Interview Hi-Tek

Progressivement passé du succès d’estime avec Mood à Cincinnati, à une reconnaissance plus massive, Hi-Tek est également à l’origine de quelques unes des plus belles heures du label Rawkus, en solo ou en duo avec Talib Kweli. Une étape forcément clef dans une ascension qui l’a amené à rejoindre le vaisseau amiral Aftermath. De passage à Paris, nous avons pu l’interroger sur son parcours, celui d’un vrai "one man band soldier".

03/05/2009 | Propos recueillis par Nicobbl avec JB et .Zo | English version

Interview : Hi-TekAbcdr : Depuis quand fais-tu officiellement partie de l’équipe de producteurs d’Aftermath ?

Hi-Tek: [hésitant]….ça remonte, en gros, à 2004.

A : Ça fait cinq ans maintenant, l’heure pour nous de faire un bilan. Quel regard portes-tu aujourd’hui sur cette expérience ?

H : Je considère que chaque jour qui passe permet d’apprendre quelque chose. Pour ce qui est de la musique, avoir la chance de bosser avec quelqu’un comme Dr. Dre, quelqu’un dont j’écoute la musique depuis que j’ai dix-huit ans, c’est déjà fabuleux. Et en plus qu’il apprécie ma musique jusqu’à me dire "Yo, Tek, tu défonces", rien que ça, tu vois, ça m’a confirmé que je faisais quelque chose de bien. Tout ça m’a forcément été bénéfique. 

A : Comment es-tu rentré en contact avec Dre ?


H : Je m’en souviens plus ! [rires] Il a dû tomber, parce que je ne sais quel moyen, sur une de mes tapes et a accroché à un des beats que j’allais donner à WC [NDLR : West Side Connection]. Le premier beat que j’ai vendu à Dre, bien avant de signer chez Aftermath, c’était celui qui a été utilisé pour le morceau 'Hollywood' qui figurait sur l’album de Truth Hurts. Dre rappe même sur ce morceau. On est parti sur de bonnes bases.

A : Quand j’ai écouté "Train of thought" en 2000, je me suis dit – et je le pense toujours – que 'Some kind of wonderful' était un clin d’œil au morceau de Dre 'The Watcher'. Est-ce que c’était vraiment le cas ou j’ai complètement rêvé ?

H : Je vais pas te mentir, je pense qu’à l’époque j’étais très inspiré par "The Chronic". Donc, ouais, dans un sens t’as peut-être raison. J’étais peut-être influencé par ce morceau, mais franchement il n’y avait rien d’intentionnel là-dedans.

A: Est-ce que tu considère que faire partie d’Aftermath a eu une influence sur ta façon de produire ?

H : Ouais, ça ne fait aucun doute. Pour moi, c’est comme jouer un rôle dans un film. Il faut que tu te fondes dans le personnage, que tu joues vraiment un rôle si tu veux obtenir un Oscar. Tu vois ce que je veux dire ? Tu vois certains acteurs, ils sont tellement à fond dans leurs rôles qu’à un moment ils ont du mal à en sortir et à redevenir eux-mêmes. Pour moi, quoi que tu fasses, tu dois te donner à 100%.

Un mec comme Will Smith quand il joue Ali, il a travaillé super dur pour ce rôle, si dur qu’à un moment il est devenu Mohammed Ali. Il lui a fallu du temps pour sortir de ce personnage et redevenir Will Smith. A mes yeux, l’essentiel c’est de faire du bon boulot.

A : Y’a-t-il des différences entre Hi-Tek le producteur solo et Hi-Tek un des chaînons de l’équipe de producteurs d’Aftermath ?

H : Non, il n’y a aucune différence, c’est exactement pareil. Je suis un producteur tout terrain. Tu sais, tu as pas mal de mecs qui se considèrent comme des producteurs et se présentent comme tels, mais en fait n’en sont pas. Ce sont juste des beatmakers, parfois très bons, mais ce ne sont pas de vrais producteurs.

A : Tes morceaux restent très personnels, même ceux que tu as sorti pour Aftermath. Comme celui que tu as fait pour The Game 'Letter to the King'. Pour moi ce morceau c’est le Hi-Tek vintage : un beat relativement simple et une énorme ambiance dans une approche assez minimaliste. Je veux dire on a l’impression que tu n’as pas besoin de surproduire...

