Interview Koria

Son nom ne vous dit peut-être rien, mais vous avez sans doute déjà aperçu ses pochettes dans les bacs à disques. A 24 ans, le graphiste et photographe Koria fait partie de ceux qui mettent en image le rap français. Très demandées, ses réalisations immortalisent à leur manière le rap d'aujourd'hui, entre création artistique et têtes de gondoles.

29/11/2008 | Propos recueillis par JB

Interview : KoriaAbcdr du Son : Comment te présenterais-tu, toi et ton activité ? Qui est Koria ?

Koria : Koria, c'est un photographe et un graphiste, qui vit de ses deux activités. Je suis à mon compte depuis bientôt un an. Je travaille principalement dans le milieu hip-hop : tout ce qui est photo pour les pochettes d'albums, mais aussi pour les magazines. Je bosse pas mal avec Warner, EMI et Because avec qui j'ai travaillé récemment pour l'album "Les Liens Sacrés" des Neg' Marrons.

A : Ton point de départ, c'est le hip-hop ou les arts graphiques ?

K : J'ai envie de dire les deux, mais je suis venu au hip-hop avant de m'intéresser à l'image. Les premiers groupes que j'ai pu écouter, c'était IAM, NTM, la FF… Quand le rap commençait à avoir un essor assez important. Petit, je dessinais toujours, je gribouillais des trucs à gauche à droite, mais le jour où je me suis rendu compte que je pouvais allier les deux – l'image et le hip-hop – ça a été une révélation. Je me suis dit "C'est ça que je veux faire".

A : Es-tu passé par la case graffiti, comme d'autres graphistes ?

K : Ouais, mais vraiment moins que certains. Effectivement j'y suis passé, mais c'était plus sur papier, je suis allé tagger deux-trois fois sur des murs avec des potes, mais ce n'est pas le truc qui m'a bercé. J'ai essayé, c'est clair que ça m'a plu, mais à court terme.

A : Tu es assez jeune mais ton book est déjà bien rempli. Quelles ont été les étapes ou les rencontres déterminantes dans ta carrière de graphiste ?

K : Il n'y a pas vraiment eu de rencontres déterminantes, hormis des gens qui ont su me mettre en avant. Des groupes comme Futur Proche, par exemple. Ils ne m'ont jamais lâché. Depuis le début, ils m'ont fait confiance et ont beaucoup parlé de moi autour d'eux. Aujourd'hui, je suis conscient que ça m'a vraiment porté. Après oui, j'ai fait de grosses rencontres qui, certainement, m'ont permis de travailler avec telle ou telle personne, mais je n'ai jamais été associé à quelqu'un. J'ai toujours bossé avec tout le monde. Quelque part, je me suis fait un peu tout seul.

A : As-tu suivi une formation pour devenir graphiste ?

K : J'ai fait quatre ans de formation : une année de prépa' + trois ans en communication visuelle sur Paris. Une école privée. Au bout de deux ans d'étude, j'ai commencé à travailler à côté sur des pochettes de hip-hop. Bon là, c'était un petit peu catastrophique ! C'était les débuts… J'ai commencé assez tôt. Ca fait cinq-six ans maintenant, mais ça fait un ou deux ans que je suis vraiment régulier et que je commence à tourner.

A : Quel regard portes-tu sur tes premiers travaux ?

K : C'était marrant [rires]. Le premier projet s'appelait "Algérie Solidarité", avec plein de têtes d'affiche. Je les croisais en studio, c'était ouf' pour moi : j'avais 19 ans, j'arrivais, je croisais les têtes que j'écoutais quand j'étais petit. Ensuite, j'ai fait "Il faut sauver le rap français". Deux-trois trucs comme ça, puis j'ai entamé des projets plus sérieux, comme les mixtapes à Diomay. Là, j'ai commencé à avoir ma petite "patte".

A : Ton meilleur souvenir ?

