Interview Salif

Événement de la rentrée rap français, la sortie de "Curriculum Vital", deuxième album de Salif, est l'occasion de nous entretenir longuement avec le "Boulogne Boy". IV my people, Zoxea, Kanye West, le téléchargement… Comme sur disque, Salif s'est livré sans calcul.

27/09/2009 | Propos recueillis par Mehdi

Interview : SalifAbcdr du Son : On va revenir sur tes débuts. Comment t'es tu lancé dans le rap ?

Salif : En voyant les Sages Poètes de la Rue sur scène. Déjà, ils étaient de mon quartier et puis je trouvais qu'ils avaient vraiment quelque chose au niveau du style, de la dégaine. A ce moment là, je n'étais pas du tout à fond dans le rap. Le fait de les avoir vu devant moi a matérialisé un peu la chose et ensuite j'ai apporté mes propres retouches. Eux parlaient énormément de leurs flow, Dany Dan de ses sapes et moi j'étais plus dans mon délire caillera à raconter les choses que je faisais dehors. Par rapport aux mecs avec qui je traînais, le rap n'était pas forcément la chose à faire donc j'ai commencé un peu en cachette. J'étais dans mon coin et de temps en temps j'allais voir Zoxea pour lui montrer ce que je faisais. Au fur et à mesure, ça a commencé à se construire : j'ai fait les backs de Zoxea, sa tournée et c'est comme ça que j'ai rencontré Kool Shen. Quand je faisais les backs de Zoxea, je rentrais toujours sur une impro, différente chaque soir. Pas d'impro préparée donc et, de toute façon, j'étais tout le temps défoncé donc je ne me posais pas vraiment la question. Je pense que c'est à ce moment que Kool Shen a repéré ma fougue, mon envie et sûrement un certain talent aussi. Il faut savoir que j'avais déjà commencé à bosser un album solo avec Zoxea à l'époque où il avait son studio, avant l'aventure IV my people. Kool Shen venait de faire celui de Zoxea et m'a dit qu'il aimerait bien produire le mien sur sa structure. J'en ai parlé avec Zoxea qui m'a dit de foncer.

A : On entend beaucoup de choses sur IV my people aujourd'hui. Plusieurs anciens du label (Tepa, Madizm) gardent des souvenirs plutôt mitigés de tout ça. Quel est ton sentiment personnel par rapport à tout ça ?

S : Dans ce genre de situations, il y a deux solutions. Soit tu restes uniquement bloqué sur l'aspect négatif des choses, soit tu fais en sorte de te souvenir des meilleurs moments. C'est comme avec une meuf. Parfois tu vas discuter avec elle et tu vas avoir l'impression qu'elle ne va retenir que le mauvais aspect de la relation... [Il marque une pause] Après, je vais être franc. Étant donné que sur IV my people j'étais un peu le mec qui était mis en avant, je n'ai jamais vu tous les problèmes que certains ont pu rencontrer. J'ai pris de l'oseille, sur les albums IV my people il y avait quatre morceaux à moi... Je n'ai jamais eu à me plaindre. Mais à un moment, j'entendais tellement les gens parler que je leur disais : "allez, on fait une réunion !". Si je n'ai jamais eu de problèmes, c'est aussi parce que je n'ai jamais hésité à discuter avec Kool Shen. Je n'ai pas eu un rapport de fils/père avec lui dans le sens où j'avais une vie avant lui, j'ai fait de l'oseille avant lui... Quand ça a arrêté de marcher dans le rap, je suis reparti vers ce que je savais faire.

