Interview Médine

Croiser Médine dans les loges du Trabendo, c'est un peu comme discuter avec un boxeur dans son vestiaire avant sa montée sur le ring. Rencontre avec celui qui veut rapper comme on tape du poing sur la table et qui peut reprendre à son compte l'un des adages de Barbès : "on sait d'où on vient, où on va et pourquoi on le fait".

30/08/2008 | Propos recueillis par zo. avec Anthokadi

Interview : Médine

Abcdrduson : Médine, dans 'Hotmail', tu fais référence à ces interviews qui se transforment en interrogatoires. L’un des univers qui fait ta cohérence tout au long de tes albums est celui du renseignement, de l’espionnage, du militaire et de la défense. Très franchement, est-ce que tu te sens personnellement fliqué ?

Médine : Oui, bien sûr, et pas qu’à mon simple petit niveau de citoyen. Je pense qu’à tous les niveaux, il y a un climat ultra sécuritaire qui continue de s’installer aujourd’hui. Le traçage en est un bon exemple, que ce soit sur internet ou avec les puces. Au-delà de l’atmosphère de fiction que j’installe sur mes albums, il y a une réalité de la surveillance et du sécuritaire, qui est déjà en œuvre en Angleterre et qui est en train de glisser vers la France. C’est vrai qu’aujourd’hui, on a l’impression d’avoir en permanence un œil au-dessus de la tête et que quoi qu'on fasse, on sera repéré et trouvé, que partout où on va on sera localisé.

Aujourd’hui, je le vois dans mon quotidien, par exemple quand je vais à la mosquée et que je discute avec des frères qui ont décidé de monter une association pour aider des jeunes. Quel que soit le but de l’association, sport, aide aux devoirs ou autre, ils sont convoqués aux renseignements généraux. Ca veut dire que leur nom a été signalé et qu’on leur demande leurs réelles intentions. Pourtant, ces intentions, elles sont données officiellement dès la déclaration de l’association…. Nous sommes toujours suspectés de quelque chose en tant que jeunes issus de l’immigration, des quartiers. On a de multiples étiquettes sur le front et on doit s’en débarrasser en répondant à des convocations, en devant rassurer, en disant "ne vous inquiétez pas, on ne veut pas égorger des gens".

Bref, j’ai toujours cette impression que quoi que tu fasses, tu seras retrouvé, entendu, et que tu devras donner des explications sur tes faits et gestes, sur tes intentions, alors qu’elles sont établies depuis le début !

A : A l’écoute de tes textes, à la lecture de tes interviews, on a parfois l’impression que tout ce que tu fais est motivé, pesé, argumenté et justifié. Même ton flow, âpre et super méticuleux, donne l’impression d’une démarche justement ultra méticuleuse, justifiée dans le moindre détail. D’où cette question : Quelle place laisses-tu à l’instinct quand tu rappes et écris ?

M : C’est vrai que j'en laisse très peu. J’essaie de calculer au maximum ce que je fais et dis car aujourd’hui on ne nous permet pas de laisser planer un quelconque doute tellement nous sommes facilement suspectés par les médias, les institutions, etc. Si tu laisses trop de place à l’instinct, tu peux parfois tomber dans le débordement et aller dans des écarts qui peuvent prêter à confusion. Moi, quand je parle de quelque chose, je veux d’abord être ultra documenté sur cette chose-là. Quand j’utilise un beat, c’est parce qu’avec Proof on est au clair : on sait d’où vient chaque sample, chaque caisse etc. Je ne veux laisser aucune faille car on ne me laissera pas le droit à l’erreur. En face, nos interlocuteurs médiatiques, institutionnels, et même le public, ne laissera aucune place pour un quelconque écart. Alors on essaie d’être le plus clair possible.

Parfois, c’est vrai, ça peut sembler très militaire, et on nous le reproche souvent. Même moi je me le reproche. Je me dis : "mais pourquoi je lâche pas un peu de lest ? Pourquoi je ne rappe pas plus au feeling ? Y a un bon beat, vas-y rappe sur ce que tu as envie !". J’y arrive un petit peu plus avec des morceaux plus décontractés ou plus coups de gueule, comme 'Rappeur de force' qui est un morceau coup de gueule que j’ai posé sur la compilation "Illegal radio". C’est un morceau pour lequel je n’ai pas eu une grande documentation, j’y balance des références, j’y parle un peu de tout et de rien. Simplement, ça reste important pour moi de connaître dans les détails ce dont je veux parler.

Aujourd’hui, le rap effleure trop les problèmes sans vraiment rentrer dans les sujets. Il parle de la crise identitaire, de la colonisation, mais sans en connaître totalement les tenants et aboutissants. J’essaie à mon niveau de me documenter au maximum pour ne laisser aucune faille à qui que ce soit.

