Interview Sinistre

"Sachons dire non", "Cercle Rouge", "16'30 contre la censure" : il y a dix ans, Sinistre était l'invité régulier d'un rap français militant et engagé. Depuis, le MC de la Malédiction du Nord en est revenu. S'il demeure fidèle à ses convictions et ses influences, il poursuit discrètement un parcours en solo ponctué par la sortie prochaine d'un nouvel album. Rencontre.

21/09/2008 | Propos recueillis par JB avec zo. | Photos : Ash Less, Deyan (p. 2)

Interview : SinistreAbcdr du Son : Le premier extrait de ton nouveau projet est le titre 'Historik', un grand hommage à l'histoire du rap français. Qu'est-ce qui t'a inspiré à choisir ce thème-là ?

Sinistre : Pour un premier extrait, c'est un titre qui définit le mieux l'esprit de l'album. Pas forcément sa couleur musicale mais son état d'esprit. C'est aussi une façon de donner mon CV, mon bagage culturel et historique : je connais mes références, je connais mes classiques, je ne suis pas un nouvel arrivant. Et puis, je tenais à rendre cet hommage car je suis un MC de la scène des années 90, et je suis quand même assez nostalgique de cette époque. C'est l'âge d'or du hip-hop, qu'il soit américain ou français. Du milieu à la fin des années 90, on a eu une force, un esprit très palpable et fondateur des bases du hip-hop actuel. Et c'est des trucs qu'on zappe. J'ai donc cité des MC's qui, à mon goût, mériteraient de la reconnaissance pour tout ce qu'ils ont apporté. Pour les nouvelles générations, c'était aussi le moyen de remettre un peu les pendules à l'heure ! [rires]

A : Le morceau est un vrai puzzle de références. Parmi tous les artistes cités, lesquels t'ont le plus marqué ?

S : Je ne dirais pas que l'un a été plus marquant que l'autre. Chacun a apporté sa pierre à l'édifice. A la fin du morceau, je parle du "MC anonyme", car je n'ai fait que citer des phases existantes pour former un tout. Après, c'est clair qu'il y a eu des groupes médiatisés comme NTM, Ministère Amer, Oxmo, etc. Mais pour moi, leur contribution au hip-hop n'a pas été plus ou moins importante que celle de gens comme Rost ou Octobre Rouge. Tant qu'on a quelque chose à dire, il y aura quelqu'un, quelque part pour écouter. J'ai cité les disques d'or et ceux qui n'ont sorti qu'un maxi. Ceux qui, à mon sens, ont apporté quelque chose de positif au hip-hop.

A : Tu parles de nostalgie. Tu t'épanouis dans le rap de 2008 ou préfèrerais-tu prendre une machine à remonter le temps ?

S : La machine à remonter, elle ne servirait à rien ! [rires] La musique, les mentalités et les gens évoluent. Le rap de 2008 est ce qu'il est. Il y a des artistes talentueux et des gens qui se reconnaissent dedans. Maintenant, ce rap-là ne me parle pas autant qu'il me parlait il y a dix ans. Il y a un discours que je trouve – à quelques exceptions près - terre à terre et trop facile. La démarche a changé : je viens d'une époque où on rappait pour la performance, être reconnu par ses pairs, avoir la stature du MC. Aujourd'hui, on parle de "game"… C'est 2008 ! J'observe, je vois ce qui m'intéresse ou pas, j'écoute ou pas… En tant que rappeur et amoureux de la musique, je respecte le travail de chacun, je ne vais pas me mettre derrière un micro pour clasher un jeune qui commencerait à rapper aujourd'hui. Ce sont des gens qui croient en ce qu'ils font. 'Historik', c'est un morceau "back in a day" : souvenez-vous, le rap que vous faites maintenant, par où il est passé ? Tous nos rêves, qu'est-ce qu'ils sont devenus ? C'est un devoir de mémoire. Nous avons tenu un discours avec une force, avec une conviction, et on dirait qu'on a fait tout ça pour rien. C'est un rappel à l'ordre, mais sans haine.

A : Tu penses que ce discours peut être entendu par de jeunes auditeurs ?

