Interview OrelSan

Inconnu il y a quelques mois, le nom d'OrelSan est désormais sur toutes les lèvres dans le microcosme rap. Armé d'une auto-dérision fulgurante et d'un premier album ("Perdu d'avance") sacrément bien ficelé, le MC est déjà la cible de mille questions, conséquence directe de son succès inattendu. Nous lui en avons donc posé quelques unes pour découvrir, avant la polémique, un rappeur bien tranquille.

01/03/2009 | Propos recueillis par JB avec Nemo

Interview : OrelSan

Abcdr du Son : Tu as 26 ans, un âge presque avancé pour un rappeur. C'est le fruit du temps passé à préparer ton album ou – peut-être – la conséquence d'un retard ?

OrelSan : C'est le fruit du temps que j'ai pris. Un retard ? Je ne pense pas. J'avais déjà une espèce d'album prêt il y a trois ans mais je ne l'aimais pas plus que ça. Je ne le trouvais pas très mûr au niveau de l'écriture, il y avait des trucs un peu "bof". En plus, parmi les 10/11 morceaux que j'avais, certains textes avaient déjà cinq ans à l'époque, donc ça leur ferait huit ans aujourd'hui. Il y avait 'Saint Valentin', 'Sale Pute', quatre égotrips…  Ça n'aurait pas eu tout à fait la même gueule [rires]. Je suis content d'avoir attendu, comme ça j'ai pu aller dans d'autres directions.

A : C'était déjà un album réalisé avec Skread ?


O : Ouais. En fait, Skread et moi, on s'est rencontré en 2000. On est tous les deux de Caen, on habite à 25 mètres l'un de l'autre. J'ai rencontré Gringe et Ablaye, l'associé de Skread dans la société 7th Magnitude, à la même époque. On a toujours bossé ensemble mais moi, à la base, je ne voulais pas vraiment rapper. J'ai commencé en 1998, pour le plaisir. Avant, j'écoutais du rap, j'apprenais des textes par cœur, des trucs d'IAM, Public Enemy, NTM, comme tous les gens de notre âge. Du coup, je rappais, mais ce que je voulais, c'était faire des prods, et j'ai commencé à faire des sons avec Skread. A la base, en 2002, notre projet c'était de faire notre duo de producteurs, un peu à la Neptunes de Caen. On trouvait que ça n'existait pas vraiment à l'époque [rires]. Lui a progressé beaucoup plus vite que moi - enfin, il a toujours été au dessus de moi [rires] - du coup, il a commencé à placer des prods. Les premières, c'était sur Panthéon : 'Tallac' et 'Baby'.

A : Ha oui, 'Tallac', c'était lui…

O : Ouais, cette prod' était mortelle. Moi, je faisais toujours des morceaux de temps en temps avec Gringe, ou tout seul sur mes prods. C'était pour le kif. Au fur et à mesure, mes potes ont commencé à me dire "Ouais mais, ils sont bien tes morceaux…". Au début, ça me surprenait, mais ils insistaient : "C'est un peu mieux quand tu rappes que quand tu fais des prods !". Je ne faisais pas des instrus vraiment "pourries-pourries", mais c'était genre "Je coupe un sample de Steel Pulse, je rajoute une caisse claire et une grosse caisse, ça fait un boom-bap à la J-Zone" et voilà, c'était plié. De fil en aiguille… – je dis toujours "de fil en aiguille" en interview, pourtant c'est une expression que j'utilise jamais dans la vraie vie ! Bref, j'avais quelques morceaux de côté, juste pour m'amuser. Avec Gringe, on faisait pas mal de freestyles radios, des petits concerts, et au final, on a commencé à faire écouter mes sons à droite à gauche. Comme les gens aimaient bien, j'ai crée un Myspace il y a pile deux ans. Je voulais le faire sous forme de journal intime. Enfin, pas plus intime que ça, je ne racontais pas non plus ma vie sexuelle, mais j'y annonçais mes nouveaux sons, mes vidéos, des news… Quand on a mis 'Saint Valentin' en ligne, ça a commencé à monter. D'autres chansons ont suivi, et au mois de janvier dernier, on a mis 'Changement' et c'est là que ça a vraiment commencé à prendre. Avant 'Changement', les maisons de disque appelaient, on avait eu des rendez-vous, mais ce titre-là a fait plus de buzz que tout le reste, donc ça s'est accumulé, et on a signé chez 3e Bureau, un label de Wagram.

A : Les controverses ont joué aussi, j'imagine…

O : Ouais, les vidéos ont été pas mal censurées, au tout début sur Dailymotion et YouTube. Mais après, une fois qu'il y avait plus de visites et que d'autres gens les postaient, ils les ont laissées. D'ailleurs je trouve ça un peu con comme censure, parce que OK, les paroles étaient hardcore - enfin, elles étaient crues – mais sur Dailymotion, si tu tapes "striptease", tu vas voir des trucs bien plus crus que tout ce que je pourrais dire dans mes chansons ! Je trouvais ça un peu hypocrite, mais bon… Et puis, j'en joue aussi : en concert on dit "Voilà le tube le plus censuré de l'année !" Au fond on s'en fout.