K : C'est plus un sentiment général : le fait d'avoir pu rencontrer en studio des gens que j'écoutais petit, c'était énorme, même si aujourd'hui je n'ai plus ce regard de fan. J'ai eu aussi des déceptions, des gens que j'ai croisés, pas intéressants… Mais par exemple, il y a deux-trois ans, Cut Killer m'appelle. Il voulait réactualiser ses photos de presse. Je commençais tout juste la photo et il me dit "Je veux faire des photos avec toi". Moi, limite, je lui réponds "OK, mais moi je commence, je ne suis pas sûr de pouvoir y arriver". Mais il insiste : "Nan nan, c'est avec toi que je veux les faire". Sachant qu'avant, il avait fait des photos avec Armen, qui est l'un des piliers de la photo en France. Donc je me suis dit "Bon ben OK, on va y aller hein ! De toute façon, c'est maintenant ou jamais. Si je me plante, c'est sûr qu'il ne me rappellera pas et ça ne va pas me faire une belle image". Mais ça s'est très bien passé, il a été super cool et on a fait de bonnes photos.

A : Et à l'inverse, as-tu déjà connu de gros ratages ?

K : Je touche du bois, mais jusqu'à maintenant ça a été. Sur une séance photo, je n'ai pas eu de grosses galères au point de ne plus savoir où me mettre. Enfin si : ma séance première photo, avec Futur Proche. En plein hiver. On avait décidé de les faire dehors. Je venais juste d'avoir mon appareil photo numérique. Toutes les photos floues, il caillait… Ambiance horrible. On était mort de rire parce que c'était n'importe quoi. Sur le moment, je n'étais pas content de moi parce que je n'assurais pas du tout, mais aujourd'hui on en reparle avec le sourire.

A : Le net a-t-il joué un rôle-clé à tes débuts ?

K : Carrément. Comme pour tout le monde aujourd'hui : les beatmakers, les photographes, les rappeurs… Internet a fait accélérer les choses pour tous les activistes de ce mouvement. Désormais tout le monde a le mail de tout le monde, tout le monde peut bosser avec tout le monde… Niveau contact, c'est allé super vite. Si j'ose parler de "carrière", le net m'a bien fait gagner cinq ans.

A : Comment abordes-tu chaque projet sur lequel tu travailles ? As-tu une méthodologie particulière ?

K : Je ne sais pas si j'ai une méthode. Aujourd'hui j'ai la chance de ne plus réellement démarcher, ce sont les artistes qui me contactent. C'est une grosse chance. En général, je les rencontre, on discute de ce que l'on peut faire, ce dont ils ont envie et ce que je peux proposer. C'est vraiment un dialogue.

A : La musique en elle-même, elle intervient dans le processus, ou c'est la demande de l'artiste qui prime ?

K : [il sourit] J'écoute… mais malheureusement - enfin non, pas malheureusement mais… du rap ça reste du rap. J'ai quasiment tout écouté depuis une dizaine d'années. Bon, si demain arrive un artiste qui m'étonnera avec sa musique, peut-être que… Mais c'est quand même rare aujourd'hui. Le rap reste très codé.

A : Avec quels artistes as-tu eu les meilleurs échanges ?

K : Au niveau de la création ? [il cherche] … Le truc qui a son importance, c'est les budgets. En fonction d'un budget, on peut se permettre certaines choses qu'on ne peut pas faire avec des indépendants. Par exemple, sur le dernier album des Neg' Marrons, j'avais quasiment carte blanche pour faire ce que je voulais. Donc là, c'est l'éclate. La séance-photo avec Cesaria Evora a eu lieu au moment du clip, mais niveau déco, en studio, dès que je disais ce qui me plaisais, on me répondait "OK, on le fait". Il y a une liberté artistique que je ne peux pas avoir avec les indépendants : le budget est raccourci, on fait un peu avec les moyens du bord.

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