Interview Grain de Caf' (Octobre Rouge)

Abcdr et O.R. Non seulement ça rime, mais en plus c'est indépendant. A l'occasion de la sortie du troisième album du groupe, cela méritait une discussion avec Grain de Caf'. A l'époque de la sortie du maxi "Violences", Aspeum l'avait prophétisé : "un rappeur à suivre de très près". Il faudrait toujours écouter Aspeum.

08/04/2007 | Propos recueillis par Greg

Interview : Grain de Caf' (Octobre Rouge)Abcdr du son : Pour commencer, quel bilan fais-tu du 2ème album, "Là où ça fait mal" ?

Grain de Caf' : Avec le recul, je trouve que c'est un album qui a fini de poser la personnalité d'Octobre Rouge, qui a bien fait comprendre aux gens qu'on était totalement différents, vraiment. Je pense que c'était un album très personnel, en le réécoutant trois ans après... C'est vraiment nous, notre coeur, nos entrailles qu'on a mis sur la table. Avec même des morceaux qui maintenant me paraissent presque incompréhensibles pour certaines personnes, genre celui sur les signes astrologiques ('Les signes') : il est dingue et quand je le réécoute aujourd'hui je me dis "Waouh !" [rires], celui-là pour le capter fallait vraiment l'écouter !

"Là où ça fait mal" a fini de poser l'image d'Octobre Rouge comme quelque chose que tu peux pas "classer" dans le rap français. 'Mes Potes' ça a vraiment été un très gros morceau ; j'ai pas rencontré quelqu'un qui m'ait dit qu'il avait pas kiffé, que ça l'avait pas touché, qu'il avait pas bloqué dessus... Du positif, quoi. Au niveau des ventes, on a fait à peu près comme le premier, c'est-à-dire 5.500... donc pas d'explosion, mais on était contents d'avoir gardé notre public.

A : Dans les textes, il y a souvent une deuxième lecture, ou un principe qui guide le morceau et qu'on percute pas forcément à la toute première écoute, comme les sigles sur 'En V.O.', ou le monde retourné sur 'Fréquence interdite'...

G : Souvent on a pas envie d'écrire au premier degré avec un truc que tu comprends directement. On a toujours aimé les double discours ou une double idée dans un texte. 'Mes Potes', ça peut être sur l'amitié mais aussi sur le rap... Bien sûr il y a des morceaux "évidents", mais sur certains c'est vrai qu'il y a plusieurs lectures possibles. Mais c'est ça aussi qui me faisait kiffer dans le rap : d'écouter des trucs et de les comprendre plus tard, de saisir un truc d'Oxmo à la dixième écoute en me disant "Ah d'accord il voulait dire ça...". C'est ça le rap que j'aime, plutôt que le rap basique, sujet-verbe-complément... Essayer d'aller plus loin, c'est ça qui me fait kiffer, que les gens aient une lecture d'un morceau et puissent en avoir une autre six mois après. Bon, pas tout le temps, il s'agit pas non plus d'être trop "mystique", mais je pense que ça fait du bien d'avoir des morceaux comme ça. Pour les gens curieux au moins.

A : Depuis ce deuxième album, qu'est-ce que tu as écouté en rap français ou américain ?

G : [réfléchit] Depuis le deuxième album... Bon, il y a toujours des trucs dont je suis inconditionnel, comme l'album d'Oxmo. Pour moi Oxmo c'est... et son dernier album j'ai bien aimé. En français il y a des trucs indépendants pas très connus, par exemple j'adore un groupe qui s'appelle Rédemption, qui vient du 19ème, des gars comme Brasco, à l'ancienne, qui ont des plumes bien acérées... Tiens, par exemple un gars comme Nessbeal, j'ai trouvé qu'il avait une écriture intéressante. Autant les sons ça m'a pas trop... autant l'écriture j'ai trouvé qu'elle était sombre mais bien construite, pas un truc misérabiliste qu'on te fait tourner en boucle... Il y a un peu de ça quelque part chez lui, mais c'est tellement bien écrit que je rentre bien dedans.

