Interview Maj Trafyk

Trafyk Jam est découvert en France grâce aux compilations "Red Zone", mais c'est Maj Trafyk qui prend le relais, concrétisé par la réalisation d'un maxi. Flash-back sur ses débuts rapologiques aux Antilles et demandes d'explication de textes, en guise de questions...

23/11/2002 | Propos recueillis par Aspeum

Interview : Maj TrafykAbcdr : Origine de tes pseudos Trafyk Jam, puis Maj Trafyk ?

Maj Trafyk : En 1989, je cherchais un blaze surtout pour tagger. Alors comme je trouvais rien à mon goût, j'ai ouvert un dico en me disant que rien à foutre, mon pseudo serait le premier que je verrais. J'ai donc vu "Traffic", l'orthographe me gênait par rapport au lettrage, alors je l'écrivais "Trafyk". Ensuite en 1994, j'ai voulu que le pseudo soit composé, alors j'ai rajouté le "jam", et "Traffic jam" voulant dire embouteillage, je délirais avec sur la signification du genre "embouteillage de rimes dans le cerveau" (rires). Bref, en 2001, je me suis rendu compte qu'il y avait trop de Jam partout à droite et à gauche, alors j'ai inversé les lettres du Jam et les ai placé devant, ça donne maintenant "Maj Trafyk" qui marque une sorte d'évolution et me représente bien je trouve, avec mes tendances un peu mystiques.

A : Maj Trafyk, peux-tu retracer ton parcours ?

M : Je suis né en Guadeloupe. Je suis rentré dans le hip hop en 88. Fin 89, je me suis définitivement arrêté au rap, puisqu'avant, j'avait un peu touché à tout : graff, break un petit peu. On a monté un groupe, un des premiers en Guadeloupe, Contrôleurs Divins. On s'est occupé pendant trois ans d'une radio de quartier, où j'étais animateur/freestyleur. Je suis ensuite parti faire mes études en Martinique, en 96. J'ai rencontré Le Man et Sticky en 97, qui ont formé avec moi Crise en Thème. Ensuite, par le collectif Red Zone, j'ai rencontré Laurent Le Duc, qui était à la base spécialisé ragga, mais qui a eu une ouverture hip hop avec moi. Ca a donné le premier "Red Zone, Bad boys story". En 98, avec Crise en Thème cette fois, on a fait le deuxième volet, "Eclipse totale". On a alors commencé à faire la navette sur Paris. C'est d'ailleurs à cette époque, en 99, que, par le biais de Real-C, j'ai rencontré JM, qui faisait sa mixtape, "Illegal mix". J'apparais donc dessus, avec Le Man. Ensuite, avec Crise en Thème, on a fait "L'univers des lascars". Après, je suis retourné aux Antilles, pendant que les autres sont restés. Du fait des situations géographiques, Crise en Thème s'est mis en stand-by. Moi, j'ai donc continué en solo. Et en 2001, je suis revenu à Paris, décidé à sortir du son tout seul. Entre temps, j'ai fait quelques apparitions en Martinique, sur des compils dancehall, vu que je suis habitué à concilier rap et ragga, ainsi qu'une prod sur le maxi de Fouta et un couplet sur "Hip hop citoyens".

A : Par rapport à "Hip hop citoyens" : quel en était le but et a-t-il été atteint ?

M : J'ai rarement vu une oeuvre artistique changer quelque chose. Donc, je n'y allais pas dans cet esprit, mais plutôt pour témoigner mon avis sur le sujet. C'est symbolique, mais ça ne change rien du tout, j'en suis conscient.

A : Que deviennent les anciens membres de Red Zone ?

M : A la base, Red Zone, c'était un concept aux Antilles, qui réunissaient surtout des toasters reggae/ragga, ainsi que quelques rappeurs. Comme c'était un concept, on visait à partir en solo un jour. Le but était de quitter notre île pour débarquer à Paris. Et ça commence doucement à se mettre en place. Saya est entrain de faire son album. Yaniss l'a déjà fait, chez Sony. Djama Keita est retourné aux Antilles, après avoir fait des apparitions sur l'album de Fdy, mais il doit revenir. Liberty King est en featuring sur l'album de Don Choa. Lyricson, ex-BJP, rappait en anglais sur "Red Zone 2", il se cherchait ; là, il est revenu avec un style pur ragga. Il a fait une tournée mondiale avec Manu Chao. Laurent Le Duc a ouvert un label qui s'appelle West Indian Records, et il produit essentiellement des compils ragga dancehall. Sticky a mis un stand-by sur sa carrière rap, pour devenir mélodiste ; par exemple, il a écrit 80% des textes de l'album de Saya. Et Le Man continue à rapper dans l'underground. Il a un projet avec Lyrical, référence du rap créole. Ils tournent un clip pour le morceau 'Une semaine de grève'. Donc, apparemment, tout le monde fait son petit bonhomme de chemin.

A : Y aura-t-il des apparitions d'ex Red Zone sur ton album ?

M : Je sais que Liberty King et Lyricson seront là. Crise en Thème, c'est obligé. Yaniss ou Djama Keita, ça aurait été possible, mais ils sont occupés. Saya, c'est en discussion.

