Doc Gynéco - Liaisons dangereuses

Chronique par Mehdi - Publiée le 17/08/2008

Eté 2006. Après quelques interviews qui auraient dû nous mettre la puce à l’oreille, Doc Gyneco devient un soutien officiel du candidat à la présidentielle Nicolas Sarkozy en se joignant aux Universités d’été de l’UMP.

1998. A l’occasion d’un interlude reprenant une interview donnée à Daniela Lumbroso présent sur la compilation "Liaisons dangereuses" dont Gyneco est à l’origine, le MC "nègre juif et communiste" s’illustrait par des propos qui auraient vite fait de lui coller l’étiquette "furieux gauchiste" sur le dos.
"On a même le droit de chômer si on en a envie. J’ai pas envie de travailler à Mcdonalds, ni pour Bouygues, ni pour personne…Je préfère être un chômeur. Donc que les chômeurs manifestent, ils ont raison".
Décidément, Bruno Beausir était un personnage. Tantôt fatiguant en loque humaine dans des programmes télévisés très éloignés de l’activité artistique de l’intéressé, tantôt brillant lorsqu’il décide de ressortir sa plume la plus affûtée.
Entre le classique "Première consultation" et le trop méconnu "Quality street", il y eut donc "Liaisons dangereuses". Regrouper des personnalités aussi différentes que Bernard Tapie, Lino, Catherine Ringer, Pit Bacardi, Renaud ou encore Mc Jean Gab’1 sur un même projet avait de quoi en dérouter plus d’un. Ce fut fait. Auréolé d’une notoriété acquise après son premier album, Doc Gyneco voyait également les yeux des médias braqués sur ce nouveau disque. Ils ne manquèrent pas, à la vue de la pochette, de créer une mini-polémique autour de la compilation.

"Première consultation" était le disque d’un nouveau venu qui avait compris comment l’industrie du disque fonctionnait. Sur des sonorités g-funk quasi-inédites dans le rap français, Doc Gyneco s’amusait à nous raconter sa vie (de son quartier à ses histoires de fesses) sans aucune agressivité et avec une neutralité à toute épreuve. C’était parfait pour une société qui ne savait toujours pas comment considérer ce nouveau genre musical.
"Liaisons dangereuses" étaient le projet d’une nouvelle star à qui une grosse maison de disques proposait de faire ce qu’il voulait tant qu’il faisait de l’argent. Virgin Rue est créé pour Doc Gyneco, nouvelle coqueluche des médias.
"Et si pour percer, bercer les gens de bonne musique, faut signer sur des labels qui ne pensent qu’au fric, je le fais et si je pouvais je ferai les pubs qui vont avec les tubes et tu comprendrais comment on t’entube."
Doc G assume sa nouvelle situation. Et pourtant il choisit d’embrayer avec un deuxième projet bien moins évident que le premier. Non pas que "Première consultation" était un disque facile à faire. Mais revenir dans les bacs en montrant un bourreau noir exhibant la tête décapitée d'un porc borgne après avoir balancé son numéro de téléphone au détour d’un single, fallait oser. Dans un genre similaire, même Dieudonné aura du mal à faire mieux quelques années plus tard.

"Mon son c’est de l’immigration, de l’insécurité sur les ondes de la nation "

On devine ce que le disque peut contenir à la simple étude du livret accompagnant l’album. Si le RPR était déjà devenu l’UMP et qu’un de ses députés était tombé sur l’album, il aurait sûrement conseillé à Gyneco de commencer par aimer son pays et l’histoire qui va avec. Ou de le quitter. Parce que c’en est fini de la repentance. En attendant, le visuel des "Liaisons dangereuses" est d’un mauvais goût délicieux. Après le bleu et rose des "Première consultation", l’atmosphère est terriblement sombre. Une guillotine devant, un porc décapité derrière. On ouvre le boîtier, soulève le CD et on découvre de grandes mains noires qui semblent masser une femme blanche, tout cela dans un décor qui rappelle le XVIIIème siècle et la Révolution Française. En une image, c’est une véritable brèche qui semble avoir été ouverte dans le rap français. Depuis, on ne compte plus le nombre de fois où Marianne est citée, insultée, fantasmée dans les écrits de nos rappers hexagonaux.