H : Hum… [il réfléchit pendant plusieurs secondes] Tu sais, tout ça, c’est juste…. Dieu, tu vois ce que je veux dire ? Je dis souvent aux producteurs et à ceux qui font des beats que parfois tout est dans la façon dont les différents sons peuvent être placés dans un morceau, la façon dont tu sens les choses et d’où tout ça vient, de ton cœur. Les sons que t’as entendu et pourquoi tu l’as fait. En tant que producteur, tu dois savoir ce qui est dépassé, ce qui a déjà été fait et si c’est le cas amener le truc encore plus haut. C’est comme ce que tu as dit pour ce morceau, 'Somekind of wonderful'. Il te rappelle 'The Watcher' mais a toujours son propre truc. Je ne peux pas t’expliquer ça, c’est juste l’amour de la musique qui fait ressortir tout ça.

A : Comment ça se passe une journée chez Aftermath ? J’imagine que c’est pas tout à fait un truc du style 9h00-17h00 avec un café pour débuter la journée...

H : Non pas du tout, déjà tu sais la plupart du temps, que je bosse pour Aftermath ou pas, je suis à Cincinnati, à mon home-studio….

A : Je pensais que tu avais déménagé à Los Angeles…

H : J’ai vécu là-bas pendant un moment mais Dre aimait bien que je sois à Cincinnati. Tu sais des morceaux comme Letter to the King, Runnin’, je les ai fait à la maison. En fait, j’ai fait très peu de morceaux pour Aftermath de L.A.

La plupart des morceaux qui débordent d’émotions je les ai faits de mon studio. Tu sais, y’a pas mal de mecs qui sont dans l’entourage de Dre depuis des années mais ne placent jamais la moindre prod’ dans les sorties Aftermath. Ils ont été trop marqués par certains sons et je pense que Dre cherche avant tout des morceaux qui vont compléter son héritage et celui d’Aftermath, tout ça en restant original. Il veut pas entendre des trucs déjà vus. Si c’est trop le cas, il va se dire qu’il aurait pu le faire et probablement en bien mieux.

J’apprécie vraiment tout ce que Dre a fait pour moi. Il a fait beaucoup pour moi, et pas seulement d’un point de vue financier. Son expertise musicale et son souhait de m’intégrer à Aftermath ont fait de moi un meilleur producteur.

A : Est-ce qu’il y a un truc en particulier que Dr. Dre t’as appris et que tu as maintenant en tête quand tu fais un morceau ?

H : Ouais, je dirais qu’il m’a poussé à ne pas avoir peur de donner plus d’ampleur à ma musique. Si tu repenses à tout ce que Dre a pu faire, tout était d’une qualité incroyable. Tous les morceaux que j’ai entendus de sa part étaient pleinement aboutis. Je ne me suis jamais dit que tel truc ou tel autre truc aurait pu être ajouté. Et si tu rejoues un de ses morceaux dans vingt ans, ça va toujours sonner comme un gros classique.

Il m’a appris à ce que mes titres sonnent comme des classiques, sans avoir peur de bien bosser chacun des composants d’un morceau pour en faire ressortir toute sa musicalité. Tu sais, il y a des mecs qui se présentent comme des producteurs underground qui font des morceaux underground, mais ça n’existe pas ça. C’est juste de la connerie, et ça me gonfle [rires].

A : Comment une prod’ comme celle de 'Letter to the King' a fini sur l’album de Game ?

H : J’ai construit une vraie relation avec Game grâce à Dr. Dre. Si tu écoutes tous les morceaux que j’ai pu placer sur les albums de Game ils dégagent tous un truc similaire. C’est pas un hasard, Game il sait exactement ce qu’il veut, quel type de prod’ il veut que je lui donne. A partir de là, tu vois, on a commencé à construire un truc ensemble.

A : Quand tu fais des beats, tu ne te dis pas "celui-là, je pourrais le filer à tel mec ou à tel autre"  ?

H : J’essaie…. en fait j’aimerais faire ça. Mais je ne peux faire ça que lorsque le morceau est bouclé. Ce morceau, 'Letter to the King', c’est vraiment une œuvre divine. J’bossais sur le morceau, et à trois heures du mat’ Game m’a passé un coup de fil. J’ai bouclé la prod’ quasi dans la foulée, j’étais du style "ça y est !" Il voulait vraiment un titre qui sonne comme 'Old English' et 'Runnin’'.

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