Interview Oxmo Puccino

Paradoxe : Oxmo Puccino bénéficie d'une reconnaissance quasi unanime du "milieu", alors même que ses choix artistiques n'ont rien d'évident. En hérétique malicieux, il s'amuse à éviter les chemins balisés et à contourner les codes obligés. Trop de carure pour les carcans.

03/10/2007 | Propos recueillis par Nicobbl avec Greg, Aspeum et JB

Interview : Oxmo PuccinoAbcdr du son : Commençons par le début et par un classique : "Opéra Puccino". Dix ans maintenant… Quel regard tu portes sur cet album aujourd’hui ? C’est un album que tu peux réécouter, ou qui au contraire est trop derrière toi ? Dans l’un des morceaux extraits du disque qui sort, "La Réconciliation", tu dis que tu ne peux plus rapper comme il y a huit ans…

Oxmo : C’est le début de tout. Un album qui marque ma vie, différemment de mes autres albums, mais ni au-dessus ni en dessous. Je suis très content de l’album : la manière dont il s’est fait, les gens que j’ai pu rencontrer… Mais c’est trop derrière moi : les choses que j’ai dites à l’époque, je ne les dirais pas de la même façon aujourd’hui. Il y a dix ans de décalage : si tu parles comme il y a dix ans, c’est inquiétant pour toi, normalement tu t’es amélioré entre-temps… Entre le premier album et aujourd’hui, beaucoup de choses se sont passées, et j’ai déjà rencontré des gens qui m’ont dit qu’ils n’avaient "réalisé" le disque que deux ans après… Ça m’a donné l’idée de laisser les gens prendre le temps d’apprécier ce qu’il y a à prendre, de laisser ce qu’ils n’aiment pas, et d’attendre pour ce qu’ils ne comprennent pas encore. C’est pas fait au hasard. Depuis huit ans il y a eu une évolution, quelques explosions métaphysiques…

A : Ton deuxième album, "L’amour est mort", est souvent considéré comme le plus incompris…

O : Pour moi, c’est mon plus grand album. C’est le plus profond et le plus dense. Il relève d’une époque vraiment très obscure. C’est mon chouchou parce que tout s’est mal passé, ça a été l’enfant le moins gâté, le vilain petit canard. Et pourtant, c’est celui qui avait le plus de choses à dire. Et comme quand on a un enfant un peu plus difficile que les autres, souvent on s’y attache un peu plus… "L’amour est mort" : tous les albums qui suivent sont basés sur ce discours. La suite de ma carrière ne sera qu’un développement de "L’amour est mort". C’est pour ça que "Opéra Puccino" me paraît bien loin derrière : il a eu une vie facile, il a été un enfant gâté. C’est une affaire réglée : c’est un bon album, il est sorti, ça a marché, voilà.

A : Alors que "L’amour est mort", pas mal de gens sont d’abord passés à côté, et l’ont redécouvert ensuite tardivement.

O : Exactement. Et je ne veux pas être comme ces artistes qui font un succès ou une bonne chanson, et qui vivent ensuite dessus pendant des dizaines d’années. Je trouve que c’est tricher.

A : Une rumeur disait que tu avais écrit cet album entièrement de tête… C’est vrai ? Quelle expérience tu en tires ?

O : C’est vrai. Et après avoir fait ça, personne ne peut plus parler de rap avec toi : tu as exploré toutes les possibilités, toutes les manières avec lesquelles tu peux faire du rap. Tu travailles beaucoup avec le rythme, en cohésion parfaite avec la musique, tu as plus de variation et de liberté, le texte est plus ressenti. C’est peut-être pour ça que ça n’a pas été compris d’ailleurs. En studio, les ingénieurs et le producteur ne voyaient pas où je voulais en venir, vu qu’il n’y avait pas d’écrit, pas de trace, juste quelques maquettes vite fait, c’était un peu difficile pour la maison de disque de comprendre. Mais je l’ai fait, et ça m’a permis de faire ce que je fais aujourd’hui sans trop me prendre la tête, je peux écrire très vite.

A : Quand on entend ça, ça fait forcément penser à Biggie…

O : Pour moi Biggie, c’était le numéro un… C’était le rappeur dont je me sentais le plus proche, qui m’a touché le plus à tous les niveaux. Quand j’ai appris qu’il n’écrivait pas, je me suis dit que c’était pas possible… et je suis très attiré par ce qui est impossible. Donc je me suis dit : si j’arrive à faire ça… C’est fini, tu rentres au panthéon, avec les vikings ! Après ça, c’est que de l’application.

A : Dans la démarche, c’est un album qui peut faire penser à "De La Soul Is Dead" : une couverture à fond blanc, la référence à la mort, la volonté de casser avec le premier album…

O : C’est marrant que tu dises ça, parce que la pochette originale de "L’amour est mort", sur laquelle j’avais travaillé avec un dessinateur, était une pochette baroque avec une rose qui s’est pendue, une table, un vase avec du lait qui tombe et un sablier cassé. Mais c’était trop abstrait pour la maison de disques… Donc, en deux jours, on s’est fabriqué cette pochette en noir et blanc avec une photo vieille de deux ans [rires jaunes]... Tout s’est mal passé, à tous les niveaux.

A : Sur l’album suivant, "Le Cactus de Sibérie", la dédicace va "à la famille, à ceux qui soutiennent ma musique et ceux qui sont d’accord". Que voulais-tu dire par là exactement ?

O : "Ceux qui sont d’accord", c’est le concept de "l’union fait la force". Pour être d’accord, quelquefois, il faut faire un effort, il faut discuter. C’est un mot qui a beaucoup plus d’importance qu’on ne lui prête. Être d’accord, c’est un signe d’amitié, d’intelligence, de force, de compréhension, de communication, c’est pas si évident. Ceux qui sont d’accord, pour moi, c’est ceux qui sont unis, quoi.

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