Interview Tepa

De passage incognito au Festival des Echanges Urbains de Besançon, la moitié masculine des Spécialistes a répondu spontanément à nos questions, toutes spontanées elles aussi. L'occasion de retracer avec lui toute une histoire du rap français, de "L'Invincible Armada" à la frustration des années IV My People. Une rencontre aussi inattendue que plaisante.

27/04/2008 | Propos recueillis par JB

Interview : TepaAbcdr du Son : Quels ont été tes premiers contacts avec le hip-hop ?

Tepa : Les tout premiers contacts, ça a été Sydney à la télé : le coup de cœur, le coup de foudre. A partir de là, on a jamais vraiment lâché le peu-ra. J'étais hyper jeune à l'époque, mais mon frère [NDLR : le producteur Mysta D] et moi, ça nous a trop marqué. On n'a pas quitté le rap après ça. Au début des années 90, quand on était au collège-lycée, on a voulu monter un groupe, c'était D.Abuz System : Mysta D et Abuz. Moi à l'époque je rappais pas, j'étais juste backeur-danseur. Et puis à force de faire des backs, tu te mets à écrire, tu fais des scènes, et c'est parti… En plus, avec Mysta D comme grand frère, c'était un peu le rap à la maison !

A : Mysta D n'a jamais vraiment eu la reconnaissance qu'il méritait, pourtant il a fait partie des meilleurs. Aujourd'hui, il a complètement arrêté la musique ?

T : Il n'a pas lâché le son, il revient avec des trucs. C'est vrai qu'il avait mis un peu la musique de côté, il était plus trop dans le délire, mais là il s'est remis à fond dedans, et ça tue. Il fait toujours des sons de fou. C'est vrai qu'il n'a peut-être pas la reconnaissance qu'il aurait du avoir – parce que pour moi c'est quelqu'un qui a fait des sons de bâtard ! Tu peux toujours les écouter aujourd'hui, la preuve que c'était des vrais sons de qualité. Mais nous, on n'a jamais été trop showbiz, genre "la grande famille du rap, on se fait des gros bisous, tout le monde couche avec tout le monde..." On ne cherchait pas s'intégrer dans une pseudo-famille hypocrite où tout le monde te cartonne par derrière. On faisait notre truc, mais dans le milieu "bizness-maison de disques", c'était pas une bonne mentalité [rires].

A : Au niveau de ton éducation musicale, il a du t'apporter beaucoup, j'imagine…

T : Ouais, exact. En soul, en reggae, en black music, il a une collection de fou. Surtout que lui, à l'époque, comme tous les producteurs, il samplait énormément. Donc t'imagines, il a pécho des masses de vinyles qui se sont emmagasinées chez nous… Laisse tomber, y en avait plein les placards, on savait plus où les foutre ! C'est vrai que ça a contribué à mon éducation. Et en plus, le fait de rentrer direct dans le rap avec un groupe "professionnel" – ou qui se professionnalisait – ça a compté pour moi, car j'ai pu voir évoluer D.Abuz System du premier jour jusqu'au dernier.

A : Deux frères qui kiffent le rap, ça me rappelle un peu le morceau d'Aniès, 'Vis ta vie', où elle raconte que son père ne tolère pas qu'elle fasse du rap… C'était un peu pareil chez toi ?

T : Nan, pas vraiment, parce que les darons étaient pas aussi relous [sourire]. Mais franchement : ouais, ça les faisait chier de se dire que les deux frangins se mettaient dans la musique. Encore un, ça va, mais deux ! Ca fait effet d'engrainement… Mais ça va, ils étaient quand même ouverts d'esprit.

A : La rencontre avec Aniès, c'est quelle époque ?

T : 1995. A l'époque, Aniès était toute seule de son côté. Elle nous avait contactés après avoir vu notre adresse dans un magazine. Elle a appelé, elle est venue, on s'est bien entendus, elle est revenue… Au départ, elle avait participé à une compilation sortie chez Barclay, "Labelles". Une tournée était prévue et elle n'avait aucune expérience de la scène. Elle avait 16 ans, super jeune, donc je lui ai proposé de l'accompagner. On faisait un show à deux, et de fil en aiguille on a monté le groupe. Et ensuite on a continué jusqu'à signer avec BMG en 1999.

A : Au niveau des groupes, il n'y a pas vraiment eu d'équivalent garçon-fille dans le rap français par la suite. Ca n' a pas du être très évident pour vous ?

T : En fait, ce qui est chelou, c'est que nous, on ne s'est pas posé la question. Mais pas du tout. C'est seulement quand on a fait l'album qu'on s'est rendu compte à quel point c'était particulier pour les gens. Alors que pour nous, c'était normal ! Absolument tout le monde nous en parlait, systématiquement. C'est là qu'on a commencé à se dire qu'on était à part, mais au départ c'était pas un calcul du tout.

A : D'ailleurs, même au niveau du marketing de l'album, le côté mixte n'était pas du tout mis en avant. C'était plutôt l'idée des "Men In Black"…

T : Ouais, c'était le petit clin d'œil : les Spécialistes, des agents secrets qui viennent tout niquer mais tu les connais pas, c'était le concept. Mais à la base, cet album-là, on l'a fait à l'arrache. On était dans un bon studio, mais ce que t'entends dans beaucoup de morceaux, c'est du spontané : on arrivait au studio, la prod' tournait, on écrivait sur place et on posait.

A : La signature en major a eu lieu en plein milieu de l'explosion du rap français en 1998. C'est une situation qui vous a pousser à travailler plus vite, à penser single, à réfléchir à ces choses-là ?

T : Oui et non parce que mine de rien, quand t'es en maison de disques, on dit toujours qu'il y a la pression et franchement : c'est pas vrai. L'artiste, il fait ce qu'il veut. Honnêtement, quand t'entends "Untel a signé en maison de disques et maintenant il fait de la grosse daube", c'est pas la faute à la maison de disques : c'est le rappeur qui a décidé de faire de la grosse daube pour vendre ! Faut remettre les choses en place. Les maisons de skeuds, elles n'influencent pas autant qu'on le croit. Il y a beaucoup de fantasmes. Dans la réalité, tu fais ton album, parfois tu vois même pas le Directeur Artistique. Il vient pas aux séances, il s'en bat les yeuks. Au moment où tu pars au mastering, il a toujours pas écouté les morceaux. Alors qu'il vienne surtout pas la ramener pour dire "Ouais là la basse, j'aime pas trop" [rires]. Les gens influençables vont se faire influencer, et si un DA leur raconte une grosse connerie, ils vont la croire et ils vont le suivre. Et là, en général, ils s'égarent.

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