Interview The Real

Une barmitzva pour Jay-Z, des ghostwriters en grève, le pot de retraite de Lloyd Banks : bienvenue dans l'univers absurde, drôle et décalé de The Real, collectif de comédiens new-yorkais qui a pris d'assaut la Toile avec des sketchs vidéos hilarants autour du hip-hop. Entretien avec Jeff et Eric Rosenthal, les deux cerveaux d'une série hebdomadaire déjà culte.

16/12/2007 | Propos recueillis par JB | English version

Interview : The Real

Abcdr : Vos vidéos circulent sur le net depuis plusieurs mois, mais personne ne sait vraiment qui se cache derrière "The Real". Qui êtes-vous ?

Jeff : Les gens derrière The Real, c'est nous ! C'est trop simple comme réponse en fait. Nous sommes les gens qui sont devant la caméra et qui se prennent pour des acteurs de temps en temps. Si tu regardes les vidéos, Eric est le mec un peu précieux aux cheveux bouclés, alors que moi je suis le grand type qui joue généralement le rôle du débile. Dans la vraie vie, par contre, Eric "makes it rain", il est connu pour ça, et je ne préfère pas savoir de quel genre de précipitations il peut s'agir.

Eric : Nous sommes deux frères, on a trois ans et demi d'écart et on vient de New York City. On a un intérêt et un respect profond pour tout ce qui a attrait au hip-hop. On a utilisé notre amour de la musique et de la mise en scène pour les rassembler sous la forme de clips de 2 à 5 minutes, en transformant nos idées en images.

A : Comment tout ça a commencé ? Quel genre de choses faisiez-vous avant de lancer ce vidéo-blog ?

E : J'ai été diplômé de l'Université de Syracuse en 2002. J'y étudiais la mise en scène. A la sortie, j'étais persuadé que j'allais directement devenir scénariste ou réalisateur. Alors, pendant les années qui ont suivi, j'ai envoyé des idées de scripts et de scénarios à droite et à gauche : des producteurs à succès, des sociétés de production, des agents à Los Angeles et New York. Comme rien ne se passait, j'ai décidé de cibler des boîtes plus petites avec une vision différente, et j'en ai trouvé une : Hustle Films. L'un des associés était un jeune homme qui, à l'époque, commençait à avoir du succès en tant que producteur hip-hop. Il s'appelait Kanye West. Dans l'année, j'ai ainsi fait la connaissance de son management, et mon plus gros coup a été de pouvoir le suivre 24 heures sur 24 pendant les Grammy Awards de 2005. Depuis, j'ai travaillé avec Missy Elliott, Juelz Santana, et pas mal d'autres artistes et groupes pour les filmer en coulisses, sur scène, en studio et en tournée.

J : Je suis sorti de l'Université de Boston en mai 2006, et j'ai enchaîné quelques jobs d'écriture avant d'être embauché par HBO pour travailler sur un nouveau site Internet humoristique qu'ils développaient avec leurs camarades corporate de chez AOL. Il y a eu une série de problèmes avec les porteurs du projet alors, au bout d'un moment, c'est tombé à l'eau. Ça, c'est l'aspect professionnel. Sinon j'ai fait pas mal d'autres trucs avant qu'on lance The Real : j'ai dormi pendant environ un tiers de ma vie, j'ai porté mes lunettes de soleil la nuit et - j'en suis pas très fier - je suis allé voir Le rappeur de Malibu à sa sortie en salles, parmi d'autres choses.

A : Combien de personnes font partie de l'équipe et comment vous êtes vous rencontrés ?

J : Eric et moi avons été mis au monde par la même femme, mais pas au même moment (à la différence de mon frère jumeau Dan qui vit à Cleveland). En plus, on a autour de nous un réseau sans fin d'amis plein d'idées qui sont partants pour soutenir notre cause – ça va des acteurs aux musiciens, des créatifs aux scénaristes.

E : Plus jeunes, on participait puis on a travaillé dans un centre aéré. La plupart des gens qui apparaissent dans nos vidéos sont liés à ce centre d'une façon ou d'une autre. Là-bas, il y avait, parmi d'autres activités, un cours de production de films. C'est là que pour la plupart, on s'est amusé vers 12/13 ans à bricoler des petits films de 30 minutes. Au fil des années, notre énorme bande de potes est ainsi devenue très proche, et on a lancé ensemble des projets de films, de mixtapes et de graphisme, juste pour le fun.

