Interview Dreyf (II)

Avec son projet au format hybride "Same player shoot again", Dreyf prend à contre-pied l’auditeur déjà présent lors de "Son d'automne". D’un son soulful et feutré à un disque "machine de guerre", des confessions nostalgiques aux empoignades avec le rap, rencontre avec un MC à qui le temps semble avoir donné une double-face, mais dont les convictions sont pourtant bien arrêtées.

19/05/2009 | Propos recueillis par zo.

Interview : Dreyf (II)

Abcdr : Dreyf, mis en perspective avec "Son d’automne", tu dévoiles une voix très différente, bien plus rugueuse et appuyée sur "Same player shoot again". Elle efface sérieusement l’image que tu avais laissée avec ton premier disque, le côté très émotionnel.

Dreyf : C’est possible. Le truc c’est qu’en ré-écoutant "Son d’automne", parmi les défauts que je peux y trouver, j’ai vraiment senti que la voix était mal contrôlée. Parfois un peu juvénile et mal canalisée. Alors entre ce projet là et "Same player shoot again", j’ai essayé de travailler ma voix, afin de délivrer quelque chose d’homogène. Je veux dire par là une véritable identité vocale, car c’est quelque chose auquel je suis sensible quand j’écoute du son. Maintenant est-ce que la voix est trop forcée ? [il laisse un temps de pause]. Comment être vraiment objectif sur ce qu’on fait ! Quand j’écoute "Same player shoot again" je sais que j’y assume tout ce que je dis, que j’aime ce que j’ai pu y donner malgré les défauts qu’il peut avoir. Au final, je m’y reconnais, je ne trouve pas que j’y fais de la surenchère. Puis cette histoire de posture, ça fait partie du projet, de son ambiance. J’avais envie de faire un skeud un peu "machine de guerre", m’imposer comme un mec qui sait péra, sortir des gros sons… Voilà ! Et quand j’écoute le disque, je trouve qu’il est à mon image et je l’assume à 200%. La voix trop forcée ? Peut-être… Dans ce cas à moi de remettre en question, de savoir si j’ai été trop bourrin par rapport à ma nature. Mais en aucun cas je vis mal le décalage de voix qu’il peut y avoir entre "Same player shoot again" et "Son d’automne".

A : Justement, tu qualifies "Son d’automne" d’EP feutré dans l’un des titres de "Same player shoot again". Tu as des regrets par rapport à ce disque, où tu te dévoilais quand même beaucoup ?

D : Disons que j’ai beaucoup plus de mal aujourd’hui à me livrer comme j’ai pu le faire sur "Son d’automne". Je pense en fait que quand j’ai commencé à écrire "Son d’automne", je n’étais pas du tout dans le milieu du rap, ni dans celui du disque ou de la musique. Je n’avais personne derrière moi issu du milieu, pas de "grands" ou de gens déjà bien là qui me poussaient. Je suis un auto-didacte qui ne s’est pas imaginé réellement que son disque allait être écouté par un milieu, par d’autres rappeurs, par des chroniqueurs. Je ne saisissais pas réellement qu’il allait être critiqué, dans tous les sens du terme. Du coup j’étais vraiment deshinibé, j’écrivais pour moi, comme si j’étais mon seul auditeur. Et puis le disque est sorti et je me suis rendu compte que ce n’était pas ça la réalité. Quand tu sors un disque il y a une machine derrière. Des chroniques, de la promo, une industrie, des auditeurs que tu n’imagines pas, tout ça. Le fait de réaliser ces choses, enfin surtout de les vivre, fait que mon côté pudique est revenu sérieusement à la charge. Ca a eu un effet de repli, de pudeur. J’ai d’ailleurs lu un mec sur internet qui disait de "Same player shoot again" : "Dreyf fait aujourd’hui dans la pudeur rocailleuse". Je pense que c’est vrai. Ma musique est beaucoup plus pudique. Et c’est important de se placer certaines limites à ce niveau. Je pense que ça peut vite devenir malsain quand tu en dis trop sur toi, quand tu déverses trop de choses sur ta vie. Il y a des choses que tu  dois garder pour toi.

A : Tu veux dire qu’il y a des choses que tu regrettes avoir dites dans ‘Lacérations’ [ndlr : l’un des titres de "Son d’automne"]… Pardon, dans "Son d’automne" !

D : Pourquoi dans 'Lacérations' ?

A : C’était un lapsus, mais sûrement car c’est un son qui m’a marqué, et qui est quand même très à fleur de peau, qui reflète le côté "impudique" que tu évoques.

D : Quand je dis dans ‘Lacérations’ : "je voulais te baiser mais j’avais honte car t’étais grosse et je l’étais aussi", je pense que j’aurais pu le dire autrement. Mais ce ne sont pas des regrets, je n’ai simplement plus envie d’être aussi transparent. J’ai bien sûr envie de laisser transparaître des émotions et un état d’esprit, mais je ne veux plus qu’on puisse me lire à livre ouvert. Je préfère laisser une part à l’imaginatif et à l’inconscient, dire les choses en me préservant, sans m’étaler.

