Interview Seth Gueko

Au stade du disque, l'auditeur attentif se dit déjà qu'il y a quelque chose. Au stade du concert, le spectateur ne veut plus que ça s'arrête. Alors au stade de l'interview... S'il fallait retenir deux phrases de cette discussion, ce pourraient être celles-ci : "Je tiens le monstre en laisse, là" et "C'est l'amour du mot, en vrai". Rencontre avec l'homme qui les a prononcées. Rencontre avec La Bête.

25/05/2008 | Propos recueillis par Anthokadi avec JB et Julien (Texte : JB)

Interview : Seth Gueko

Il y a des interviews qui commencent pile au moment où l'on enclenche le dictaphone. Des interviews où l'on peut aisément pointer du doigt l'avant et l'après appui sur la touche [REC]. Seth Gueko, lui, nous a pris de court.
Rendez-vous était pris le vendredi 11 avril à 15h30, quelques heures avant le passage du rappeur au festival L'Original de Lyon. Quand Vincent, son manager, nous ouvre la porte de sa chambre d'hôtel, la figure de proue du label Néochrome émerge péniblement d'une sieste. La tête dans l'oreiller, il a le visage rougi par le sommeil.
Deux heures plus tôt, pendant la préparation de l'interview, notre question était de savoir ce qui nous attendrait à l'hôtel Athena. En fond sonore : Drive By en caravane, ses accents gouailleurs et ses formules coup de poing que l'on se répète à haute voix avec un air hébété et une fascination hilare. A l'écoute du street-CD, notre curiosité monte en flèche. Qui allait-on donc rencontrer ? Une rock-star ? Un rappeur assagi déguisé en cabochard ? Un affreux jojo prêt à en découdre ?
"Salut les p'tits veinards !"
Notre dictaphone n'est pas encore allumé quand Seth Gueko se redresse d'un bond sur son lit et nous accueille, l'œil vif. Quelque chose nous dit déjà que l'on va passer un bon moment. Sentiment confirmé dans la seconde, quand la tête de Roumain la plus célèbre du rap français nous met définitivement à l'aise avec une réplique qui file directement au rayon de nos meilleurs souvenirs de fans : "Vas-y assied-toi ma couillasse".
A peine le temps de jeter un œil à nos questions que le rappeur est en roue libre. Il a déjà cité Renaud ("J'suis une bande de jeunes à moi tout seul"), tâte son cou et dégaine une formule bien à lui pour parler de son angine : "J'vais me transformer en rouge-gorge". Ouf, cette fois-ci, le dictaphone est en marche.

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Abcdr du Son : On se posait des questions sur ton inspiration, mais on dirait qu'en fait, ça te vient tout le temps…

Seth Gueko : Ha ouais, tout le temps. Dès que j'ai envie de dire un truc, je veux le dire d'une manière marrante.

A : Et tu écris ou tu t'enregistres sur dictaphone ?

S : Avant j'avais un téléphone, j'avais acheté un tactile. Ça faisait deux ans que je l'avais et j'avais brûlé les touches. Là j'y arrive plus, alors j'ai acheté un cahier, un stylo… pour faire un peu le poète lunaire ! J'essaie de garder les rimes mais j'en perds beaucoup. Là, j'ai au moins deux albums sur mes Memento.

A : Et tu remets le puzzle en place après coup, c'est ça ?

S : Il y a les punchlines, après mes expressions, après les textes sur ma life… Là l'album est enregistré à 75%. J'ai enregistré il y a huit mois, ça m'a donné le recul pour retoucher, repolir… Tu sais, les mecs ils sortent leur album, après ils se disent "putain merde, j'aurais dû faire ça". Moi j'ai eu du recul de ouf' ! J'ai fait 75% de l'album avant Drive By, donc j'ai eu le temps de peaufiner au mieux, et après je laisse venir les petits trucs de l'instant présent. Il y a un côté freestyle que je veux qu'on sente à la fin.

A : Dans la chronique de "Drive By en caravane" sur l'Abcdr, il était question du personnage que tu as créé… Tu es "Seth Gueko" combien d'heures par jour ?

S : C'est constamment. Tu sais, des fois le rappeur c'est la partie un peu noire de la personne, un peu fofolle. Mais moi-même je suis plus ouf que le personnage Seth Gueko. Ceux qui me connaissent me disent "whoah, tu lightes trop ton rappeur, tu lâches pas le vrai boute-en-train de fou que t'es" ! Après, ce personnage, il va être exploité au service de la drague. Dès que je vois des meufs, je me retourne, je sors des punchlines, des ze-pha... Ou quand je suis en famille, pour faire rigoler la daronne, le tit-pe, les potos. C'est l'amour du mot, en vrai.

A : Toujours dans la chronique de Drive By en caravane, je faisais le parallèle avec Roger Federer, qui disait qu'il avait l'impression d'avoir créé un monstre. C'est une impression que tu as aussi ?

S : Oui, mais il est pas aussi fou que le créateur, comme généralement. Dans Frankenstein, par exemple, le docteur est encore plus ouf que la bête qu'il a créée. C'est lui qui la maîtrise, en vrai.

A : Tu vas pas te faire déborder par la créature Seth Gueko ?

S : Jamais. C'est la créature qui va se faire tuer par le maître.

A : Et vis-à-vis des attentes du public ?

S : Le public il m'attend, c'est vrai... Pourtant je trouve que j'ai bien jaugé mon truc. Sur chaque CD, j'ai donné un titre qui était assez perso. J'ai fait "La Famille", un morceau sur mon fils, dans mon maxi. Dans Barillet Plein, j'ai fait "Requiem", "Imagine un monde" et "Prison", qui étaient un peu persos, qui parlaient un peu de oim'. Après j'ai fait "Destins croisés" sur Patate de Forain, pour le côté polar dans l'écriture, montrer que je pouvais mélanger ma vie à un film de fou, pour qu'à la fin tu saches plus où commence la réalité et où elle finit. Tout en sachant qu'il y a des titres que j'ai écrits à l'époque de Barillet Plein, je les ai toujours pas mis dans les projets parce qu'ils n'y avaient pas encore leur place. Et quand je les chante aujourd'hui, tu vas ressentir l'écriture d'avant mais tu vas te dire "Putain mais il écrivait bien à cette époque-là !" Avec en plus la gouache de maintenant, l'interprétation, le laisser-aller, la maîtrise... Je tiens le monstre en laisse, là.

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