Interview Tonedeff

Sur scène, Tonedeff est un MC monté sur ressort, charismatique et précis. En coulisses, c'est un artisan du hip-hop sensible et lucide qui se livre avec une étonnante franchise. Pour nous, il évoque sans détour une carrière prise à la bras le corps avec une passion à toute épreuve, au carrefour de l'ambition et de la résignation.

08/06/2008 | Propos recueillis par Aspeum avec JB et zo. | English version

Interview : TonedeffAbcdr du Son : Tu as parlé de Nouveau Hip-Hop pendant ton concert à Paris, mais tout le monde n'a pas compris ce que tu en disais. Tu peux expliquer ?

Tonedeff : Le Nouveau Hip-Hop est un mouvement initié par le label QN5, qui incite les artistes à ignorer la séparation stéréotypée et néfaste entre "mainstream" et "underground", et à privilégier la qualité à la quantité. Il les incite aussi à être indépendants dans leurs processus créatifs pour aboutir à des choses nouvelles et uniques. Il incite les DJs à aider la musique à avancer en jouant du Nouveau Hip-Hop et pas seulement les classiques des années 90, ce qui est un ÉNORME problème depuis longtemps. Nous avons défini cinq règles ou "principes" qui, si les artistes y adhérent, aideront la musique à se développer.

N'importe qui peut choisir d'adhérer à cette idée de Nouveau Hip-Hop – ce n'est pas uniquement un truc de QN5. Le mouvement Nouveau Hip-Hop a pour but de donner la parole à ceux d'entre nous qui tiennent encore à la musique et à la culture hip-hop et qui donnent de l'importance à l'intégrité.

A : "Archetype", ton album, a quelque chose de marrant. Dans un sens, c'est le prototype de l'album de rap classique : un morceau sur les meufs, un morceau avec tes camarades de battle contre les wack MCs, un morceau sur l'amitié et la trahison…

T : [Il rigole] Ouais...

A : ... mais en même temps, il a quelque chose de complètement différent. Grâce à tes productions et tes parties chantées, c'est un album assez unique. C'était ton objectif ?

T : Oui. Mon prochain album sera barré, mais avec "Archetype", je ne voulais pas en faire trop, parce que je ne voulais pas effrayer les gens avec ce disque. Je voulais garder certains aspects traditionnels du hip-hop, pour que les gens ouvrent les oreilles et ne se disent pas "Oh, laisse tomber, c'est trop bizarre".  Je voulais garder quelques éléments d'un album de hip-hop classique, traditionnel…

A : Tu t'es senti obligé de le faire ?

T: D'une certaine manière, à l'époque, oui. Rends-toi compte, je sors des disques depuis 1997, et j'ai toujours joué du piano et chanté sur chacun de mes disques. Mes fans le savent, mais les autres disent "Pourquoi il chante, ce mec ? C'est du R'n'B de merde !"  C'en est pas. J'aborde les chansons au piano comme un auteur/interprète, pas comme [il imite un chanteur R'n'B bateau] "Oh chérie, je veux être avec toi…" J'emmerde tout ça ! Je chante à propos de vrais trucs. Le thème d'"Archetype" était la musicalité. J'étais vraiment énervé quand j'ai entendu pour la première fois "The College Dropout", parce que Kanye faisait tous les trucs que je faisais déjà sur mon album ! Mon album était vieux de deux ans, il était terminé. Forcément, quand "Archetype" est sorti, tout le monde s'est dit "Oh, Kanye fait déjà des trucs avec des cordes et des chœurs"…

A : Pourquoi "Archetype" n'est pas sorti alors qu'il était fini ?

T : C'est une triste et longue histoire. J'ai pas arrêté de me faire avoir avec des contrats de distribution ou d'artistes. QN5 Music est mon label, mais nous n’avions pas d’argent. Et je n’en avais pas non plus. Pour évoluer dans ce milieu, tu as besoin d'argent. Pour sortir un disque, il te faut au moins $20.000 à $40.000. Point. Si tu n'as pas cet argent, personne ne va entendre ton disque. Et même si tu l'as, ça va être assez compliqué, de manière générale.

A : Tu as besoin d'autant d'argent pour faire le disque ?

T : Non, non, pour le promouvoir. Tu dois payer les publicitaires, la distribution, l'emplacement dans les magasins, les publicités sur internet et dans les magazines, les rotation radios : tu dois payer pour tout ça ! C'est pour ça que je dis dans 'Politics' : "Tout ce que tu vois et entends a été payé". La plupart des gens ne comprennent pas ça. Il pensent simplement : "Si tu es bon, je t'entendrais à la radio". Mais ça n'a rien à voir avec ça. Ce n'est qu'une question d'argent – tout ce business. Et à cette époque, en 2003, je n'avais pas d'argent, je n'avais pas les moyens de sortir le disque. J'étais fatigué d'attendre, alors je l'ai plus ou moins sorti sur un label qui a fermé à la seconde où le disque a été dans les bacs. C'est pour ça que, quand je viens à Paris, les gens me disent "Ah bon, tu as sorti un disque !?" [Il soupire, puis sourit] Ils ont uniquement entendu parler de moi sur internet, mais personne n'a l'album, parce qu'il n'a jamais été distribué ici. Les personnes qui suivaient vraiment le truc et qui savaient que l'album arrivait, elles l'ont acheté. Mais le fan hip-hop de base n'a jamais entendu parler de mon album. C'est frustrant.

A : Étant donné que tu es aussi directeur artistique, quelle était ton idée pour la pochette de "Archetype" ?

T: Je voulais une pochette iconographique. J'ai donc décidé de mettre de côté toute photo pour rendre la pochette aussi minimaliste et iconographique que possible. L'intérieur de livret est bien plus élaboré que la pochette pour cette raison.

Le logo "Tonedeff" est entouré de deux cercles. Le cercle épais, à l'extérieur, représente mon enveloppe extérieure – ma peau / ma personne publique. Le cercle fin, à l'intérieur représente la couche plus fragile de ma personnalité – hésitations, souffrance, émotion et passion. Les deux cercles font le tour complet pour me protéger et protéger mon âme, représentée par le logo, mon intention étant conservée à l'intérieur, symbolisée par le titre. Je suis plutôt content que tu m'aies posé la question, parce que je crois que c'est la première fois que j'explique cette pochette. La plupart des gens pensent que c'est un simple logo.

A : Y a-t-il une chose dont tu es particulièrement fier à propos d'"Archetype" ?

T : 'Gathered' est de loin le moment dont je suis le plus fier. C'est le moment où je me sens vraiment en dehors de la masse des producteurs/rappeurs et où je me trouve dans une nouvelle position en tant qu'artiste. C'est un rêve devenu réalité.

Tous mes projets en tant que Tonedeff ont eu une chanson chantée dessus (comme 'Homecoming King', 'Fast', 'Morethanthis', etc), mais 'Gathered' est de loin la plus émouvante. J'ai écrit, joué et produit cette chanson, puis travaillé avec Jennifer Curtis (J-Quartet) pour l'accorder avec les cordes. Pour moi, c'était un gros coup – si  l'on considère les choses dans leur ensemble. C'était une approche complètement qu'un rappeur, que beaucoup considèrent comme "underground", ait les couilles d'écouter son cœur pour aller dans une direction que personne n'aurait osé suivre pour un premier album. Et j'ai l'impression que ça a ouvert pas mal de portes à tous ceux pour qui le hip-hop s'étend au-delà des beats et des rimes. Il y a un niveau de rébellion dans cette chanson qui me parle vraiment, et je suis ravi que ceux qui l'entendent le ressentent aussi.

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