Interview Escobar Macson & Despo Rutti

Samedi 11 octobre 2008, CCO de Villeurbanne, "il va pleuvoir des hommes comme le 11 Septembre". La tête d’affiche s’appelle Daddy Mory, la soirée "Afrotantik". En loges, du narguilé. Autour, dix gars, dont les deux MC qui ont plié le show. L’un est une armoire, l’autre est tout sauf cintré. Escobar Macson, Despo Rutti, qu’avez-vous dans le ventre ? Rencontre freestyle avec deux “gorilles dans la ZUP”.

18/01/2009 | Propos recueillis par Anthokadi avec Téobaldo

Interview : Escobar Macson & Despo Rutti
Abcdrduson : Un truc qui me frappe chez tous les deux, c’est une sorte de détachement par rapport à…


Despo Rutti : … au fait que nous sommes durs envers notre pays ?

A : Oui, mais pas que. Il y a aussi une forme de distance par rapport au milieu du rap. Toi Esco, nous avions échangés quelques mails à l’époque, tu disais que ton objectif était de sortir ton album et qu’ensuite tu passerais à autre chose…

Escobar Macson : Ouais… On verra, hein.

A : Ah… Tu as évolué  de ce côté-là ?

EM : Non non, c’est toujours la même position. Quand je dis que je sors l’album et qu’ensuite je m’arrête, ça dépend vraiment de l’évolution mais… L’album, c’est la finalité, vraiment. Après, je m’en fous. Si ça se passe bien, peut-être que je ressortirai quelque chose histoire de repartir comme [il semble chercher la punchline de chez punchline]… un beau champion de boxe avec sa ceinture.

A : Partir sur une victoire, c’est ça ?


EM : C’est ça.

A : Et toi, Despo, ton objectif ?

DR : L’objectif est différent. Lui, Esco, a eu plus tôt l’opportunité d’être exposé. Il a aussi plus vécu que moi les déceptions du rap.

A : Ça fait dix ans que tu es dedans, Esco, c’est ça ?

EM : Environ, oui.

DR : Lui et moi, nous sommes presque de la même génération de MC, à deux ans près…

A : Tu as quel âge, Despo ?

DR : Vingt-six.

A : Et toi tu as vingt-huit, Esco, c’est ça ?

EM : Eh ouais… [A l’attention de Despo] Faut m’appeler Tonton, hein…

DR : Voilà c’est ça… Lui il a vécu plus de trucs par rapport à son âge, tout ça… Pour ma part, j’estime qu’il y a des trucs qui nous appartiennent là-dedans. Nous ne partirons pas tant que nous n’aurons pas récupéré ce que le monde du rap nous doit.

A : C’est-à-dire ?


DR : Le rap nous appartient à nous, mecs des quartiers. Il n’appartient pas à Laurent Bouneau ou à je ne sais qui. Le rap nous appartient à nous, les activistes. Si on se casse, on leur laisse… Si notre fils écoute notre rap, plus tard, il n’osera pas dire “ouais c’est le rap de mon daron”, non. Car ce rap sera méprisé par Untel ou Untel qui ne connaît rien de la rue, du quartier… Des mecs qui ne connaissent rien de nos ambitions, du rêve africain, tout ça, tu vois… Le rap c’est un vrai truc qui a poussé, qui s’est fait dans les années quatre-vingt avec les Renois qui chassaient les skins et caetera, et caetera. Seulement eux ils se sont perdus dans leurs guerres. Ils ont commencé à s’en prendre entre eux, Renois contre Renois, Rebeus contre Rebeus, plus personne ne savait dans quel sens ça tirait… Aujourd’hui je pense que c’est le moment où jamais de se réunir – même si je ne crois pas trop à l’unification, tu vois.

A : Se réunir… par la musique ?

DR : Par la musique, oui, même si c’est comme dans tout : tu ne peux pas être d’accord avec tout le monde sur tout. Malcolm X, si ça se trouve, je n’aurais pas été d’accord avec tout ce qu’il a dit. C’est comme Kémi Séba, tout ça… Il y a des trucs vrais, il y a des trucs moins vrais. Au bout d’un moment, une personne peut arrêter de te suivre juste pour un truc qui la dérange… Je pense qu’il y a des messages à faire passer pour communiquer avec un minimum de personnes, éveiller les consciences, donner ta philosophie des choses. C’est pas le truc où demain tu vas réunir deux cent mille personnes dans la rue pour un concert de rap, nanani nanana. Ça n’existe pas, ça…

EM : C’est fini, ça.

