Interview Cunninlynguists

En quatre albums, Cunninlynguists s'est imposé comme un groupe d'une rare consistance. En tournée mondiale pour défendre "Dirty Acres", le duo Deacon/Natti et le producteur Kno ont fait escale à Paris le 28 février dernier, le temps pour nous de les interroger et d'assister à leur mémorable concert. C'est désormais officiel : nous sommes fans. A vie.

23/03/2008 | Propos recueillis par zo. avec JB et Vinciane Mokry | English version

Interview : Cunninlynguists

"Je suis à Paris… Je suis A PARIS ! C'est pas possible, je peux pas rester dans cet hôtel, il y a Paris dehors !" s’exclame Natti dans le salon de l’hôtel Ibis du quai de Loire. Ah, Panam’ ! Ses touristes, ses mythes, ses fantasmes, ses étudiantes, son Moulin Rouge et sa Tour Eiffel. Paris, ville de culture qui a enterré le hip-hop dans le non-sens de Châtelet, dans les galeries branchées qui cernent la Bibliothèque Nationale, dans le néant autoroutier de la porte de la Chapelle. Pourtant, en ce début 2008, des vagues régulières de rappeurs et DJs américains déferlent telles une scansion sur la ville lumière. Et c’est Cunninlynguists qui vient conclure un mois de février déjà marqué, parmi d’autres, par la présence de Roc Raida ou des Lords of the underground.

Ce soir, c’est le Glaz’art qui accueille les hostilités. L’honneur d’ouvrir la soirée revient lui à Reel Carter. Malgré sa motivation et ses bonnes intentions, le MC est pourtant à la peine face à un public atone. Les spectateurs ne trouvent pas dans son rap les punchlines et l’énergie dont ils sont friands. Pire, ils recherchent des boules quiès. Attention, ce n’est pas les morceaux de Carter qui sont insupportables bien qu’un peu plats, mais plutôt l’ingénieur du son qui semble sourd comme les impôts face à des difficultés de paiement. Alors le volume scénique du MC contraste avec celui du son. Mou du genou, l’audience garde patience et préserve ses ligaments. Commencer un concert en frôlant le perçage du tympan ne motive pas à y ajouter une rupture avec un rappeur pour lequel tout espoir d’histoire d’amour musical est d’ores et déjà envolé.

Dans les travées, ceux qui s’intéressent depuis quelques temps à Tonedeff murmurent que patience sera récompensée avant même l’arrivée de Kno, Deacon et Natti. Effectivement, le MC new-yorkais -qui succède à Reel Carter- ne mettra pas plus de cinq minutes à se mettre la salle dans la poche. Comme le dit l’une des mémoires de l’Abcdr, Tonedeff, c’est un rappeur qui a dû manger le bip-bip de Tex-Avery. Et qui donne raison à tous ceux qui dénigrent le rap francophone, celui là même qui, tel le coyote, court après son inénarrable binôme d’outre-atlantique. Car Tonedeff, c’est un flow haut-débit allié à l’énergie d’un pot belge, le tout enrobé d’un sens du show hors norme. Preuve en est, en une heure, le rappeur trouvera le moyen de poser au milieu du public, de déclamer des phases de pervers accroupi entre les jambes d’une spectatrice, de faire se lever et s’agenouiller la salle une bonne dizaine de fois, de perdre trois kilos et de battre tous les records du nombre de syllabes prononcées à la seconde sur le sol français. Force est de constater que les Cunninlynguists ont emmené dans leurs bagages le meilleur chauffeur de salle possible.

Et c’est donc après cette efficace remontée de température que le groupe prend possession de la scène. Sans peur et sans reproches, les Cunninlynguists balaient l’ensemble de leur discographie via une performance engagée : une débauche d’énergie pour une implication physique au service de leur musique. Eux aussi iront rapper dans la fosse et malgré un ingénieur du son qui chiffonne (encore) certains des plus beaux instrumentaux que le rap ait connu ces dernières années, le groupe arrivera à dépasser la dimension mystique qui peut résonner de ses œuvres. Kno surmonte lui allégrement son rôle de beatmaker en retrait pour tenir la boutique entre la pachydermique présence vocale de Natti et l’efficacité de Deacon the Villain. Pour le bonheur de tous, le set se prolongera jusqu’à un rappel estampillé 'Nothing to Give' en guise de chant du cygne.

Plus rien à donner ? L’équipe de l’Abcdr présente sur place en doute et en aura la confirmation en interviewant Tonedeff sur le pouce. Vous en entendrez reparler. Mais en attendant, les propos de Natti résonnent encore : "et ça peut durer jusqu'au milieu de la nuit. Je vais me retrouver à 2 heures du mat' en train de me dire "c'est pas possible, je peux pas rester dans cet hôtel, il y a Paris dehors !"". Nous en tout cas, on ne pouvait pas rester chez nous aujourd’hui, car oui il y avait bien les Cunninlynguists à Paris. Et forcément, vu que ça n’arrive pas tous les jours, ceux qui connaissent un peu la maison savent qu’on ne pouvait pas ne pas ramener une interview. Voici donc nos trois quarts d’heure d’entretien avec Deacon the Villain, Kno et Natti, en chair et en os.  "Tape rollin’, three, two, one, action !"

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