Interview West Coast Theory

Quand deux beatmakers amateurs s'en vont réaliser un documentaire sur l'industrie musicale à Los Angeles, ça donne "West Coast Theory", long-métrage épatant dans lequel se croisent des personnalités aussi hautes en couleurs que Snoop, Muggs, Battlecat ou Will.IAM. Rencontre avec Maxime Giffard et Félix Tissier, les deux réalisateurs.

12/07/2009 | Propos recueillis par Mehdi

Interview : West Coast TheoryAbdrduson : Pouvez-vous vous présenter ? Quel a été votre parcours avant "Westcoast Theory" ?

Maxime : Maxime Giffard, co-réalisateur et auteur de "Westcoast Theory". Avec Félix, tout a commencé quand on faisait du son ensemble. Sinon, j'ai fait des études de droit donc ma formation n'a pas grand rapport avec mon métier actuel.

Félix : Félix Tissier, co-réalisateur de "Westcoast Theory", graphiste et directeur artistique qui s'était mis doucement à la vidéo et qui a complètement plongé dedans avec "Westcoast Theory".

A : D'où est venue cette idée de réaliser un documentaire sur la westcoast et le son de L.A ?

F : Comme disait Maxime, on faisait des beats ensemble à l'époque. En parallèle, je faisais des interview pour un site web et, quand je suis allé interviewer Rohff, Richard Segal Huredia était derrière la console. Du coup, avec Maxime, on s'était dit que ce serait sympa de l'interviewer et on s'est super bien entendu avec lui. On est vite devenu potes, on traînait ensemble dans Paris.

En fait, je suis allé à Los Angeles dans le cadre d'un autre projet et je me suis reconnecté avec lui. Je me suis rendu compte que son entourage était composé de grands producteurs et rappeurs et que les approcher était beaucoup plus simple que quand on les croisait à Paris. Quand je suis revenu de Los Angeles, j'ai discuté avec Maxime et on était d'accord pour dire que Segal avait un immense savoir capable de répondre aux multiples questions que se posaient des beatmakers amateurs comme nous.

M : A l'époque, on faisait des beats qui, s'ils étaient poussés à un niveau de décibels à peu près présentable, étaient absolument inaudibles. J'ai récemment réécouté certains de nos beats et c'est vrai qu'on marchait un peu sur la tête. Du coup, avoir accès à ce mec là était une chance assez inouïe. Au départ, on pensait à des mecs comme nous et l'idée était de faire un masterclass de mix chez Segal histoire que tous ceux qui avaient un home studio puissent reprendre la chaîne de fabrication et voir où est ce qu'il était possible de progresser. A la base, il s'agissait du beatmaker lambda qui rencontre le mec responsable de l'album qui a explosé toutes les barrières au niveau du mix : "Chronic 2001". On a commencé le master class et Segal en a eu un peu marre de faire du discours indirect à chaque fois qu'on lui posait des questions sur ses potes.

Du coup, il nous a permis d'aller à la rencontre de ces gens là et le film a pris une toute autre tournure. Il y avait aussi quelque chose d'important qui se passait avec, d'une part, la fermeture des grands studios et, d'autre part, la réorganisation de ces producteurs vers des home studio à un moment où les réductions de coûts s'imposaient compte tenu de la baisse des ventes...On a remarqué qu'il y avait toute une histoire à laquelle on n'avait pas pensé et qu'il fallait pourtant absolument raconter.

F: Du coup, un tournage ne nous a pas suffi et on a dû y retourner. Après le premier tournage, on est revenu avec beaucoup d'interviews mais pas de quoi réaliser un documentaire complet.

M : Par exemple, on n'avait rien sur le mastering. On savait que Bryan "Big Bass" Gardner avait fait, entre autres, les premiers NWA, le premier Chronic et qu'il avait une responsabilité vis à vis du son qu'il aurait été intéressant d'exploiter dans le DVD. Pareil pour Roger Lynn [NDLR : il a créé la première boîte à rythmes en 1979] avec la MPC.

