Interview Wase

Auteur trentenaire d'un premier album aux colères contemplatives, Wase fait partie de ces MC sincères vers lesquels l'Abcdr aime parfois aller. Rencontre avec un homme de 2007 qui hisse ses sens au niveau de son son, préférant se raconter là que se la raconter.

11/11/2007 | Propos recueillis par Anthokadi

Interview : Wase

A : D’où vient ce nom de Wase ?

W : Wase était mon blaze à l’époque ou j’inondais les murs de peinture. En fait je kiffais juste ces quatre lettres et je trouvais que ça sonnait bien.

A : Un premier album à 32 ans passés : fin d’un cycle ou début d’un autre ?

W : C’est plutôt un nouveau cycle, la maturité aidant, avec l’envie de m’adresser aux gens de ma génération car je ne me reconnais pas dans le rap français actuel. De plus, à 30 piges, tu peux te permettre d’aborder des thèmes plus intimistes, prendre plus de risque en te livrant. Tu ressens moins le regard des potes. Un thème comme l’amour, je ne l’aurai jamais abordé à 20 piges, de même que le décès de ma grand-mère, ou le message d’un père à sa fille. Donc pour moi, c’est vraiment un nouveau cycle qui débute tant sur le plan artistique que sur ma vision du mouvement.

A : Première claque rapologique ?

W : "Deenastyle" sur Nova avec les freestyles d’NTM et Assassin, une pure tuerie quand le nicomouc a pris d’assaut la FM. Je me suis dit, là il se passe quelque chose dans le paysage musical français. Sinon je dirai KRS One, Eric B and Rakim, et le fameux "Rapper's delight" de Sugarhill Gang.

A : Tes albums de chevet ?

W : Outkast "Atliens" ; "Wu-Tang forever" ; Funkdoobiest "Brothas Doobie" ; Cypress hill "Temples of Boom" ; Mobb Deep "Hell on Earth" ; NTM ; Assassin "Homicide Volontaire".

A : Quels sont les MC qui te donnent aujourd’hui des raisons d’espérer ? Et ceux qui te donnent des raisons de désespérer ?

W : Kool Shen et Squat pour la longévité et les textes. Casey, La Rumeur, Psykopat… le combat continue. Pour le reste… TP, Booba, La Fouine… tous ceux qui véhiculent de la merde, et qui font croire à tous que le rap n’est que frime, grosse caisse, putes, bling bling, en fait tout ce qui est vide de sens me déprime. Je peux apprécier la forme sur les morceaux de Booba, ce qui me dérange c’est le fond avec le manque d’authenticité du gars. Surtout quand ses mots ont une portée sur la jeunesse. En fait le rap actuel, à part quelques rares exceptions, me fatigue, ça tourne en rond, et les mecs n’ont pas assez de recul, leur culture musicale reste assez pauvre, ayant été bercés par du rap français uniquement, avec une qualité plus que moyenne. Pareil pour les écrits, rares sont ceux qui me font vibrer. Le constat peut paraître un peu dur mais c’est vraiment mon sentiment. A laisser la place à n’importe qui et à n’importe quoi, nous sommes en train de tuer notre propre musique.

A : Dans quelles circonstances s’est effectué ton passage de simple auditeur à celui d’acteur du mouvement ?

W : Comme je le disais précédemment, c’est au lycée en Seconde que j’ai écrit mes premiers lyrics, on posait à l’arrache sur des instrus cainri, j’en garde de très bons souvenirs… Le passage s’est fait naturellement, participant déjà au mouvement hip-hop à travers d’autres formes. Depuis le début, j’ai toujours donné beaucoup d’importance aux textes, donc au contenu. Même si un son défonce, j’ai du mal à accrocher si le mec derrière le mic raconte n’importe quoi.

A : Dans le premier titre de l’album, tu annonces être né en 1974, puis tu dis "bientôt 30 piges". Cela semble situer l’écriture du morceau à l’année 2004. Confirmes-tu ? D’autres morceaux de l’album sont-ils également anciens ?

W : Effectivement, certains morceaux datent dans l’écriture, il faut dire que cet album s’est fait sur la durée… 'Ma vie', 'Face à Moi' ou encore 'A jamais' sont des textes qui reflètent une certaine époque, un état d’esprit du moment. C’est pour cette raison que dorénavant j’évite de marquer mes textes dans le temps. De plus, je suis assez critique sur ce que je fais, et je peux assez vite me saouler.

A : Quelle atmosphère souhaitais-tu créer en choisissant l’instru de 'Colorblind' des Counting Crows pour ouvrir l’album ?

W : A la base, c’est un morceau que je kiffe. Je trouve qu’il se dégage une mélancolie exacerbée à travers la boucle de piano et la voix du chanteur des Counting Crows. J’ai voulu retrouver cette ambiance pesante et redondante dès l’entrée de l’album, une manière de planter le décor. D’ailleurs, j’ai écrit le texte sur l’original, comme tu as pu l’écouter. Ce n’est pas la joie sur ce morceau.

A : L’univers sonore de l’album part également du côté de la B.O. des "Choristes" (sur 'Perdu l’envie') et des musiques du Japonais Joe Hisaishi ('Une main sur le coeur'). S’agit-il de clins d’oeil à ta fille ?

