec ses instrus sur scène avant d'être signé. Au moment de la signature, la logique a fait qu'il a fait 95% de la prod'. Moi, je me suis retrouvé à en faire deux : un qui a été pris, et un autre qui devait servir comme un bonus mais qu'on a joué sur scène.

Abcdr du Son : Tu étais l'apprenti de Sulee à tes débuts ?

S : Non, moi j'étais apprenti avec un autre gars, Dorian. Il bosse maintenant au Gibert Joseph de St Michel à Paris, c'est lui qui représente le rayon rap. C'est grâce à lui que je me suis mis au beatmaking. Il avait le S-950, un Atari 1040, Cubase et un clavier M1. Des platines et des disques, aussi. Ça, c'était en 1988, mais j'ai rencontré Sulee et Ronald en 1989.

A : Avant de te lancer, tu étais déjà collectionneur de disques ?

S : Oui, c'était la base : James Brown, Earth Wind of Fire, The Crusaders, Sam Cooke… J'écoutais du blues, du jazz mais je n'étais pas super pointu. Dès que ça bouncait, je prenais. C'est le contact avec Dorian qui m'a fait réaliser qu'il fallait faire attention aux samples, choper des atmosphères… A l'époque, j'adorais les Meters. Eux, c'étaient des fous. J'adorais la sonorité de leurs drums, d'ailleurs c'est des sons qui ont été repris, notamment par Ultra Magnetics MC's et Black Milk dans "Tronic". Pour l'inspiration "spirituelle", la couleur du jeu, la mélodie, c'était plutôt Crusaders, Joe Sample… Moi, j'adore écouter des disques sans forcément penser à les sampler. J'aime quand il y a une mélancolie, une histoire dont tu t'imprègnes. Quand tu es jeune, ces morceaux peuvent t'évoquer des situations sans même les avoir vécues.

A : Fais-tu partie de ces producteurs qui ont baigné dans un environnement musical très riche ?

S : Non, moi je viens d'une famille cambodgienne traditionnelle. Pour mes parents, il fallait avoir un diplôme et un travail. C'est mon grand frère qui nous a entraînés et influencés. Je le suivais, je le copiais, je voulais savoir ce qu'il écoutait. Lui, en tant que grand frère, il avait un côté "je partage pas trop". Il ne fallait pas toucher à son patrimoine musical ! Alors j'en profitais quand il était absent : lire les pochettes, découvrir qui produisait quoi, savoir d'où venait le label, ça me passionnait. J'étais autodidacte : il y avait pas Internet, je ne connaissais pas trop les magazines, alors j'ai vécu une grande partie des débuts du mouvement hip-hop dans mon coin. J'ai commencé à m'intéresser au hip-hop en 1984. Le déclencheur, c'est l'émission "HIP HOP" et les deux films : "Break 84" et "Beat Street". Là, j'ai pris une gifle. Il fallait passer à la vitesse supérieure. Les week-ends, j'allais à la FNAC de Montparnasse ou de Châtelet. Avec deux ou trois potes du quartier. Il y avait un petit vivier mais c'était des passionnés. Quand tu trouvais un disque, c'était un trésor qu'il fallait vite acheter et cacher. Ou alors tu faisais des mixtapes un peu trafiquées pour ne pas laisser le morceau en entier.

Ni2g Phy – L'âme d'un gangster (1995)

S : J'avais connu EJM en même temps que les Little, en 1989. Une amitié s'était formée entre tous ces gens-là. Venant de Vitry, Ni2g Phy faisait les backs d'EJM, qui a vu en lui un rappeur potentiel et s'est mis à le produire. Ils traînaient ensemble, je crois qu'ils ont fait partie tous les deux du groupe État de Choc. Au moment de chercher des gens pour la compilation "Time Bomb, Volume 1", je voulais EJM. Il m'a dit "Tiens, je vais te présenter un autre gars, il s'appelle Ni2g Phy, je le manage". J'ai écouté, j'ai dit "Vas-y on le prend". Artistiquement, on n'a pas cherché à ne prendre que des pointures. Il fallait qu'on aille vite, il y avait une telle ambiance qu'on avait envie de foncer. Battre le fer quand il est chaud, comme on dit. J'ai écouté, j'aimais bien, il avait un côté cainri un peu frimeur. Ça sonnait west coast, alors il m'a proposé de bosser le sample 'More bounce to the ounce' de Zapp.

A : Qu'est-ce qui vous a poussé à choisir d'aller à New York pour mixer et masteriser la compilation ?

S : A cette époque-là, les ingés son français étaient mauvais. Ils ne savaient pas comment mixer un pied avec une basse. Nous, petits producteurs qu'on était, quand on entendait n'importe disque east coast ou west coast, on voyait qu'il y avait du gros son. Eux, ils faisaient péter le score. Le pire, c'est qu'on avait le même matos qu'eux, les mêmes références. La seule différence, c'est qu'on rappait en français, c'est tout. Donc avec Mars et Ricky, on s'est dit "Vas-y, on va se faire plaisir, on va à New York". On aurait pu faire low profile et mixer à Paris, mais non. A l'époque, on ne connaissait pas encore le studio Blackdoor, on l'a découvert fin 1995. On a tout enregistré à Artistic Palace (Boulogne) pendant les grandes vacances de 1995, pour partir mixer en septembre et sortir le disque fin octobre. Mars et moi, on est parti avec les bandes 2 pouces analogiques. D'ailleurs, j'ai fait chier les douaniers, car il fallait faire attention à ne pas démagnétiser les bandes à l'aéroport. 

A : A quel endroit s'est fait le mix ?

S : Au New Yorker, un grand hôtel tout près de la 42e rue. Je crois que la rédaction du journal du même nom était installée là-bas. On est resté environ trois semaines sur place. David Kennedy, l'ingé ricain, mixait en hauteur, vers le 34e étage. C'était chelou comme situation, mais très entraînant : t'es au cœur de New York, le mec avait bossé pour des Sly & Robbie, Patra avant de se tourner vers le hip-hop. C'est lui qui a mixé "The Love Movement" de Tribe, Brand Nubian, des albums d'Onyx, "Blue Funk" de Heavy D… Il avait aussi des connexions avec le Wu-Tang, c'était une petite famille. David Kennedy a donc transféré les bandes sur des ADAT, puis mixé avec une Mackie 24 pistes et plein de petits périphériques. Ses écoutes, c'était que des Tannoy, les PNB6, petites et grosses. On lui faisait confiance. Musicalement, il kiffait ce qu'on faisait. Quand il a découvert le morceau de Ni2g Phy et Accord Parfait, il nous a dit "Moi, ces titres là, j'ai envie de les exploiter sur des compilations en indé". Mais il n'a pas donné suite.

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