Après, c'est sûr que si tu considérais Kool Shen comme ton père en attendant qu'il te donne à manger et que, finalement, il ne t'a pas donné ce que t'escomptais, c'est différent... Aujourd'hui encore, je n'ai aucun souci avec Kool Shen. Au-délà de l'aspect rap, on va pouvoir se retrouver et parler pendant des heures. Tout simplement parce qu'on est potes. Après, il y a des choses sur lesquelles on s'entendait, d'autres sur lesquelles on ne s'entendait pas. Comme avec n'importe qui. Je pense que toi aussi, ça t'arrive de bosser avec des gens avec qui tu peux avoir des différends. Ça ne t'empêchera pas de devenir pote avec eux. Maintenant, si je me bloque sur les aspects négatifs, je vais t'en trouver des choses qui ne fonctionnaient pas. Je préfère me dire que ce sont des mecs qui ont sorti nos disques et qui nous ont permis de nous affirmer dans cette musique d'une manière ou d'une autre. Chacun d'entre nous est devenu quelqu'un suite à cette expérience. Je préfère en retirer ça en sachant que ma carrière ne se résume pas à IV my people. C'était une étape de ma carrière qui correspondait aussi à une étape de ma vie. D'ailleurs, à partir du moment où j'ai arrêté de tiser, je n'étais plus trop dans le label. Je n'avais pas fait la tournée de Kool Shen, je n'avais pas posé sur 'L'avenir est à nous' alors qu'il me l'avait proposé, je n'étais pas sur l'album de Serum... A un moment donné, j'ai dû récupérer ma vie. Du coup, je me suis volontairement retrouvé en marge de tout ça. Ça ne va pas m'empêcher de tomber sur Madizm et de discuter longuement avec lui. C'est la même chose pour Kool Shen ou Dany Boss. Il s'agit aussi de personnes qui représentent un moment de ta vie. C'est comme quand tu retrouves plusieurs années après un pote du primaire. Je n'ai vraiment aucun problème.

A : Ce sont des gens qu'on pourrait retrouver sur ton album ? [NDLR : L'interview a été réalisée le 15 septembre 2009, deux semaines avant le sortie de l'album]

S : Non. Même si je devais voir Madizm pour qu'il me passe un son spécial. On s'est croisé au studio mais on n'a pas eu le temps de se recapter. Je pense que je bosserai avec lui sur le prochain album. D'ailleurs, je n'ai aucune honte à dire que Madizm est l'un des plus grands producteurs en France. Après, il a un caractère très particulier... Il va te prendre la tête sur des petits trucs, il a ses opinions bien arrêtées, t'as forcément tort si t'es pas de son avis... Il est relou [Rires]. J'arrive à faire la différence entre l'humain et le taf. Je suis allé chez des producteurs qui avaient un matos de fou : une MPC, une SSL, 12 expandeurs... Avec Madizm, j'ai vu un mec assis sur un coussin avec une MPC 3000, un pauvre petit expandeur et une platine accompagnée d'une toute petite table de mixage. Il a sorti du son qui faisait peur à tout le monde. Le mec est talentueux. Sur cet album, j'ai bossé avec d'autres mecs parce que j'en avais besoin. J'ai un rapport à la musique qui est très proche de celui que je vais avoir avec une meuf : si tu baises toujours la même meuf, tu vas avoir envie d'aller voir ailleurs si c'est meilleur ou pas [Rires].

A : Qui seront les producteurs alors sur cet album ?


S : J'ai trouvé mon noyau dur avec J Faze qui est un producteur suisse, Sayd des Mureaux et Blastar. Ils sont tous les trois rentrés dans mon univers et m'ont proposé beaucoup de choses. A chaque fois que je demandais quelque chose, ce sont eux qui se rapprochaient le plus de ce que je voulais. Quand je recommencerai le prochain album, je continuerai à bosser avec ce noyau dur. D'ailleurs, avec Sayd, on est déjà reparti sur de nouveaux morceaux.

Ce sont des gens qui m'ont tout doucement ramené vers du rap, un peu moins lent et dark que ce que j'ai pu faire ces derniers temps. En France, les mecs qui te donnent des prods sont généralement démotivés : "Ouais mais de toute façon, on ne passera pas à Skyrock, faire du rap en France c'est dur...". Avec cette mentalité là, tu fais les morceaux super dark de Nysay, tu fais "Prolongations" dans les ténèbres, "Boulogne Boy" même s'il y avait un peu d'éclaircies dessus...Le rap français est dark parce que tout le monde est là-dedans. Je ne connais pas un seul rappeur français qui est heureux. Même ceux qui vendent sont malheureux ! Tout ça joue sur le moral des gens et sur la musique qu'on va faire.

Je me suis aussi rendu compte de quelque chose. J'écoute du rap, je fais du rap...Mais en fait j'attends quelque chose de bien précis de ce rap. Je ne peux pas écouter un morceau de rap s'il n'est pas dur, s'il n'y a pas un côté rue. D'une certaine manière, c'est un problème.

A : Pourtant, le premier extrait de l'album, 'CV', est beaucoup moins dark que d'habitude avec ses sonorités westcoast...

