Interview Ahmad

"Le môme qui voulut être roi" était un album rempli de clins d'oeil. L'interview de son auteur est elle pleine de gros plans. Rencontre avec un spécialiste de la digression dont les propos ne manquent pas de ressort.

12/10/2008 | Propos recueillis par zo.

Interview : AhmadAbcdrduson : Sur ton premier album, dans le morceau ‘Post Scriptum’,  tu cites déjà le titre de ton second disque "Le môme qui voulut être roi". Quand est vraiment né ce second disque dans ta tête ?

Ahmad : Peu de temps avant sa sortie. Je n’anticipe jamais trop, je ne me dis pas des mois à l’avance  "je vais faire un album", avant tout pour des raisons financières. Si j’ai l’opportunité d’enregistrer, j’y vais. C’est d’ailleurs pour ça que je fais des albums courts. Si ils font 10 titres, c’est que j’ai enregistré 10 titres. Je n’en jette pas, ou alors c’est que je ne les ais pas terminés. Après, les titres se préparent sur une longue période, en l’occurrence un an et demi deux ans. Mais le fait de les mettre ensemble, d’en faire un disque, ça vient assez tard, quand la possibilité d’enregistrer se présente en fait, avec si possible des supports financiers…

Pour en revenir au titre du disque, "le môme qui voulut être roi", je crois que c’est le titre du premier morceau que j’ai enregistré il y a de ça 10 piges. C’est par rapport au film "L’homme qui voulut être roi" et aussi au livre de Kipling. Le jeu de mot m’a fait kiffer. Et encore maintenant même si j’ai désormais 30 piges. Ca me parlait vraiment. Le môme, le côté roi, le truc faussement égotrip et faussement humble.

A : Ca te suit depuis que tu as commencé à rapper en fait ?

Ah : Oui, c’est vraiment le concept du truc.

A : Que ce soit dans les phases mais surtout musicalement, ton premier disque, "Le sens de la formule", semble plus personnel, plus égocentré, mais aussi plus pressé, plus dans la bousculade. Le second semble mettre en avant une vision plus reculée et un flow comme un tissu instrumental plus posés. Que s’est-il passé entre ces deux albums ?

Ah : "Le sens de la formule" a été enregistré en 10 jours et écrit super vite. C’était à l’époque où les sons étaient sur bécane, MPC etc. Donc c’est super long à décharger en studio. Et comme tu paies ta session de studio la journée… C’est toujours une histoire de sous. C’est du rendement, tu cherches à rentrer le maximum de morceaux sur une session. Je ne droppais quasiment pas, on privilégiait les scratches aux refrains, on ne retouchait pas les sons avant le mixage… Et dans le flow, eh bien… j’étais jeunot, super inspiré par des trucs braillards, des trucs à la Big L et des délires basés sur les contretemps. Et pour moi, à ce moment là et pendant longtemps, c’était mon premier et dernier album. Je n’aurais jamais cru que j’en referais un autre. Et finalement, l’opportunité s’est présentée et je me suis dit "fonce". C’était un peu un challenge. Et pour en revenir au "Sens de la formule" tu sais quoi ? Une fois l’album terminé, on ne savait pas quoi en faire !

Un petit label nous avait fait confiance pour le faire presser et une fois qu’on a eu les cartons, on a commencé à se poser de nouvelles questions. Comment le placer, le faire connaître, etc… Vraiment l’erreur de débutant ! Il fallait se débrouiller. Il fallait avoir le talent pour exporter le projet, le faire connaître. Et c’est vraiment tout un talent ! C’est probablement même LE talent qu’il faut avoir.

A : Dans l’une des rares interviews de toi que j’ai pu trouver sur le net tu évoques "l’importance de la forme", les rimes riches, les punchlines. Tu expliques que c’est le côté "ludique du rap qui fait qu’on a toujours envie de faire différemment et mieux que la dernière fois" qui te plait. Comment tu mets en pratique ce principe ?

Ah : [un peu perdu] Je ne sais pas. Ce qu’il faut savoir, c’est que je n’écris pas de manière "planifiée". Je ne me dis pas "ah tiens, je vais écrire sur tel thème ou me faire une session écriture". Ecrire en studio par exemple, je n’y arrive vraiment pas. En fait, je conçois un peu l’écriture comme on peut concevoir un film. Prends "Les affranchis". Bizarrement, il y a un côté ludique dans ce film, des passages super marrants entre Joe Pesci et Ray Liotta, avec des scènes qui semblent ne servir à rien ! Mais en fait si. Elles servent à contraster la dureté du film, comme si c’était pour donner plus d’importance au côté super horrorcore des scènes qui vont passer ensuite. Ca marche aussi super bien dans une série comme les Soprano. Ca permet de ne pas limiter le film à son côté mafieux et ultra violent. Tu as vu "Les affranchis" ?

A : Oui.

Ah : Tu vois quand ils vont voir la mère de Joe Pesci ? Eh bien, cette scène, elle ne sert presque à rien ; elle est presque inutile dans le film. Mais en sachant ce qui s’est passé et va se passer, c’est encore plus terrible. Sûrement parce qu’elle rend les personnages bien plus humains. 

A : C’est une valeur ajoutée tu veux dire ?