On s'est dit que l'histoire qu'on voulait raconter devait comporter ces deux mecs là. Ce sont donc les deux mecs aux cheveux blancs du film - qui ne sont d'ailleurs pas forcément les moins jeunes d'esprit. Du coup, on a pu voir Too Short, B-Real, revoir Muggs et épaissir au fur et à mesure le projet.

A : Grâce à Richard Segal, qui avez-vous pu rencontrer alors ?


M : Dans le premier cercle, il y a eu Defari, Evidence, Muggs, B-Real, Fredwreck, Babu, JellyRoll...Une fois qu'on avait eu ces mecs là, on pouvait sonner à d'autres portes beaucoup plus facilement. Battlecat a dit oui, Too Short...Snoop a dit oui également mais ça s'est réalisé plus tard. On a eu Khalil qui nous a mis ensuite en contact avec Focus. Roger Lynn et Bryan "Big Bass Gardner", le guitariste et bassiste de DJ Quik qui est un véritable musicien chevronné sorti de Berkeley University, Will I.Am qu'on a eu à la fin. Ca fait déjà pas mal même si j'ai l'impression que j'en ai oublié.

A : Pour vous qui faîtes du son, qu'est ce que ça fait que de se confronter à ces légendes et à leur savoir ?

M : On espère que ça n'est pas l'effet que ça va faire mais on a arrêté de faire du son [Rires]. Déjà, on réalisait tous les deux notre premier documentaire de long métrage et on se prenait la tête sur l'écriture, le montage, le cadrage etc. Félix a fait un gros travail en matière de graphisme et d'animation et se formait presque en même temps qu'on réalisait. On avait tellement de questions liées à la vidéo que la musique a naturellement pris moins de place. Par ailleurs, les mecs mettaient tellement d'énergie dans l'étude de ce qu'ils étaient en train de faire qu'on s'est un petit peu senti comme les enfants gâtés dont on parle dans le film.

C'est à dire que c'est très fréquent dans l'amateurat de critiquer ce que vont faire ces gars établis plutôt que de respecter leur boulot. Quand tu les vois travailler, tu comprends ce qui te sépare d'eux.

Nous on faisait du son comme un hobby, on n'avait jamais rien sorti et vivre de la musique n'était qu'un lointain rêve. Le pire c'est qu'on a presque commencé le documentaire avec cette mentalité d'enfant gâté en se disant "on fait du son, on va voir un ingénieur du son, peut-être qu'on va réussir à placer un beat". Aussi rapidement que le film a commencé à prendre son envol, on s'est dit qu'il ne fallait surtout pas se mettre dans cette position là.

A : Justement, vous disiez avoir rencontré des musiciens super expérimentés et diplômés. J'imagine que vous avez également dû rencontrer des gens qui font du son en France. Est-ce que vous avez senti des différences d'approche ?


F : On peut pas forcément comparer mais c'est vrai qu'on a quand même été surpris en arrivant là-bas de la culture et de l'ouverture d'esprit des gars. Ils sont loin d'écouter du rap toute la journée.

M : Les beatmakers français que j'ai rencontrés sont comparables sur l'éclectisme de ce qu'ils écoutent. Sayd des Mureaux écoute aussi bien du rock, du classique que de la musique de film. Médeline aussi sont à fond sur les soundtracks de thrillers des années 80 et ça se ressent beaucoup dans leur musique d'ailleurs. Après, ce que Segal dit c'est que les Français sont super techniques que ce soit au niveau des beatmakers ou des ingénieurs du son. D'ailleurs Alchemist disait qu'il adorait venir en France parce que nos vieux disques sont super faciles à sampler et à exploiter.

En revanche, peut-être que rares sont ceux qui ont les oreilles de Segal ou d'Alchemist. Pourtant, Segal est moins formé théoriquement que les ingénieurs du son parisiens qui sont BAC + 3 et qui s'y connaissent en physique et en maths. C'est peut-être dû à ce qu'ils vivent où le son est omniprésent.

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