A : Alors que beaucoup de gens choisiraient d'être rappeurs, producteurs ou patrons, vous avez pris le parti de rire avec le hip-hop. Vous n'avez jamais essayé de rapper ?

J : Ha ! Si, on a essayé, mais juste pour nos amis, rien de bien sérieux. On se débrouille pas mal, mais je ne pense pas que nos histoires d'enfance au soleil dans des quartiers résidentiels puisse retenir l'attention du public qui achète (ou télécharge) des albums de rap. Il y a ça et une autre chose : je suis incapable de faire un freestyle. Ce qui serait assez ennuyeux si je devais me retrouver à l'émission de Tim Westwood ou un truc du genre.

E : Je suis content que tu parles de nous en disant qu'on rit avec le hip-hop, car certaines personnes ont cru qu'à travers nos vidéos on riait du hip-hop, ce qui n'est pas du tout notre volonté. On essaie simplement d'apporter un peu de légèreté à un genre musical qui, parfois, peut se prendre un peu trop au sérieux. Et côté rap, oui, il y en a six ou sept parmi nous qui se sont retrouvés derrière le micro, et même si je pense que nous avons tous du talent, on a fini par comprendre que rapper n'était pas le meilleur moyen de faire passer notre message.

A : Eric, il y a cette phrase sur ton profil Facebook, dans laquelle tu dis vouloir "changer la pop culture". C'est une déclaration assez ambitieuse !

E : J'ai une confiance absolue en notre produit et je n'ai pas honte de faire passer ce message ; si l'on ne croit pas en notre propre travail, qui le fera à notre place ? Nous sommes très malins et très drôles. C'est pas facile du tout de trouver ces deux choses-là de nos jours. Et franchement, quand tu vois la moitié des trucs diffusés à la télévision ou sur internet, t'aurais pas envie toi aussi de changer la pop culture ?

A : Comment vos vidéos ont-elles été accueillies jusqu'à aujourd'hui ?

E : Ça a été phénoménal, et ça nous motive vraiment à bosser plus et faire mieux que notre dernier sketch. Tiens, voilà quelques trucs intéressants à propos de certains épisodes : le tout premier, celui avec Lloyd Banks, il a désarçonné pas mal de monde, car les gens ne savaient pas qui était à l'origine de la vidéo. Beaucoup l'ont pris au sérieux en croyant que Banks allait vraiment prendre sa retraite. Certains croyaient que The Game était derrière tout ça et qu'il nous avait embauchés pour réaliser la vidéo. D'autres pensaient que c'était Cam'ron ! Toutes ces spéculations ont fait qu'énormément de monde a pu la voir, c'était génial. La vidéo autour de Biggie a été un autre grand succès pour nous. Elle a été très bien accueillie de toute part et nous a fait découvrir à de nombreux bloggeurs. Ils ont vu le potentiel derrière notre style et notre humour. Mais il y a toujours des détracteurs, des gens qui n'ont pas aimé notre manière d'égratigner 50 Cent, ou d'autres qui nous ont envoyé des mails car on s'attaquait à Ja Rule. Mais on ne prend ni les compliments ni les critiques trop au sérieux.

J : L'accueil a été plutôt bon. Je pense que les gens – et notamment les gros bloggeurs – ont reconnu qu'on essayait d'apporter un sens de l'humour différent sans jamais trop s'éloigner de la cuture hip-hop. Visiblement, ils ont apprécié. C'est un peu la même chose pour les ringtone rappers, je pense : ils doivent se dire qu'ils apportent un peu de légèreté au hip-hop après tant d'années de fusillades en tout genre. J'ai à peu près la même impression en voyant nos sketchs, sauf qu'on y met peut-être plus de réflexion. Ce que je veux dire, ce que les gens qui nous suivent ne sont pas forcément clients de tout ce qui peut se faire par ailleurs, à mon avis ils n'écoutent probablement pas Rich Boy par choix.

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