A : Dans 'Salaam', tu évoques tes douleurs et doutes sur la nature humaine et l’existence et ponctue par "mentale torture, résultat Médine trois mois sans écriture". Quand on t’écoute, il est pourtant difficile d’imaginer un MC qui écrit que lorsqu'il est dans un état de joie, de sérénité. D’ailleurs dans 'Un seul' sur "One beat", tu dis que le rap te permet d’évacuer ton spleen. Comment tes états d’esprit conditionnent ton écriture ?

M : Il y avait une époque où j’écrivais très peu. Sans romancer ma réponse, j’avais besoin d’un retour spirituel, humain et intellectuel vers moi-même. J’ai arrêté la scène trois quatre ans, j’ai arrêté d’écrire, c’était avant mon premier album "11 Septembre". J’ai pris du recul. Je me suis documenté, retrouvé spirituellement, j’ai essayé de trouver l’équilibre entre le rap et l’Islam, qui est aujourd’hui un grand sujet de débat au sein de la communauté religieuse. Bref à cette époque-là j’écrivais très peu. Et est arrivé un moment où tout ce que j’avais emmagasiné, notamment le stress et la frustration notamment suite au traitement médiatique du 11 Septembre 2001, avait besoin de sortir. Je voulais donner mon droit de réponse à tout ce qui s’était dit sur ma communauté. J’avais envie de parler de certaines choses, de décharger la frustration que j’avais accumulée pendant trois ans. Je me suis mis à écrire mon premier album, et sans vouloir être prétentieux, c’est devenu mécanique. J’ai pondu "11 Septembre", j’ai enchaîné sur le 'Savoir est une arme' de La Boussole, puis sur mon deuxième disque "Jihad, le plus grand combat est contre soi-même". Tout s’est vraiment fait de façon très mécanique. J’avais un thème, j’écoutais un beat, et hop on adaptait. Ca sortait. Ca sortait sans s’arrêter.

A : Machine à écrire comme tu dis !

M : Oui, c’est vraiment devenu mécanique. Je commence seulement aujourd’hui à épuiser mon stock de frustrations, de documentation, de tout ce que j’ai emmagasiné pendant cette période de formation et de frustrations. C’est vraiment devenu machinal !

A : Certains te reprochent ton flow sec, tranchant, âpre…

M : On me dit parfois binaire aussi…

A : Certains disent que ces aspects de ton flow brouillent ton discours. J'ai envie de te dire que tes textes et ton propos sont Dr Jekyll et ton flow Mr Hyde. Comment tu assumes cette posture de la forme violente et provocatrice face à un fond didactique et réfléchi ?

M : Je pars du principe qu’aujourd’hui, lorsque tu as besoin de te faire entendre… Je vais reprendre une phrase à la fin du film Se7en, prononcée par le psychopathe. Il dit que lorsque que tu as envie que ton message rentre dans le cerveau des gens, il ne suffit pas de leur taper sur l’épaule. Il faut le marteler ! C’est de cette façon là que je rappe aujourd’hui. Je n’ai pas envie de rapper avec un flow mélancolique, qui attribuerait la place à la forme au détriment du fond. Je ne veux pas délaisser le fond, au contraire, je veux m’y consacrer exclusivement. C’est vrai que la forme est très importante, comme je le disais tout à l’heure je la calcule mais j’ai tellement de choses à dire que ça ne me laisse pas beaucoup de marge de progression. Il y a tellement de choses à dire que je remplis toutes les mesures avec le contenu !

Pour que ce soit joli, je fais en sorte de ponctuer mon texte, de retirer des mots, d’agencer mais c’est vrai que quand tu fais du rap conscient, c’est très compliqué d’être le plus joli possible. Parce que parfois, surtout quand tu fais du rap conscient, les choses conscientes ont besoin d’être dites brut de pomme. Si tu les embellis trop, tu tombes vite dans le pathos ou le second degré alors que ce que tu as à dire, c’est du sérieux, c’est du premier degré. Il y a un nom ou une institution qui doit être dénoncé, il faut le faire ! Comme on dit, il ne faut pas tortiller du cul pour marcher droit. C’est dans ce sens là que j’écris mes couplets, en essayant d’être le plus documenté possible. Alors forcément, ça amoindrit l’étude de la forme. Mais ça ne veut pas dire que je la néglige totalement non plus. Je sais que j’ai toujours une marge de progression.

Je n’ai que 25 ans, et sur mon prochain album, "Arabian Panthers", je ne serais sûrement pas à la fin de cette progression. J’espère arriver à un certain âge avec un flow assez abouti et pouvoir allier fond et forme en parfaite harmonie.

A : Tu veux rapper comme on tape du poing sur la table en fait ?

M : C’est exactement ça. C’est pouvoir mettre des points d’exclamation à toutes les phrases, qu’elles soient toutes des punchlines avec des chutes qui s’imprègnent dans le cerveau de l’auditeur. C’est vrai que parfois on a tendance à dire que trop de punchlines noie la punchline, mais j’essaie d’aérer au maximum.Je recherche le bon compromis entre le fond et la forme.


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