Interview Gasface

Lyon-City-Plage. Ses fleuves, son club de foot, ses camionnettes de prostituées. Mille raisons d'essuyer sa pelle comme Bernie Noël sur une certaine idée de la bourgeoisie en carton, et puis il y eut Gasface. Rencontre avec Nico et Groswift, les Heckel et Jeckel de l'interview sur papier, nouvelles preuves vivantes de la réalité du rêve français.

23/09/2007 | Propos recueillis par Anthokadi

Interview : GasfaceAbcdr : Nico, Groswift, un petit mot pour vous présenter ?

N : Nicolas "Nico" Venancio, 28 ans, gémeaux. Né à Lyon 8ème.

G : Mathieu, 27 ans, né à Lyon 4ème.

A : Premiers coups de foudre rapologiques ?

N : J'ai eu de l'amour pour 'The love you save', 'I want you back', 'Mama’s pearl' des Jackson 5 bien avant la rapologie, j'attendais toujours le passage de Tito... Sinon j'adorais 'La rue' des Sages Po', surtout Zox'. J'aimais bien aussi Flavor Flav' qui faisait "I can't do nuthin' for you man, you want six dollars for what ?". C'est une des premières rimes que j'ai capté.

G : Mon grand frère avait une K7 avec écrit "Raising hell" dessus, je ne savais même pas que c’était Run DMC. Il m’a dit que c’était la musique du "Prince de Bel-Air" et j’y ai cru pendant super longtemps. J’avais 11 ans, 'You be illin' était ma zique préférée, ça allait bien avec la vie de zouzou, avec mes potes on aimait bien faire du vélo et aller visiter les maisons abandonnées… Ensuite j’ai emprunté la K7 de "It takes a nation of million..." au grand frère d’un pote, et je l’ai jamais rendue. Ce disque m’a travaillé plusieurs années, c’est un peu mes fondations, pour le son et aussi la gamberge. J’ai même appris l’anglais avec ce disque. Sinon le premier groupe que j’ai découvert par moi-même, je crois que c’est Naughty By Nature. Ensuite Ice T, puis 2Pac, Snoop, Dre, le "Predator" d’Ice Cube et tous les trucs westcoast qui ont fait la bande-son de mes années playground…

A : Cinq albums incontournables ?

N : Le quatuor "Music of my mind"/"Talking book"/"Innervisions"/"Fullfillingness". Après ça t'ajoutes "Songs in the key of life". Ca, c'est mon alphabet musical. En rap je dirais le "Best of Biggie" de Mister Cee.

G : "It takes a nation...", "Enter the 36 chambers" - c’est la plus grande (la seule ?) réussite du rap expérimental -, "Euphrates River" de Main Ingredient, "The infamous" de Mobb Deep. Ça et le premier Luniz, je les ai piqués à la meuf qui m’a montré mon premier Julia Channel. Je lui ai aussi pris le film d’ailleurs, "Le parfum de Mathilde", c’était un grand jour. Et sinon il y a Gladys Knight, j’aime tout ce qu’elle fait, c’est mon artiste préférée.

A : Cinq MC/producteurs incontournables ?

N : Dur... Le Jay-Z du "Black Album" : trop facile, le Keith Murray d'"Enigma", le Grand Puba de "2000", la Lil "Q to the B" Kim du 'Quiet Storm remix' de Mobb Deep, le Shyne de 'Godfather buried alive'. Ma twingo, avec du Brooknam dans l'autoradio, roule plus vite qu'une Subaru. Sinon mon rap préféré je ne sais pas si c’est celui de Big L sur 'Da graveyard' ou celui de Sadat X sur 'Play it cool'.

G : AZ, Saigon, Jay-Z, Ghostface, Q-Tip, Biggie, 2Pac, Eminem, Dave Chapelle, Eddie Murphy, Richard Pryor, …

N : Les producteurs, c'est relou... Les premiers solos du Wu, ceux d'après "Tical", étaient tellement riches et fascinants que je dirais RZA. Just Blaze je trouve que c'est le talentueux héritier de tous les mecs cool. Vas-y Justin ! Isaac Hayes parce qu’il a inventé la Soul en cinémascope, Willie Mitchell l’autre génie du Dirty South, indémodable comme un polo Lacoste. Mon 5ème producteur préféré c’est Claude Berri.