Ah : C’est plus que ça. C’est la trame ! C’est l’essentiel. Tous ces moments de vie sont plus importants que le côté surfait, super violent. Eh bien dans le rap je trouve que c’est pareil. Il y a la punchline, il faut frapper, et puis parallèlement il faut amener un côté ludique. Parfois on me dit que ça fait distant, mais j’aime bien justement ce côté punchline avec la distance de l’approche ludique. Finalement, quand j’entends des choses faites de cette manière, elles me parlent beaucoup plus. Rien que l’idée de détourner des proverbes, des trucs comme ça c’est super efficace. Finalement, l’écriture ça devient parfois plus un travail d’humoriste que de rappeurs. Mais on est des clowns de toute manière !

A : Comment ça "on est des clowns" ?

Ah : Non mais pas à la Doc Gynéco hein ! On est clowns, dans le sens du divertissement. L’entertainement comme disent les américains ! Le rap est conçu pour ça. Il y a un côté revendicatif, OK, mais il faut que ce soit divertissant !

A : Tu ne crois pas au rap qui veut changer les choses…

Ah : Non.

A : … qui se veut révolutionnaire…

Ah : Non

A : Qui prétend vouloir ramener les gens dans le droit chemin ?

Ah : Pff ! Pas du tout ! Non. J’y croyais peut-être plus jeune, mais pas à 30 piges. Si je veux apprendre des choses, ce n’est pas en écoutant du rap. Ou alors c’est vraiment que tu vas très très mal, que c’est chaud pour toi ! Bon, une nana comme Keny Arkana, je comprends le délire. Je précise, je ne parle pas de la forme là hein ! Non, chez elle je vois le truc. Je regarde ma mère qui est supra militante, elle connaît Keny Arkana. Et les gens ils kiffent Keny Arkana pour une image, pour ce qu’elle véhicule. Ils en oublient le côté artiste, le côté performance. On excuse plein de choses pour le discours ! Tu vois ce que je veux dire ?

A : Ouais, en même temps, inversement, est-ce qu’on excuse pas plein de choses aussi pour l’entertainement ?

Ah : Oui peut-être, mais je préfère. D’ailleurs, on parlait des Svinkels tantôt, et il y a de ça. [NDLR : les Svinkels avaient été évoqués avant le démarrage du dictaphone].

A : Ouais enfin, ils rigolent les Svinkels, ils ne rabaissent pas les gens, ne parlent pas de choses qu’ils ne connaissent pas.

Ah : Ouais mais c’est ça le divertissement. Même Dieudonné c’est du divertissement. Tant que c’est bien fait !

A : Ton flow est garni de backs et onomatopées. Ils alimentent le côté bondissant et interpellant de tes placements. Comment tu gères cela ? C’est spontané ou pensé dès l’écriture ?

Ah : En fait, j’enregistre les morceaux et quand je les ré-écoute, je me dis souvent qu’il faut un peu calmer l’effet de distance que peut avoir mon ton. Du coup je cherche à interpeller un peu plus l’oreille en habillant les phases. Mais ça vient de manière très spontanée, ce n’est pas trop calculé. Et généralement, c’est aussi que je suis content. Tu as enregistré, tu n’as plus de pression, et tu te fais plaisir. C’est une manière d’apporter une touche de spontanéité.

A : Certains trouvent que tu as une ressemblance avec Nakk, d’autres voient l'ombre des Sages Poètes de la Rue en écoutant ton dernier disque. Tu as rappé avec Nakk, participé à une mixtape avec Dany Dan ("l'inéditape"). Quel rapport tu entretiens avec ces deux artistes ? Ce sont des influences ? 

Ah : Dany Dan oui. Nakk, non, pas vraiment. Du moins je n’ai pas l’impression même si on me l’a souvent dit. En fait je pense qu’on a l'un comme l'autre surtout été super marqués par Ill. Dany Dan m’a par contre vachement influencé dans l’écriture. Avant je ne comprenais pas cette mécanique de donner autant de sens avec si peu de mots. Et c’est en décortiquant Dany Dan que j’ai compris ce système. Dans son dernier album, quand il fait "J’ai fait un U-Turn comme l’ex de Madonna", c’est énorme ! Tu as moins de dix mots, tu as une triple métaphore… L’imagerie anglo-saxonne, le fantasme américain, le demi tour, le couple Sean Penn et Madonna, c’est du domino !! Et tu comprends direct. Tu n’as pas besoin d’un dictionnaire comme parfois quand tu écoutes un mec comme Akhenaton. C’est une balle, une cible, et PAN ! Pile au milieu !

Booba est énorme à ce niveau là aussi. "Electrique est la chaise" ça claque mille fois plus que "la chaise électrique". Ces mecs là savent habiller une putain d’idée. C’est comme une photo. La manière de la prendre fait sens. En France on occulte vachement la forme, même celle de l’écriture. On veut que le rap soit un cliché pur et dur de la réalité. On dirait que l’esthétisme dans le rap, tout le monde s’en fout. Pourtant, si tu ne kiffes que les messages, tu as plein d’autres choses à écouter que le rap.

A : C’est marrant, il y a pas mal de gens qui tiennent le discours inverse : le rap pour les phases, le reste pour la mélodie.

Ah : Ouais, enfin je suis un peu provoc’ là aussi. Mais j’aime bien qu’il y ait une histoire derrière la musique. Genre le 'Love Supreme' de Coltrane, si tu connais l’histoire derrière le morceau, tu l’écoutes différemment. Mais si vraiment tu veux du message, il n’y a pas que le rap ! Beaucoup de rappeurs m’ont dit : le rap c’est pour le message. Mais si tu t’intéresses au rap, c’est que la forme t’intéresse non ? Attends, il y a plein de trucs en rock qui ont plus de messages que dans le rap. Et même en variété française ! Zazie a sûrement bien plus de messages que certains MCs.

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