S : Je suis d'accord et c'est dû aux gens que j'ai rencontré et avec qui j'ai travaillé. Ça m'a permis de prendre du recul sur la musique que je faisais. Pour moi, le rap a toujours été le prolongement de ce qui se passe dans la rue. Rien d'autre. Du coup, je m'en foutais du flow, de la prod... Tout ce que je voulais c'était rapper. Et je comprends que, pour un mec qui écoute en face, ça peut être lassant. Avant je ne te l'aurais pas dit comme ça mais j'ai pas mal évolué là-dessus via mes rencontres.

Maintenant, pourquoi les rappeurs français sont dans ce rap dur ? Beaucoup vont se dire "si je fais ça, tout le monde sera content. Je n'aurai pas révolutionné le genre mais je serai dans la moyenne". Je pense qu'au bout d'un moment, t'es obligé de proposer quelque chose nouveau aux gens. Pour moi, le rap c'est les X-Men : t'en as un qui crache du feu, l'autre qui provoque le tonnerre, etc. C'est ça qui fait que les gens vont suivre un artiste.

 

Les seules choses qu'on a prises des cainris ce sont les bandanas, les pantalons baissés, les grands t-shirts blancs, les bling bling, les clash... Mais c'est tout ! Alors que la rigueur dans le taf, la productivité, la spontanéité, rigoler en interview... Personne n'a gardé ça.

A : Tu disais que le rap était le prolongement de ta vie. A l'époque de ton premier album, tu avais justement des morceaux très personnels mais on avait le sentiment que l'alcool agissait presque comme un bouclier. Aujourd'hui, on a l'impression qu'avec le temps, tu a pris plus de hauteur et que c'est le cynisme qui a pris la place de l'alcool...

S : On me parle encore beaucoup de ce premier album si bien que ça finit par me casser les couilles. "Ouais, ton premier album défonçait, c'était une bête de période etc.". En même temps ça fait plaisir quand on vient te dire ça mais ça te ramène systématiquement en arrière. Pour moi, c'était juste un album alors j'ai essayé de comprendre ce qui s'est passé. Quand tu réécoutes 'C'est ça ma vie', le discours n'a pas changé d'un poil par rapport à aujourd'hui. Le deuxième morceau du maxi c'était 'C'est chaud'. Pareil, on est encore dans un discours très rue qui n'a pas changé depuis. Avec le recul, mon album faisait figure de parenthèse par rapport à tout ça. Avant de faire cet album, je venais de me faire péter par les keufs et j'étais sous contrôle judiciaire. Le fait d'avoir un contrat avec Kool Shen et que je sois en tournée à ce moment là via Warner m'a permis de ne pas aller en prison. Comme j'avais 17 piges et que j'étais le plus jeune, tout le monde me disait qu'il fallait que je me calme et que je me mette sérieusement au rap. De là, j'essaye de m'éloigner au maximum de mon quartier. On est tout le temps en tournée. Ce qui faisait que je touchais beaucoup à l'alcool et que j'avais beaucoup moins d'histoires de rue à raconter puisque je n'étais pas dans le quartier à cette période. Comme je ne raconte que ce que je suis en train de vivre, j'ai raconté ma vie en tournée. L'alcool, le fait d'avoir une meuf qui me soupçonnait de baiser d'autres meufs comme j'étais loin d'elle, d'avoir un peu de recul sur mon passé à cause de la galère récente avec la police d'où le morceau sur mes parents, 'Bois de l'eau' découlait directement du fait que j'étais tout le temps défoncé...Voilà, t'as l'album. Il est arrivé à un moment où j'avais quitté la rue pour le rap.
Je disais aussi "il suffit d'un faux pas pour que tout reprenne, je l'aime mon rôle de caillera". Une fois que l'album sort, j'arrête de boire de l'alcool. Niveau rap, c'est en stand-by. Qu'est ce que je fais ? Je vais jouer un peu à PES, au foot, au basket, je vais aller courir...Où je vais ? Je retourne dans la cité. Ça dure 1 jour, 2 jours..."Bon il se passe quoi sinon ? C'est quoi les plans ?" Voilà, c'est reparti. C'est ce qui fait que des gens ont eu l'impression que sur mes projets suivants, je suis retourné en arrière. Ben ouais, je suis retourné chez moi.

D'ailleurs, tous les mecs du quartier me disaient que l'album ne me ressemblait pas. "C'est pas ça notre vie, nous c'est la bicrave etc.". C'est vrai qu'à cette époque là, je traînais avec des gens plus âgés comme Madizm et Kool Shen, qui ont une approche de la vie qui ne résume pas au quartier et qui m'ont emmené ailleurs. Avec le recul, je comprends ce que certains potes me disaient. Cet album n'était qu'une facette de moi.