G : Premier et RZA c’est de loin ceux que je préfère. Ensuite Jay Dee et Just Blaze, et puis Pete Rock et les Beatnuts, pour avant…

A : Dans quelles circonstances vous êtes-vous rencontrés ?

N : Ca se passe dans une radio lyonnaise. En 2001 ou 2002, je croise un ex-camarade de collège à la Fnac. "Je fais une émission de rap à la radio, ca te dit de passer ?" J'y passe de temps en temps, puis plus régulièrement, pour passer des sons, checker les nouveautés. C'est cool mais sans plus. On doit être début 2002 quand un disc jockey de l'émission s'absente et propose pour son remplacement... Groswift. Au départ je le checke pas trop : il est blond et il porte des lunettes. Puis l'été arrive, les deux seuls margoulins qui ne partent pas en vacances, c'est lui et moi, plus un autre. Et durant l'été, l'émission change radicalement : le morceau qu'on joue le plus est "On est les champions" de Johnny Halliday, on invite les clodos du coin à mettre un casque et freestyler sur 'The Message' de Grandmaster Flash. On se marre to the fullest. Inévitablement quand les autres reviennent ça clashe, je me rappelle qu'un des autres nous a dit : "Arrêtez de faire les cons : le hip hop c'est sérieux". Depuis plus de nouvelles.

G : Je me rappelle d’un vieux renoi qui avait plus de dents, il rappait super concentré, comme s’il était seul au monde… et au bout de deux minutes, on s’est rendu compte qu’il faisait 'Rapper’s Delight', il connaissait les lyrics par cœur ! Sinon j’ai commencé à bien aimer Nico parce qu’il me laissait imiter Johnny à l’antenne. Mais je me méfiais aussi parce qu’il voulait jamais aller au McDo, pour des raisons politiques.

A : D’où est venue l’idée de Gasface ? Et le nom ?

N : L'expression traduisait bien notre état d'esprit. Je me rappelle avoir eu l'idée en faisant le plein à la station Auchan, Porte des Alpes. J'ai appelé Mathieu, il m'a fait "Let's go fellow", comme Greg Beugnot.

G : Je me rappelle que l’autre nom qu’on aimait, c’était Time’s up, à cause d’OC… Par la radio on s’est mis à faire un max d’interviews de gens cools, genre Cannibal Ox, Madlib, Verschave… mais on n’arrivait jamais à faire marcher le dictaphone à l’antenne. Alors on a fait un mag.

N : On s’est retrouvés à "faire un mag’" sans vraiment s’en rendre compte.

A : En termes de presse rap ou généraliste, quelles étaient alors vos sources d’inspiration ? A l’inverse, quels étaient les types d’écueils que vous souhaitiez le plus éviter ?

N : J’ai d’abord collectionné les Strange. Après le magazine que j'ai le plus lu c'est Mondial Basket, ou 5 Majeur ou Sport Action Basket. Le titre rap que j'ai préféré à l'époque c'était 'The Truth"' si les mecs qui ont fait ça lisent l'interview, big up ! Ils ont pas eu les props qu'ils méritaient, donc je le redis : big up. J'adorais lire ça avec des Choco Pops. Je me rappelle que j'ai acheté l'album de Real Live après avoir lu leur chronique, quelques années plus tard y'a eu une couv’ de Gasface avec K-Def... donc big up ! Plus tard à la sortie d'un concert des NTM, à l'époque du 4ème album (bien pourri), j'ai choppé "Authentik", celui-là, je le lisais à la cantoche au lycée. J'ai kiffé. Quand Get busy était en kiosque c’était la meilleure lecture que tu pouvais trouver dans une Maison de la presse.

G : Mêmes lectures, en gros. Le pire c’est que 15 ans après on se rappelle du groupe de rap préféré de Scottie Pippen dans l’interview de Mondial Basket. J’ai jamais collectionné les mags - à part ceux de basket justement -, ou les fanzines, mais un mag qui m’a fait bien rire c’est LifeSucksDie. J’ai vu qu’un numéro, celui avec le chien écrasé, mais je m’en rappelle encore, ils disaient des conneries énormes, comme s’ils s’en branlaient de leur "statut", d’avoir l’air con ou de se faire passer pour un autre. Tout le contraire des mags à la française genre Rap US où les mecs se tapent le grand frisson quand un renoi leur propose de la coke sur la 125ème. Ils te racontent comme une anecdote le fait de s’être fait traiter de tapette par un mec des Dipset. C’est d’enfer.