Et en ricain, en ce moment... Je suis rentré dans le MF Doom. Il m'a fait super plaisir alors que j'avais du mal avant, mais les derniers trucs qu'il a sorti c'est du lourd. Et après... par exemple j'aime bien Lil' Wayne, pas du tout au niveau de ses textes, mais par contre au niveau de son flow, sa manière de poser est dingue. Diplomats aussi, les Juelz Santana, Cam'Ron, mais encore une fois moins pour le fond que pour la forme. Sinon, un gros album... Ouais, les Ghostface. Quand même, ils tournent en boucle à la maison ! Un peu la scène sudiste, même si je surkiffe pas, il y a des trucs que je trouve intéressants, Slim Thug etc., dans les mix-tapes il y a toujours 3-4 titres pas trop mal. Donc, les Ghostface...

... Et, bizarrement, le Ministère Ämer "95200" dans ma voiture. J'adore cet album, et je le redécouvre tout le temps. J'ai une relation mystique avec cet album. Alors autant, quand tu vois la suite du Ministère Ämer, je suis vraiment pas dedans [rires], c'est pas vraiment mon délire, mais cet album, plus je l'écoute, plus je trouve que c'est lui qui a donné ses fondations au rap actuel. Quand tu regardes l'ancienne vague : NTM, IAM, Assassin, Ministère Ämer... si tu dois dire de qui le rap d'aujourd'hui descend, tu dis : Ministère Ämer. Avec les bons et les mauvais côtés. C'était rebelle, c'était quartier, et en même temps c'était drôle, ils prenaient des risques musicalement : 'Flirt avec le meurtre' de Stomy c'est un solo de guitare de quatre minutes et le gars rappe dessus... Des sons improbables... En plus depuis cette époque j'ai eu le temps de parler avec Desh : il faisait des trucs de ouf', des instrus ricains qu'il faisait tourner à l'envers ! C'était de la piraterie, du ghetto style [rires] ! Et ça tue. Donc ouais : j'ai re-bloqué sur "95200".

A : Pour revenir à O.R., c'est quoi le déclencheur du 3ème album ? Vous posez régulièrement, sur des mix-tapes, etc., mais quand est-ce que vous vous dites : ça y est...

G : Alors là, ça a été super compliqué pour ce troisième album. Il a été conceptualisé différemment, parce que après le deuxième album, on a eu une période de "vide" : il fallait qu'on souffle, tout simplement. On avait été tellement actifs depuis 1999, depuis le premier maxi, à enchaîner les sorties, être présents partout... qu'au début 2005, il y a eu une sorte de vide, et puis on a commencé à bosser sur l'album.

Et toute cette première année où on a bossé, on a jeté l'album qu'on avait fait. Il était pourri, en fait. On a eu une grosse remise en question �pas des "problèmes", je pense qu'on est un groupe assez soudé �mais il a fallu revenir à ce qu'on avait au fond du ventre. Quand j'écoute la maquette du premier album qu'on a voulu sortir, un peu dans la précipitation, c'était pas du Octobre Rouge. Donc on s'est retrouvés devant un choix : soit faire autre chose, qui va peut-être nous propulser dans d'autres sphères, soit faire du O.R. quitte à rester au même niveau, ce qui peut aussi être relou du point du vue artistique. C'est bien d'avoir son public, je kiffe, mais des fois t'aimerais élargir. Au final, la prise de conscience a fait qu'on a fait du O.R.

Je pense que nos albums sont de mieux en mieux... c'est toujours du O.R. dans l'essence, mais je pense beaucoup mieux musicalement, mieux construit ; en tout cas je pense, le public le dira. Mais ça reste du O.R. Et on a failli se perdre... C'est facile en fait : une période de vie, pas de maille... et tu peux te perdre. Et je l'ai fait : écrire des seize de daube, écrits en quatre minutes trente... Mais voilà, il y a eu une prise de conscience, un jour on s'est posé, on a écouté dix morceaux de daube et on a dit : c'est pas possible, on peut pas sortir ça. Il y a un ou deux morceaux qui se sont retrouvés sur la mix-tape en ligne sur myspace, le reste on a jeté. Et on est contents de notre choix.

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