Interview Madizm (II)

Dix ans après ses débuts avec le label IV My People, Madizm a tout du producteur accompli : il vit de sa musique, gère les activités multiples de sa structure 707 TEAM, et son carnet d'adresses est bien rempli. Mais dans l'industrie du disque en 2007, tout ce qui brille n'est pas d'or. Entretien sans langue de bois, en direct de l'envers du décor.

11/03/2007 | Propos recueillis par JB

Interview : Madizm (II)Abcdr du son : Depuis notre première interview, en juillet 2003, tu as monté la structure 707 TEAM avec Secundo. Quelle en était la vocation ?

Madizm : J'en étais arrivé à un point où je tournais en rond et j'avais vraiment envie de faire sortir l'oiseau de sa cage. Avec Secundo, on ne s'est pas trop posé de question. Dès que ça a commencé à merder chez IV My People, on est parti sur la pointe des pieds et nous avons créé 707 sur les conseils d'un ancien de St Denis qui connaissait bien notre situation.

Il y avait une vocation administrative en premier lieu. Malgré la tonne de travail accumulée depuis 1998, notre statut ressemblait plus à celui d'un saltimbanque qu'autre chose. Pas de sécurité sociale parce que pas assez de cachets studios, pas de salaires à 90% du temps, pas souvent d'avances, tous les frais non remboursés (bouffes, disques, matos), des impôts qui te niquent ta race, etc. Le fait de créer une société te permet d'avoir un statut auprès des institutions mais aussi auprès de nos potentiels employeurs. Le côté administratif est très rébarbatif, mais ça vaut le coup. Au moins on a la possibilité de se rémunérer plus correctement qu'en étant simple employé de label indé. À l'époque ou je ne faisais que de la MPC, il était de bon augure de croire que les beatmakers comme moi ne sont bons qu'à taper sur des boutons. Il faut croire que non...

La troisième vocation, elle est thérapeutique. Avec mon collègue, on a été des quasi-esclaves pendant 5 ans. Pour quoi au final ? Des queues de cerises. Attention, je ne suis pas à plaindre non plus, j'ai réussi à survivre sans trop de problème. Mais c'est plus grâce à mon instinct de survie que grâce aux gens avec qui j'ai collaboré. Quand j'ai commencé à faire le point en 2004, le tableau était très gris. Je ne rentrerai pas dans les détails, je le réserve pour un film ou un bouquin si je fais banqueroute. Mais en gros, 4MP c'était plus une agence de voyage genre F.R.A.M...

Comme une agence de voyage te vend du rêve, 4MP vendait du rêve. Ca n'a l'air de rien écrit comme ça, mais quand c'est toi l'âne, c'est toujours dur à vivre.

Comme je l'ai dit plus haut, je ne suis pas à plaindre. J'ai fait mes classes. Pour se faire connaître, il faut travailler avec des gens connus. 4MP aura été le meilleur ascenseur que j'ai trouvé pour m'éviter de prendre l'escalier. Mais je ne le conseillerai à personne. Le temps qu'on a gagné à se faire connaître, on l'a perdu quand il s'agissait d'être intelligent et de prendre ses précautions. On a avancé à l'aveuglette comme on dit, puis on s'est pris en main quand on a vu et entendu des choses qui ne nous plaisaient pas, que les bénéfices n'étaient pas correctement et justement répartis. Question de priorité je suppose, on était le seul label de Paris sans studio... Plein de petits détails qui, accumulés, nous ont fait quitter le bateau. On ne peut pas nous taxer d'avoir quitté le navire alors qu'il coulait... On est parti alors que 4MP était en pleine forme, sans effet d'annonce, sans heurts... L'histoire nous a prouvé qu'on n'a pas eu tort.