La loi qui préconisait de reconnaître le rôle positif de la colonisation aura eu un rôle charnière dans la façon dont les médias ont reconsidéré l’histoire de ceux que l’on appelle "issus de l’immigration". Alors il pouvait y avoir quelque chose avant le statut d’immigré. Il était possible finalement d’avoir une "double identité". Ces éléments paraissaient nouveaux aux yeux de tout un pan de la société française. Pourtant, plusieurs personnes, intellectuels ou artistes, avaient déjà soulevé cette question. Doc Gyneco fut de ceux là. Aujourd’hui, il soutient un gouvernement qui a mis en place un Ministère de l’immigration et de l’Identité Nationale...
Quoi qu’il en soit, plusieurs symboles de la République sont remis en cause par ce fameux livret. Si on a gardé la plume et l’absinthe, les cadres d’époque représentant les artistes ayant participé au projet jalonnent les pages. Ces "bouffons" du XXème siècle. La France avait donc changé.

"Mais d’où j’arrive Man ? De la cage d’escalier, avec des lyrics qui choquent mais c’est la réalité"

Fini l’époque du "Blues des racailles". Si leurs soucis sont restés les mêmes, les racailles ont depuis "gagné le droit d’aller casser des gueules dans l’allée du Roi". Bien avant les polémiques engagées par des initiatives telles que la création des Indigènes de la République, il y eut donc des pavés lancés. "Liaisons dangereuses" est définitivement l’un d’eux. Il ne s’agit pas d’une description de la vie quotidienne du quartier. Le disque se rapproche plutôt du témoignage. Avec un parti pris engagé. En 98, des choses ont été dites. Peu importe si le disque n’a pas eu l’effet escompté par Virgin, le produit a atterrit dans les bacs. Pour toujours.

"Je n’ai plus de rêves, ils coûtèrent trop cher à Martin Luther King"

Ici les modèles ne sont pas conventionnels. C’est toujours un gangster qui contrôle l’affaire ? Alors, Gyneco invite Bernard Tapie pour un single surprenant. Que le morceau soit formidable ou raté n’est pas très important. La connexion a été faîte, les gens peuvent commencer à parler. Peut être encore plus étonnante est la collaboration effectuée avec Renaud. "S’il y avait un roi des cons sur son trône, il serait français ça j’en suis sûr" fredonne le chanteur. Le morceau 'Hexagone' remet violemment le système en cause. Comme tant d’autres morceaux de rap. Seulement, ici, Renaud est en featuring comme si le fait qu’un artiste extérieur au rap cosigne les textes d’un rapper donnaient une sorte de caution de crédibilité au morceau. Par la même occasion, le titre nous rappelle que le rap n’est pas seul à dire certaines choses. Si, en revanche, il est le seul à faire scandale, c’est peut être qu’on ne veut voir le rap qu’au travers de titres neutres, dansants et qui provoquent le sourire. Gyneco, t’aurais dû faire "Seconde consultation" et balancer ton nouveau numéro de téléphone.

15 titres et 3 interludes (dont un rappé par Pit Bacardi) composent ce disque. Tout n’est pas parfait. 25 artistes prennent part au projet. C’est beaucoup. Mais pas assez pour le rendre incohérent. Si le micro change souvent de main, l’atmosphère n’en est pas dénaturée hormis peut être lors d’un 'L’or et la soie' plus léger que le reste du CD. Simples et efficaces, les beats servent de parfait support aux couplets des différents protagonistes. Du premier couplet ravageur de Lino sur le morceau clin d’œil 'Dans ma ruche' à Bernard Tapie qui prend son pied sur la dernière piste de l’album, tout le monde semble regarder dans la même direction. Devant, histoire de préparer l’avenir. L’album s’ouvre en semblant dire que la seule chance qui s’offre à un jeune Noir c’est travailler dans un fast-food puis se finit sur un 'C’est beau la vie' qui redonne un peu d’espoir après 14 titres plus ou moins sombres.

"Liaisons dangereuses" c’est aussi MC Jean Gab’1 qui nous offre un couplet en franco-allemand dans lequel il se permet de faire rimer "Alain Delon" avec "saucisson". C’est le meilleur couplet de la carrière de Calbo sur 'Dangereuse liaison'. C’est plein de rappers qui déchirent les instrus sans qu’on sache forcément ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Et puis, surtout, c’est 'L’homme qui ne valait pas dix centimes'.

Même si elle n’est pas encore finie, on peut d’ores et déjà affirmer que la carrière de Doc Gyneco aura été sinueuse. Entre coup d’éclat et coup de moins bien, on ne sait jamais sur quel pied danser avec lui. Toujours est-il qu’il est toujours apte à donner un coup de gueule proche du coup de tête quand il le faut (comme ce fut le cas lors d’un récent passage radiophonique remarqué). Avec une œuvre aussi atypique que sa personnalité, Gyneco mérite un certain respect. Même s’il s’en fout après tout, Gyneco il s’en fout de tout, il est tout le temps défoncé. C’est ce que j’ai vu à la T.V.

 

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