Interview Anthony Cheylan (2/2)

Suite de notre entretien fleuve avec Anthony Cheylan, ex-rappeur devenu chef de projet en maison de disques. Où l'on évoque plus en détails les paradoxes du rap conscient, les aléas du marketing musical et l'éternel dialogue de sourd entre le rap et les médias généralistes. La discussion reprend là où elle s'était arrêtée : le jour où Keny Arkana a signé son contrat...

28/06/2009 | Propos recueillis par JB avec Aspeum et Yacine_ | Photographie : Juv (www.555lab.com)

Interview : Anthony Cheylan (2/2)

Suite de la première partie

A : Ta relation avec Keny Arkana est quand même particulière : c'est une amie à toi qui rejoint Because au moment où tu es embauché… C'est vrai que tu l'as même accompagnée à son rendez-vous pour signer son contrat avec Emmanuel de Buretel ?

AC : [il sourit] Ouais, ouais… En fait, c'est une longue histoire… une histoire emotional [rires]. En fait, au moment où Because a voulu signer Keny, elle s'est retrouvée sans manager. Un peu déboussolée, donc. Comme tout jeune artiste indé qui signe en maison de disques, elle ne savait pas trop à quoi s'attendre. Avec le discours qu'elle développait, elle avait peur de vendre son âme au diable. Quand Because lui a fait cette proposition, elle est montée une semaine à Paris pour négocier son contrat, et elle squattait chez moi. Elle hésitait, donc on a eu énormément de discussions sur la décision à prendre. Au même moment, je passais mes entretiens pour bosser chez Because, et ils ne savaient pas qu'on était potes… Je précise bien sûr que je ne sortais pas avec Keny Arkana, mais ça c'est off the record

A : Ha non, ça c'est on the record, car les gens vont se poser des questions…

AC : Ouais, je précise donc que nos relations étaient et sont toujours uniquement amicales ! Et là tu mets entre parenthèses : "rires" [il rit – vraiment].  J'avais donc fait mon entretien. Trois ou quatre jours après, Keny devait signer. Elle avait peur d'y aller seule et voulait absolument que je l'accompagne mais moi je trouvais ça chelou, De Buretel venait de m'avoir en entretien ! On débarque donc tous les deux un dimanche après-midi dans la maison de mon futur boss. J'arrive avec elle. De Buretel me regarde : "Qu'est-ce que tu fais là toi ? C'est quoi ce délire ? Vous essayez de me la faire à l'envers, les Marseillais ?".

Ils passent alors l'après-midi à revoir les clauses du contrat : De Buretel, son conseiller légal, Keny, son avocat, et moi dans un coin. A un moment, Keny dit "Attendez-moi, je vais fumer une clope". Et là, elle disparaît pendant une heure. On sort, et là on voit qu'elle s'est enfuie au loin. Je lui cours après. Elle flippait complètement de signer. "Putain, je vais faire un acte qui va changer ma vie, qui m'engage grave…". Je lui réponds que, vu notre histoire, c'est marrant de se retrouver là ensemble, chez De Buretel, un truc de ouf, peut-être qu'elle va signer en artiste, moi en chef de projet, et qu'on pourra bosser ensemble. Au final, ça dure sur 2, 3 heures, puis elle dit "Non, je vais pas signer". C'est un dimanche soir, les avocats perdent patience : "OK, laissez tomber, on rentre chez nous". Les mecs partent…

Le champagne que de Buretel avait sorti commençait à réchauffer, mais il nous dit "Bon, tant pis, c'est pas grave. Prenez quand même la bouteille. Keny, prends le contrat, tu réfléchiras, tu me l'envoies quand tu veux, même dans dix ans, la porte est ouverte". Moi, j'étais quand même un peu gêné d'avoir pourri l'après-midi du mec, alors je lui fais écouter les maquettes de l'album, dont ‘Ils ont peur de la liberté', qu'on voyait comme un énorme tube… Keny était dans la pièce à côté, et là elle pète un plomb, elle revient et dit "Moi j'ai pas peur de la liberté". Et elle signe le contrat. "Voilà, j'ai signé, on se casse !" [rires]. De Buretel a quand même ouvert la bouteille de champagne, même si sa femme le harcelait pour qu'il rentre ! Puis on est repartis tous les deux, on a fini la bouteille dans la voiture. Beaucoup d'émotions, quand même. Je crois que j'ai encore la bouteille vide dans ma cuisine. Après ça, on a fait une bouffe : elle, moi, son avocat… Et Olivier Cachin.

A : Qu'est-ce qu'il faisait là ?

AC : C'était l'un des meilleurs potes de l'avocat. Il parlait beaucoup avec Keny à ce moment-là. On est allés dans un resto sud-américain. Au milieu du repas, Keny est encore allée fumer une clope, et elle a encore disparu pendant deux heures. Quand elle est revenue, elle était avec des mecs, genre des char-clos dans la rue, à qui elle avait donné genre 50 euros je sais plus pourquoi, un truc de ouf. Elle était restée fumer avec eux, ils étaient partis acheter des roses… Je sais plus très bien… Keny, quoi [rires] !