Finalement, mes albums c'est un peu comme Star Wars. "Tous ensemble chacun pour soi", c'est le dernier finalement. J'ai limite envie de te dire que "Curriculum vital" est mon premier album.

A : Sur "Curriculum vital", t'as cherché à faire un disque qui représenterait toutes tes facettes ?

S : Honnêtement, j'ai arrêté "d'essayer de faire". Parce qu'après tu te prends beaucoup trop la tête. Tu vas regarder "Terminator", tu vas peut-être le trouver parfait alors que le réalisateur ne sera pas satisfait de plusieurs éléments du film.

J'y suis allé beaucoup plus simplement sur cet album. Je ne me suis pas dit que j'allais faire tel morceau pour les meufs, tel morceau pour les mères de famille, tel morceau pour Bouneau... Si tu regardes, j'ai enregistré 'Eeny Meeni Miny Mo' en étant complètement défoncé. Le morceau est un assemblage de freestyles sans aucun thème. Le seul lien qui existe entre ces freestyles c'est Lord Kossity qui fait le refrain. Les gens ont kiffé ce morceau. Est-ce qu'ils se sont posés des questions ? Je fais de la musique, pas des mathématiques. On envoie une prod et je rappe dessus. C'est comme ça que j'ai fonctionné sur l'album en sélectionnant au final les morceaux qui ont le plus de cohérence tous ensemble, quitte à en laisser des réussis qui ne rentreraient pas dans ce bloc. Et contrairement aux autres, je ne mettrai pas deux ans à ressortir un autre album. Là mon album est fini, je suis déjà sur un autre album et sur "Prolongations 2" qui n'aura que des nouveaux morceaux.

A : Qu'est ce que tu vas faire de tous les morceaux que tu n'as pas retenus ?

S : Pff, j'en jette certains, j'oublie l'existence d'autres... Des fois, quelqu'un m'appelle pour me dire qu'il a 7 morceaux à moi. Je ne m'en souvenais pas. C'est sur des disques durs et, parfois, ils ne sont même pas en ma possession. C'est de la musique. Sérieusement, les rappeurs se branlent sur eux-mêmes. "Ah mon ceau-mor, c'est un truc de ouf, je te fais pas écouter" [Rires]. "Je ne sortirai ce morceau que dans trois ans, il est trop bon"... Mais sors-le ! S'il est trop bon, ça te poussera à en faire un encore meilleur dans la foulée. Pour moi, le rap c'est aussi de l'entraînement. C'est pour ça que j'enregistre autant. Je ne vais pas m'arrêter, rester chez moi, me reposer... Nan, je vis au studio ! "Mets la prod et on y va". Pour moi, c'est ça la musique.


Le problème c'est que les seules choses qu'on a prises des cainris ce sont les bandanas, les pantalons baissés, les grands t-shirts blancs, les bling bling, les clash... Mais c'est tout ! Alors que la rigueur dans le taf, la productivité, la spontanéité, rigoler en interview... Personne n'a gardé ça. Là-bas, les mecs peuvent sortir un couplet de fou sur leurs mixtapes sans qu'il se retrouve obligatoirement sur leurs albums. Tout simplement parce qu'ils ne vont pas se dire qu'ils ont sorti un couplet de fou mais qu'ils ont juste rappé. Chaque morceau que je fais n'est qu'un morceau de plus.

A : Tu fais énormément de featurings et on a l'impression que tu ne refuses que très peu d'invitations finalement.

S : Je vois le rap comme une forme de compétition. Quand je me retrouve en studio avec un rappeur, on discute, on prend des nouvelles, c'est cool. Mais dès que l'instru part, je me dis qu'il faut que je le couche. Et je pense que ça doit être l'état d'esprit de n'importe quel rappeur.

D'ailleurs, on m'a souvent dit que mon rap était "trop dur". Je le prends presque comme un compliment. Si mon rap est "trop dur", ça veut dire que j'ai quelque chose que les autres n'ont pas. De toute façon, tout le monde viendra te dire que ce que tu fais est "trop ceci" ou "trop cela" à partir du moment où tu ramènes un truc. Sur mon premier album, on m'a souvent dit que je parlais trop d'alcool par exemple. Peut-être mais, au final, les gens ont kiffé.

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