A : Un titre comme 'Saint Valentin', tu n'avais plus envie de le mettre sur l'album ?

O : J'ai dû faire 'Saint Valentin' il y a à peu près cinq ans. Je l'ai mis en ligne il y a deux ans. Au niveau de l'écriture, j'aime bien, mais je le trouve un peu vieux. En plus, les gens qui l'ont écouté il y a deux ans, je pense qu'ils n'en ont rien à foutre qu'il soit sur l'album. Je ne voulais pas faire une banane, avec une compil' qui réunirait toutes mes chansons d'Internet. Au niveau du style d'écriture et d'instru, ça ne correspondait pas trop et en plus, il y a déjà pas mal de chansons qui parlent de meufs sur l'album. Et même s'il n'y en a pas tant ça, je trouvais ça relou. Pareil pour 'Sale pute'. Ça ne m'intéressait pas de la mettre sachant qu'il y a une chanson comme '50 pour cent' qui est plus récente, différente, avec un meilleur angle. Et en plus, c'est con, mais je veux que l'album plaise à plein de gens différents. Honnêtement, ça me ferait chier qu'une daronne l'achète à son fils de 12 ans et entende 'Sale Pute' hors-contexte. Je trouve ça un peu chelou, c'est pour ça que j'ai jamais voulu mettre 'Sale Pute' en ligne sans le clip. C'était pour remettre le morceau dans son contexte : un type voit sa meuf le tromper, il va boire une bouteille, il lui envoie un message sur Internet… Tu vois ? Je trouve que ça rend le truc plus crédible que simplement bête et méchant.

A : Ce qui m'a frappé dans ta promo sur le web, c'est cette impression de professionnalisme. Comment t'étais-tu organisé ? Tu avais mis au point une stratégie particulière ?

O : En fait, Skread et moi, on a tout fait tout seuls. A la base, on a fait ce boulot sur l'image parce qu'on aime bien ça : faire des petites vidéos, ça nous fait marrer. On trouve ça cool, on aime bien se prendre la tête sur des effets. On est des semi-nerds à ce niveau-là ! Si c'est carré et stratégique, c'est parce que Skread est super carré, super structuré. Il est à la fois mon beatmaker et mon producteur. Là, je suis signé sur 3e Bureau et 7th Magnitude en production. Moi, j'ai plein d'idées à la con. J'arrive avec un story-board : "Ouais je mettrais bien un lapin, après on est dans une maison de disques, là il passe sous le bureau…". Lui il me dit "Nan, ça on peut pas… Ça, ouais, on va essayer…". En général, on se débrouille toujours, mais grâce à Skread, on a réussi à faire les choses de manière un peu stratégique quand même, mais après… Stratégie, stratégie… Quand je suis arrivé en disant "J'ai acheté un masque de Batman, j'ai écrit un freestyle, viens on le filme !", on s'est pas dit "Ouais, ça va super bien marcher !". Au début, j'étais juste parti pour faire un freestyle. Hop, je mets le masque de Batman, je lui rappe le truc. Après, on dit "Ben viens on va faire un décor, on met des sacs poubelle autour du bureau, on ajoute un logo Batman et fait genre c'est une Batcave !". Et lui propose qu'on fasse un documentaire à la Street Live sur Batman… "Ben viens on clashe Superman !". Et ça part en délire comme ça.

A : Aucun problème avec ton ancien hôtel, dans lequel tu t'es mis en scène pour l'une des vidéos ?

O : Pas vraiment [rires]. Ils ont plusieurs patrons dans cet hôtel, l'un d'entre eux a un fils qui bosse là-bas. Il est assez cool, il l'a vu mais il n'y a pas eu de soucis. De toute façon, l'avantage d'Internet, c'est qu'il n'y pas encore trop de droit à l'image, ni de droit de diffusion.

A : Tu as aussi écrit un couplet sur l'un des employés de cet hôtel…

O : Ouais, dans 'Gros poissons dans une petite mare'. J'ai un peu grossi le trait, normal, mais c'est quasiment la réalité : c'était pas vraiment le patron, mais c'est lui qui cassait le plus les couilles ! C'était à la limite du supportable. J'ai un peu hésité à parler de lui dans la chanson, même si je pense qu'il ne l'écoutera pas. Une fois, en fait, je finissais à 7h le matin, et il m'a pourri genre "Mais c'est quoi c'bordel ! Y a pas assez de baguettes !" ou je sais pas quelle connerie, et je me suis dit "Un jour, je me vengerai". Et du coup, voilà, il est dedans [sourire].

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