N : l’album préféré de Pippen, c’était celui de Tony Toni Tone. J’ai retenu ça, et que Larry Johnson allait au Barbershop tous les 3 jours.

A : En termes d’approche journalistique - ton débridé mais archi-documenté, interpellation du lecteur, titraille choc -, aviez-vous des modèles ?

N : Non. On n’est pas nés de nulle part, il y a énormément d’influences qu’on a digéré, mais on a créé le KungFoutre.

G : On a fait le mag qu’on voulait lire.

A : D’une façon plus large, pensez-vous que les interviews et autres papiers d’ambiance sont aujourd’hui au moins aussi pertinents que les chroniques pour rendre compte de l’évolution d’un courant musical tel que celui-ci ?

N : Les chroniques m’intéressent peu. Ca en dit plus sur son auteur que sur un disque. La tradition critique à la Cahiers du cinéma ça m’intéresse à la limite quand Truffaut interroge Hitchcock, mais quand un fan d’IAM fait la chronique des sorties Fnac… Notre truc c’est plus de rencontrer des personnalités que de "rendre compte de l’évolution d’un courant musical".

G : Personne ne lit les chroniques. Celles de 'The Truth' étaient vraiment marrantes, mais dans la presse normale, y'a rien à foutre. Déjà qu’avant c’était nul, avec le téléchargement c’est devenu carrément inutile.

A : Combien de personnes au total collaborent à Gasface ?

N : Math, moi + 7leonn, notre infographiste et Kamaz, mi-homme mi-stéphanois, qui s'occupe des illustres + le Seigneur qui veille sur nous.

G : Et Rich-Bite, qui veille à perdre le courrier.

A : A combien d’exemplaires environ ont été vendus les précédents numéros ? Parvenez-vous à rentrer dans vos frais ?

N : Avec les fanzines, les interviews, puis les concerts, la sortie en kiosque... Ce qui est récurrent c'est les questions genre "Comment vous faites pour... ?", "Comment ça se fait que...?". Je comprends qu'on puisse se poser la question. Comme dirait Billy Ray Valentine "on est sexy, terriblement sexy", les gens voudraient en savoir plus sur notre sexualité. Oui on s'éclate, oui on s'en sort, oui on grandit. Ca me dérange pas qu’on se pose des questions, il faut juste savoir qu’on vend plus de magazines que Teki Latex ne vend de CD's. Le jour où on s’arrête, on mettra nos déclarations d’impôts et notre correspondance avec les NMPP online [Nouvelles messageries de la presse parisienne, société commerciale de messagerie de presse, NDLR].

G : Yep, les samedi aprèm’ aux Terreaux [place du 1er arrondissement de Lyon, NDLR] vendent cinq ou six fois plus que 'Les matins de Paris'… Sans combinaison en peau de cochon et sans Fogiel.

N: Le biz de la presse peut paraitre un peu salaud, surtout si t'es un peu naif, comme nous, au départ. Tout se paie... jusqu'à ta place dans les rayonnages des kiosques. Au départ, on savait qu'on jouait à un jeu sans en connaître toutes les règles. Sans capital de base, si ce n'est nos skillz. Mais on s'est dit qu'on gagnerait quand même la partie parce qu'on des petits malins. Et c'est ce qui est en train de se passer : notre pourcentage de ventes est supérieur aux autres titres du "secteur". D'ailleurs big up à Booba pour les ventes du numéro 3.

A : Comment se passe la conception d’un numéro (prise de contacts en amont, durée du séjour aux Etats-Unis, retranscription des interviews, fabrication du mag etc.) ? Sur combien de semaines cela s’étale-t-il ?

N : On essaie de plus en plus de faire coller nos idées, nos envies à une structure. Tous les paramètres que tu indiques sont aléatoires. Il n’y a pas de formule.

G : Y a des interviews qui se font en freestyle et des papiers qui prennent un an, ou une nuit.

N : Le plus gros challenge pour nous, c’est de garder du KungFoutre pour l’écriture, tout en assumant le milliard de prises de têtes qui vont avec une sortie kiosque.

 

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