A : Quelle position avais-tu par rapport au rap français, éloigné de la métropole ?

M : On est à deux pas des Etats-Unis, déjà. Ensuite, on a aussi une influence caraïbéenne, jamaïcaine. Donc, on est moins focalisé sur le rap français, même si on en écoute beaucoup. Mais mes textes sont universels, c'est-à-dire que, où que je sois dans le monde, j'aurais toujours de quoi écrire.

A : Es-tu pour l'indépendance des Antilles ?

M : Non, pas pour l'indépendance complète. Je serais pour un libre arbitre plus large, pour ne pas dénaturer le côté antillais/tropical, qui commence à disparaître. L'esprit, les constructions s'effacent un peu, surtout en Martinique.

A : Comment bosses-tu avec tes producteurs, sachant que tu as déjà fait des instrus ?

M : J'ai investi dans une petite machine. C'est pas la MPC nationale, mais la Ensoniq. C'est une petite machine sampleur - boite à rythme - séquenceur. Ca fait longtemps que j'ai une attirance pour la conception musicale. Mais je garde un côté objectif : je ne fais pas des instrus pour qu'on voit mon blase en tant qu'auteur-compositeur. Je cherche l'instru qui me froisse, point final. JM et moi, on a un côté perfectionniste. Donc, on jette les trucs qu'il faut jeter. Mais dans mon projet d'album, j'ai prévu de faire quelques instrus, mais à condition que ça déchire, parce que je suis rappeur à la base, pas producteur.

A : Avec Red Zone, ton flow passait par des tonalités très aiguës, et même par des passages chantés...

M : C'est quelque chose que j'aurais eu du mal à faire avant. J'avais des convictions hip hop de puriste. Jamais tu n'aurais entendu une mélodie dans mes anciens sons. Mais avec le temps, on vieillit, on s'ouvre. J'ai réalisé que je viens des Antilles. Donc, pourquoi renier mes influences ? Si ça peut apporter une touche originale par rapport à ce qui se fait ici...

A : Tu fais tes propres backs sur ce maxi, avec une voix plus aiguë que quand tu rappes : c'est un choix ou c'est venu naturellement ?

M : C'est voulu C'est un clin d'oeil à mon ancien style. Trafyk Jam plane toujours au-dessus, tandis que Maj Trafyk est un peu plus dans les graves. Cette voix est quelque chose qui m'a toujours singularisé, donc, je tiens à la conserver pour qu'on puisse m'identifier rapidement.

A : Mais même ton timbre de voix diffère lorsque tu parles et lorsque tu rappes...

M : Quand j'ai commencé en 89, j'avais treize ans, ma voix était hyper aiguë. J'étais très speed, je me cherchais. Je ne prône pas trop le côté "J'rappe comme j'parle". Si ta voix est celle de Method Man, ok (rires). Mais moi, je l'ai pas, donc, je suis obligé - et je l'assume - de mettre des variantes pour compenser.

A : La première chose qui ressort à l'écoute du maxi, c'est les variations de rythme de ton flow : tu le travailles ?

M : Avant, quand j'écrivais, je subissais le rythme des mots. Je connais des MC's qui calculent tout le rythme à l'avance, à l'écrit. Moi, c'est freestyle aujourd'hui. J'écris en ensuite, je découvre la cadence quand je rappe. Et l'expérience fait que ça s'organise plus ou moins bien. C'est au feeling, il n'y a pas de calcul derrière.

A : 'Al, ol et ul', c'est un morceau assez mythique, parce qu'unique. Faire un morceau focalisé que sur la forme, ça serait possible aujourd'hui ?

M : Les autre sons qu'on avait fait sur Red Zone étaient quand même sombre : Les cimetières des MCs, Sous les yeux de Dieu...

A : ... mais aussi '36 formules magiques' ou 'Al, ol et ul', qui étaient à l'opposé.

M : Voilà, on a essayé de mettre différentes vibes. Aux Antilles, où ils sont très ragga, très joyeux, on nous reprochait d'être trop obscur. Il y avait un équilibre dans le groupe. Sticky était le mec pur et dur, moi, j'étais plus ouvert et Le Man était entre les deux. Al, ol et ul, c'était sur le moment : je ne dis pas que je ne le referais plus, mais j'ai une préférence pour le truc qui donne des frissons, dont tu ne sors pas indemne.

A : Aux Antilles, on vous reprochait d'être trop obscur, et en France, on appréciait votre légèreté et votre fraîcheur, surtout au niveau du flow...

M : Ce flow, ce style, c'est qui nous a fait poussé à former Crise en Thème. On était trois rappeurs sur la même île depuis des années, et on ne s'était jamais rencontré. On se connaissait simplement de réputation. Et on s'est rendu compte qu'on avait tous les trois un style un peu fou. Et plus tard, ne voila-t-il pas qu'en France, un groupe marche du tonnerre sur ces mêmes bases : flow speed, voix chantées... Bon, depuis le départ, j'ai toujours travaillé beaucoup de styles, donc je ne suis pas là pour pleurer si les gars sortent avant nous un style qu'on avait développé. Si Crise en Thème avait été au bout de ce qui était prévu, ça aurait été dans le même style, mais bien plus obscur.

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