S : Les auditeurs sont de plus en plus jeunes – mon fils de 10 ans, il écoute du rap ! Ce public-là, il ne va pas chercher le son comme nous à l'époque. Aujourd'hui, l'industrie a changé et les jeunes prennent ce que l'on leur apporte : télé, radio, internet, matraquage, buzz… Ils écoutent sans avoir de base culturelle pour pouvoir définir la musique qu'ils sont en train d'écouter. Avec un appui médiatique lourd, et avec l'originalité du clip, ça peut interpeller des personnes, mais il faut l'apporter chez eux ! Je n'ai pas l'habitude de viser un public, mais les gens de ma génération pourront peut-être plus s'y reconnaître.

A : Ton fils de 10 ans, il écoute quoi ?

S : Il écoute Diam's – du coup je peux plus écouter Diam's ! Pourtant je la respecte : quelque part, on est un peu de la même génération même si elle est plus jeune que moi, on était sur "Sachons Dire Non" ensemble… Il écoute Rohff, mais je ne suis pas tout à fait d'accord. Beaucoup de rap américain aussi : Busta Rhymes, il kiffe le côté théâtral… Plus tout ce qui passe à la télé, il fait son tri…Il écoute aussi son papa de temps en temps pour lui faire plaisir ! [rires]

A : Et le fait d'avoir un papa rappeur, ça lui donne envie d'écrire lui aussi ?

S : A première vue, non. Je n'impose pas de choix à mes enfants, je regarde, j'observe, je canalise quand ça va un peu trop loin. Lui, il est plus dans la comédie, je n'ai pas cette influence-là pour lui…

A : L'ambition de Rocé serait que le rap réussisse à "sortir de l'adolescence", qu'en penses-tu ?

S : Pour que le rap sorte de l'adolescence, il faudrait déjà qu'une autre forme musicale vienne séduire les adolescents. Le rap est à la base une musique urbaine, donc proche des jeunes. Elle a ses personnages, comme 50 Cent, et un côté révolté qui séduit. Je pense que le rap doit grandir : des rappeurs comme moi ou mes aînés – la génération Radio Nova – devraient avoir un rapport au hip-hop relatif à leur âge et leur vécu. Si tu arrives à 35 ans pour rapper comme à 15 ans, tu as un problème et ça se ressent. Aux Etats-Unis, on découvre les premiers rappeurs qui vieillissent ! C'est à ces gens-là de donner une direction, une forme de hip-hop un peu plus mature pour le faire évoluer… Après, les jeunes de 15 ans, eux, pourront rapper avec leur âge et se référer à quelque chose de solide. Les jeunes pourront s'inspirer des plus vieux, au moins pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Mieux vaut ça que l'inverse.

A : On voit peu d'anciens accompagner de jeunes rappeurs. L'enjeu ne se situe-t-il justement pas là ? Relier les générations…

S : Oui. Après, si tu es un ancien que tu ramènes des jeunes rappeurs, tu le fais dans quel esprit ? Pour te rajeunir toi-même ou pour assurer la relève ? Quand je vois des labels comme IV My People, la démarche était bien, mais aujourd'hui, qu'est-ce que ça a apporté à mon pote Danyboss ? Kool Shen, lui, il s'en sort bien. Dans BOSS, on n'a vu que Joeystarr, pourtant il y avait du monde autour. En France, il manque un vrai travail de labels. Ca manque atrocement. Aujourd'hui, on devrait avoir des gros labels qui signent du rap, dirigés par des rappeurs, type Akhenaton. On n'ira pas jusqu'à Def Jam, mais on aurait des mecs authentiques et crédibles quand ils signent un artiste. Il y a eu des structures de ce genre par le passé, mais le soufflet est retombé. Pourquoi ?

A : Est-ce que tu crois encore à cette idée d'une grande famille du rap français ?

S : Franchement… [rires] Pour moi, c'est une utopie. Je croirais plus à une communauté d'auditeurs fidèles à certains artistes. Je crois à un public réuni autour de quelque chose. Mais avec la mentalité d'aujourd'hui, franchement, je ne sais pas. Il y a beaucoup de copinage et beaucoup de clashes en même temps. L'unité monétaire, elle existe : si je vois que t'arrives à faire de l'argent, je m'unie avec toi ! Mais l'unité spirituelle, c'est utopique, et je crois qu'on ne l'a jamais vraiment eu.

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