J'estime que c'était important que Keny fasse son album pour que les gens entendent tout ce qu'elle a à dire, au-delà des convictions qu'elle peut avoir et des paradoxes idéologiques que ça peut créer.

A : Par la suite, votre relation a-t-elle changé ?

AC : Après, c'était beaucoup plus compliqué. On s'est retrouvé tous les deux dans un environnement qu'on ne connaissait pas, à devoir jouer des rôles un peu antinomiques : moi je devais défendre des intérêts, elle devait en défendre d'autres. Et surtout, elle n'avait pas de manager. C'est déjà compliqué pour un artiste de devoir défendre ses intérêts tout seul. Ça l'est encore plus quand tu es un jeune artiste de province qui débarque dans une maison de disque parisienne. Et encore plus quand, en face de toi, tu as un pote très proche. C'était compliqué, vraiment. On s'est pas mal pris la tête. On s'est embrouillé, elle a préféré qu'on ne travaille plus ensemble jusqu'à ce qu'on ait pris chacun nos marques.

A : Pourtant, tu étais assigné à la gestion de son album, non ?

AC : Quand je suis arrivé, ouais. Au début j'étais le seul chef de projet en musiques urbaines. Grosso modo, je devais faire le boulot opérationnel de tous les artistes en même temps : Sefyu, Noyau Dur, Keny et Perle Lama. Arrivant d'un milieu qui n'avait rien à voir, c'était dur de tout apprendre. Et encore plus face à une amie. Donc ça a été un peu le bordel.

A : Il y a des artistes Because dont la démarche peut sembler paradoxale à l'intérieur d'une entreprise avec des impératifs commerciaux et marketing affirmés : Keny Arkana et son discours anticapitaliste très fort, Médine et l'islam… Ça t'a gêné ?

AC : Pas particulièrement. Keny, je la connaissais avant qu'elle soit altermondialiste. Ce qui m'a touché chez elle, depuis toujours, c'est son écriture et son talent brut. Quelles que soient les choses dont elle parle. Moi, j'estime que c'était important qu'elle fasse son album pour que les gens entendent tout ce qu'elle a à dire, au-delà des convictions qu'elle peut avoir et des paradoxes idéologiques que ça peut créer. Depuis que je la connais, ça m'intéresse de savoir ce qu'elle va dire et comment elle va le dire, que ça soit pour parler de sa jeunesse, des quartiers de Marseille ou de la révolution en Argentine. Quand j'ai découvert ‘Clouée au sol' en écoutant les premières maquettes de son album "Entre ciment et belle étoile", je me suis dit "Il faut que les gens entendent ce morceau". Comme ‘Cueille ta vie' : on s'est battus pour qu'il soit sur l'album, car elle ne le souhaitait pas. Ce n'était pas possible de laisser un talent comme elle mourir dans sa chambre.

Bien avant qu'elle soit signée, on avait eu une discussion sur un muret à Paris. Je lui avais dit "Faut que tu sortes un album, sinon je pense que tu vas mourir". Ça paraît con dit comme ça, mais j'étais sérieux : je ne sais pas ce qu'elle aurait fait de sa vie. Ça me rendait malade. Au-delà de ça, je pense que c'est ça le plus important : qu'elle fasse ça d'abord pour elle-même, et tant pis pour ce que les gens en penseront après. Quand j'avais entendu ‘Clouée au sol', je lui avais dit "Il faut que tu le sortes, car avec ça tu vas apprendre des choses à plein de gamins. Rappelle-toi quand on était plus jeunes, quand on écoutait Akhenaton, Assassin, NTM ou Oxmo, c'était des morceaux qui changeaient notre vie". Ya des morceaux, tu les prends, ça te parle, ça te fait t'intéresser à des sujets nouveaux. Si j'étais un gamin de 15 piges aujourd'hui, j'aimerais entendre ce genre de morceaux, ça m'intéresserait peut-être à des trucs auxquels l'école te sensibilise pas forcément.

Avec Médine, on a eu plein de discussions pendant "Arabian Panther". Je lui avais dit, comme beaucoup, "Écoute, j'aimerais bien savoir qui est Médine. Tu parles beaucoup d'une communauté, mais on sait assez peu qui est l'homme derrière les discours. Moi, j'aimerais savoir comment un mec du Havre devient Médine. Quel est le cheminement pour devenir le rappeur-étendard de la communauté musulmane. Qu'est-ce qui s'est passé pour que tu en arrives là ?" Quand finalement j'ai entendu ‘Arabo Spiritual', j'ai surkiffé le texte. Généralement, les artistes sont plus ou moins déjà conscients de ce que tu vas leur dire : ton rôle, c'est d'accompagner leurs cheminements, en essayant de leur donner pas trop de mauvais conseils. Et pour en revenir à ta question de départ : je crois qu'avec 'Arabo spitirual', il répond à ton interrogation.

1 | 2 | 3 | 4 | 5 |