707 nous a permis de nous renouveler. Pas forcément en tant que beatmaker, parce qu'on n'a pas vraiment été prolifique, mais surtout par rapport à d'autres domaines d'activités. Pour être plus précis, on bosse dans le publishing, la téléphonie, les medias multi-plateformes, la publicité, les génériques T.V. ou encore le scoring et l'illustration sonore en tout genre. Ça fait pompeux, ça fait prétentieux, mais ça nourrit son homme et c'est très enrichissant. De plus, ça nous permet d'alléger notre conscience vis-à-vis des directions musicales que l'on doit prendre. En gros, je suis moins dépendant de la vente de mes beats, donc je peux être plus féroce dans mes choix de travail. Preuve en est : je n'ai rien vendu ces six derniers mois en France. Et je m'en porte bien. Et ça va continuer... Je viens d'enregistrer 707 TEAM au registre des sociétés à Philadelphie. J'ai un représentant mandaté qui travaille pour nous toute l'année. Il a déjà vendu 7 ou 8 prods cette année. Ça démarre plutôt bien (Reef, Raekwon, Des Devious, Remy Ma pour ne citer qu'eux) et je pense pouvoir sortir un album US genre que des rappeurs indé avec des prods 707 (Undo, Jee2Tuluz et moi). Je vais aller enregistrer un peu à New York le mois prochain, mais je vais également faire venir certain gars ici, histoire de tripper un peu.

A : Quels projets ont été réalisés sous cette bannière ?

M : On peut vraiment dire qu'on a commencé 707 TEAM avec la production de la totalité de l'album de Kool Shen, qui a vendu presque 300 000 unités à ce jour. Ensuite, on a réalisé l'album de Disiz, qui n'a pas fait les scores escomptés mais qui a reçu un très bon accueil presse, T.V., radio et qui a même été gratifié d'une Victoire de la Musique... On s'en fout, mais ça fait toujours plaisir. Et puis on a continué à placer des prods au compte-goutte, notamment sur Lino, la F.F., Mac Tyer ou plus récemment Youssoupha.

Mais le jour où nous avons rencontré un entrepreneur d'une trentaine d'années, anciennement ingénieur chez Apple devenu capital risqueur, le cap de 707 TEAM a changé. Un grand concours de circonstances nous a amenés à nous associer à une autres société en vue d'initier un projet multi-plateformes qui s'appelle Black Mamba. C'est ma principale activité en ce moment, mais cela ne se limite pas à des morceaux classiques. On explore plusieurs univers en même temps. On a également produit quelques Street CD pour Feuneu (anciennement Alcide H) et de Merlin parce qu'ils avaient à c�ur de sortir des tracks qu'ils avaient en stock pour ne pas les voir mourir. Juste pour le fun, on a également créé de toutes pièces un groupe pour teenager avec un certain P. Obispo mais ça c'est fini en queue de boudin. Y'a pas mort d'homme. On voulait juste tester deux ou trois doutes qu'on avait sur le "pourquoi du comment" avec les passages radios, télés, etc. Cette expérience nous a permis de vérifier des sentiments qui se sont transformés en certitudes, notamment sur ce qu'il faut être prêt à faire pour vendre des disques en France, pour passer en radio, pour être invité sur quelques plateaux télés, pour être invité en soirée. Ca m'a permis d'acheter un peu de sapes, une montre ou deux et d'aller aux NRJ Awards pour pincer les fesses des danseuses brésiliennes. C'est déjà bien.

A : Quel bilan tires-tu de cette expérience à l'heure actuelle ? Ça correspond à ce que tu avais espéré ?

M : Le bilan est très positif. Nos comptes sont équilibrés. Je suis en règle avec les impôts. Ma femme attend un enfant. Tout va bien. Si ce n'est que le marché de la musique se barre un peu en sucette. Avec mon collègue, on avait imaginé que créer une société nous aiderait, et bien on n'avait pas tort. Et vu qu'on est deux, ça réduit les possibilités de conflits. L'Etat Français décourage beaucoup, mais on se bat. Notre avocat est notre meilleur ami.

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