A : Tu n’es pourtant pas très suggestif, tu as tendance à aller droit au but dans tes textes, que ce soit dans "Son d’automne" comme dans "Same player shoot again" …

D : Je n’ai pas dit que je serai systématiquement suggestif, j’ai seulement dit que je le serai plus pour les sujets qui me touchent vraiment, profondément. Sinon, ma  personnalité c’est d’être très direct. J’aime bien être  clair, net et précis. Et justement, ça prouve qu’il y a une ligne directrice, que le changement, il s’est peut-être plus fait sur des motivations et une prise de conscience. Celle de devoir garder une certaine pudeur. Sinon, je trouve que la direction générale reste la même. Et je pense même que je m’exprime maintenant sur plus de sujets que sur "Son d’automne", qui avait quand même une homogénéité assez restrictive. Et puis il y a la façon d’aborder les thèmes, la manière dont je m’exprimee. Aujourd’hui dans "Same player shoot again", il y a les morceaux où je dis que je suis un bon rappeur. Puis il y en a d’autres où je parle des relations. Et je le fais beaucoup mieux que ce que je le faisais sur "Son d’automne". Je pense à ‘Lacérations’ face à ‘Elle rêvait’ par exemple. Ca montre bien les choses cette "opposition". Et il y a les titres que je n’aurais jamais su faire à l’époque de "Son d’automne", comme ‘Mes super-héros’. Et le fait d’avoir appris à canaliser mon écriture, je trouve quand même que ça me permet de m’exprimer sur beaucoup plus de sujets. J'ai l'impression de balayer plus large tout en gardant une homogénéité. Tu peux écouter ‘Entre chiens et loups’, ‘Elle rêvait’, ‘Same player shoot again’, ‘Pesticide’, tu sens que c’est strictement le même gars qui parle. Et pourtant ils sont radicalement différents ces morceaux. Des mecs font du rap comique, du rap conscient ou du rap hardcore. Moi non. Je veux savoir tout faire, avoir tous les aspects d’un être humain, tout en gardant cette cohérence.

A : Tout à l’heure tu parlais de "Son d’automne" en disant que tu n’imaginais pas le milieu du rap, comment le disque allait être écouté, etc. Sur "Same player shoot again", on sent vraiment que le rap est le thème principal…

D : Complètement !

A : Pourquoi ? Tu avais quelque chose à prouver au milieu, à lui dire ?

D : Déjà, pour moi, je fais du rap. Dans le sens je ne fais pas du rap ceci ou cela, je fais "juste" du rap. Je vais extrapoler, mais imaginons que ça devrait marcher un peu pour moi, que je fasse des émissions ou quoi, bref que je sois vraiment diffusé. Je ne veux pas tomber dans des postures type Abd al Malik ou Grand Corps Malade. Je fais du rap, j’écoute 90% de rap, j’aime le rap. C’est une musique que j’aime vraiment, que je n’ai pas honte de faire, que je ne veux pas atténuer et que je revendique. Et pour moi, avoir un nom dans ce milieu, s’y imposer pour ses textes, son flow, ses prods, que Dreyf existe à part entière, oui c’est super important. Ce projet reflète cette envie. Je ne dis pas que j’aurais toujours cette démarche, mais pour ce projet en tout cas, après "Son d’automne", je voulais affirmer que j’étais un MC qui avait des choses à dire et qui veut les dire avec un gros flow sur des grosses productions.

Un truc qui ressortait de "Son d’automne", c’était cette image d’un mec qui fait son rap un peu jazzy soulful dans son coin. Non, ce n’est pas mon tempérament. J’aime "Son d’automne" même si je ne peux plus l’écouter avec un vrai kiff, car il ne correspond pas à toute ma personnalité. Et j’avais clairement envie de montrer au rap que je pouvais m’imposer. Oui je peux faire des gros sons ! Et surtout à travers ce CD, j’affirme mon état d’esprit par rapport à ce milieu, ma position. Beaucoup d’hypocrisie dans ce milieu, beaucoup de mecs qui manquent de sincérité. Ce sont des choses avec lesquelles je compose très mal. Dans "Same player shoot again", je dis : voilà, je suis un mec peace, on aura pas de problèmes tant que le problème viendra pas de toi. Moi je suis là pour faire du bête de son, du bête de rap, pas du slam ou de la chanson française scandée. Et voilà ce que je pense du milieu dans lequel j’évolue, qui est quelque part le mien.  Alors oui, le thème de ce disque en filigrane, c’est le rap. Ce ne sera pas forcément le cas à l’avenir, mais là oui.

A : Ca reflète un peu le paradoxe du disque ce que tu dis. Parce que d’un côté tu déclames ton amour du rap et ta volonté de performance, et de l’autre quand tu en parles, tes phases sont souvent dans la confrontation. OK, on sent que tu as envie de performance, mais aussi que tu as eu vraiment besoin de taper sur le rap…

D : Oui, parce que je n’aime pas ce que je vois autour de moi ! Tout simplement. J’aime le rap en tant que musique… Ce que je sais, je le sais comme n’importe quel rappeur qui a sorti un disque. Je rappe depuis 2001, j’ai eu le temps de rencontrer des rappeurs, de me confronter à ce milieu, à son industrie, aux labels et majors…

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