W : Pas du tout, ce sont des samples qu’on a trouvé avec SCH, lui-même étant amateur de manga. En fait, on pioche dans tout, tu retrouveras des samples de Corneille, Bonie Tyler, ou encore des Beatles. Il faut juste qu’il se passe quelque chose quand ça tourne, une ambiance, un texte qui me vient…

A : Assumes-tu le côté Babylone qui pourrait être reproché à l’album, c’est-à-dire une manière de renvoyer nombre de responsabilités sur le dos du "système" ?

W : J’assume complètement. Je pense que bons nombres des maux qui polluent notre société sont en effet le fruit d’un système. Que ce soit le capitalisme à outrance, l’exclusion, l’urbanisme, la précarité, la domination du Nord sur le Sud, le gouvernement qui se voile la vue. Je pense que les choix qui sont faits sont politiques et influencés par les courants financiers. Mais c’est trop facile de dire "c’est la faute du système", chacun à une responsabilité, et même si l’échelle sociale est sciée chacun à dans ses paumes le pouvoir de s’en sortir, il n’y a pas de fatalité. Il faut rester en alerte, ne pas se laisser endormir car on sait que le jeu est pipé, à nous de passer par derrière car les portes restent souvent closes quand tu viens des 751 zones sensibles. Par exemple, je pense que le fait de laisser plusieurs milliers de SDF dans cette belle France est une volonté purement politique, afin que ceux qui se trouvent en bas de l’échelle sociale se disent qu’il existe des situations encore plus précaires que la leur. Cela permet par la même occasion de maintenir un certain équilibre, en évitant le réveil brutal des masses. Peut-être y a-t-il une forme de paranoïa de ma part, mais il me semble que les vrais bandits ce ne sont pas ceux qui vendent du shit, mais bel et bien les PDG des multinationales, le directeur de la Banque mondiale ou encore les gouvernants qui, sous couvert d’impunité détournent, possèdent des paradis fiscaux, touchent des rétro-commissions… "La guerre, c’est le massacre de braves gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais qui eux ne se massacrent pas".

A : Tu évoques ta fille Emma, ton "filament", ta folie. En quoi sa naissance t’a-t-elle changé ?

W : La naissance de ma fille a fait de moi un père, avec toutes les responsabilités que cela implique. J’ai donc mûri, et cela a changé ma perception du monde dans son ensemble. Cet événement m’a donné une vision planétaire de ce qu’on va laisser aux générations futures, et des inquiétudes grandissantes devant la direction prise par tous les décideurs du monde.

A : "Mon cynisme j’assume car je suis sceptique et sensé" dis-tu dans ‘Omega Alpha Sigma Epsilon’… Dans une longue correspondance avec des membres de l’Abcdr, Sako (Chiens de Paille) évoquait comme suit sa difficulté à réécouter ses premiers textes : "J’ai dû, pour les répét’ d’un concert, me replonger dans les morceaux du premier album et j’ai eu directement l’impression que c’étaient les titres de quelqu’un d’autre. Je ne m’y reconnais plus que très peu. Mon flow a évolué mais ça, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. J’ai du mal avec ce pathos latent dont je parlais plus haut et qui baigne la totalité de l’album. Je trouve ça limite indécent de se livrer de cette façon. Totalement impudique. En plus, il y a une foule de morceaux où je ne comprends rien au sens propre du terme. Des phrases trop chargées, des syllabes avalées. J’ai été très déçu et je viens seulement de comprendre ce que tous ont essayé de me faire voir à l’époque. Une coulée de mots pareille à une coulée de boue. C’est ce que sont à peu près chaque couplet. Je n’ai aucun regret quant à ce qui a été fait et comment ça l’a été. J’avoue que je suis profondément heureux de ressentir ça vis-à-vis de cet album aujourd’hui. Je mesure le chemin parcouru aux vues du deuxième et étant dans un grand moment de doute lorsque tout ça m’a sauté au visage, je me suis senti un peu mieux l’espace d’un instant. Je ne le renie pas non plus, simplement il correspond à une époque révolue et à laquelle je ne veux plus revenir. Il y a quand même 'L’encre de ma plume' que je suis content d’avoir fait et qui me parle encore aujourd’hui, 'Mon carré de bitume' pour la couleur et 'Dans mes rêves' pour la fluidité du deuxième couplet. Sinon, pour le reste, je préfère cet album en version instru." Ton album étant volontiers sombre, penses-tu être un jour à l’abri de ce genre d’auto-critique ?

W : J’assume tout ce que j’ai écrit même si certains textes datent et me paraissent parfois un peu lourd. A la longue certains morceaux, j’ai un peu de mal à les écouter. C’est surtout l’état d’esprit qui change, selon le moment tu te retrouves à écrire des trucs qui traduisent l’ambiance, l’état psychologique dans lequel tu te trouves. Il est vrai que cet album est sombre, il est le reflet d’années passées sous silence où l’écriture était devenue pour moi une thérapie, une sorte d’échappatoire comme le sport d’ailleurs. Je pense que le prochain album sera moins sombre et moins empreint de mélancolie. J’ai balancé ce que j’avais enfoui en moi. Comme je te disais précédemment je ne l’aurais peut-être pas fait à 20 ans, âge auquel j’avais le désir d’être authentique et sincère. Je ne pense pas avoir comme Sako un sentiment de déception à l’égard de cet album, car il me ressemble. Il est le calque de ce que j’ai pu ressentir à une période donnée de ma vie.

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