DR : C’est faux, tout ça.

EM : Ici ce ne sont pas les années soixante-dix, pas Mai-68…

DR : Voilà… Tu vois ma vision ne diffère pas trop de celle d’Esco. Tous les jours, moi, le game me saoule. Tous les jours j’ai envie d’arrêter. Ça casse les couilles de parler à des gens qui ne te comprennent pas.

A : Toi aussi, Esco, à ce que j’ai compris…


EM : Haaa…

DR [le coupe] : Lui il a pas un casse-couilles comme ça à ses côtés [rires]

EM : Ha ha ha.

DR [montrant un backeur venu fumer le narguilé sur le canapé juste à côté d’Esco] : Il essaie de le tirer doucement vers le label, mais [rires]… Tu vois le mec il vient s’asseoir à côté de lui, il lui met une épaule, comme ça il va signer bientôt chez nous [Esco se marre]. Quand il viendra toquer à ma porte tu pourras plus arrêter de rapper, gros. C’est mort ! [rires]

EM [sérieux] : Le label c’est Soldat sans grades. Moi je suis rap colonel seigneur de guerre.

A : …

DR : Voilà, il y a ça qui diverge mais sinon nous sommes les mêmes personnes…

A : D’ailleurs sur la République Démocratique du Congo… Toi Despo t’es arrivé en France à dix ans, c'est ça ?

DR : Ouais, vers dix piges, par là.

A : Et toi Esco, tu m’avais dit que tu étais né en France…


EM : Je suis né en France, oui, et de temps en temps je vais à Kin pour me ressourcer. C’est très important dans la vie d’un être humain de connaître d’où il vient, ses origines. Je le dis dans la plupart de mes textes, RDC, Zaïre…

A : “Je dis Zaïre pas RDC car dans mon bâtiment ça veut dire rez-de-chaussée…

EM [il sourit] : Oui, et tout ça même si apparemment j’ai pas la tête qui va avec. Un Zaïrois - paraît-il - c’est sensé être une grosse tête avec une peau décolorée, un pantalon Hugo Boss qui monte jusqu’aux tétons, n’est-ce pas… Alors qu’en fait un Zaïrois non, c’est pas ça. Un Zaïrois, c’est un gars comme Despo et moi. Un type un petit peu mignon, tout ça [rires des collègues], à peau pas claire. Un type normal, quoi.

A : Et toi Despo, tu y retournes parfois ?

DR : Je n’y suis jamais retourné.

EM : Il est wanted, lui [sourire].

A : Et vous êtes de quel coin, en RDC ?

EM : Moi je suis de la capitale. Toi t’es d’où, Despo ?

DR : Bandal. C’est un quartier populaire de Kinshasa, le quartier des artistes d’où sont sortis les Werrason et tout ça.

A : Et donc vous suivez toujours ce qui s’y passe ?


DR : Bien sûr. Mais pour être honnête avec toi, c’est dur. C’est dur pour le cœur.

A : C’est-à-dire ?

DR : Tu vois, parfois il y a de l’espoir, des élections… Et puis ça commence à se tirer dessus… Un des deux candidats s’enfuit, il est en cavale en Espagne… Tu te dis que le pays allait changer et l’autre se retrouve en cavale en Espagne…

A : Tu parles de Jean-Pierre Bemba ?

EM : Oui.

DR : Et tu vois l’autre qui est président provisoire depuis quatre ans, depuis pfff… En 2008 ! On n’a plus envie…

EM : D’autant que nous savons très bien qui tire les ficelles.

DR : C’est qui ça ?

EM : Qui tire les ficelles ? Ce sont les Cainris, c’est tout.

DR : Peut-être que ce sont les Cainris, mais s’ils tirent les ficelles c’est aussi parce que les mecs sur place ils les leur ont laissé tirer, ces ficelles, hein !

EM : Voilà. Les mecs ils donnent leur fion…

DR : Parce que c’est pas tous les peuples qui se laissent mettre à l’amende comme ça, hein ! Ah ouais moi je suis dur avec la communauté afro…

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