King Geedorah - Take me to your
leader
Chronique par Shadok - Publiée le 18/06/2006
Si "Operation:
Doomsday" s’est propagé aussi discrètement qu’il est devenu un
classique underground, entre sa sortie et celle de ce "Take me to your leader", seule sa réédition comblera
quatre années d’un silence inexpliqué. Reparu avec le blase fantasque de
King Geedorah chez les anglais de Big Dada, on attendait beaucoup de Daniel
Dumile, l’homme au masque de fer qui avait redonné vie aux boucles
poussiéreuses. Après que la mode RZA ne se soit estompée…
"Follow
the light, the light is your guide"
Quatre années de disette
donc, annihilées dès les premières secondes du morceau ouvrant l’album.
Boucle aérienne rythmée, rap et texte percutants : MF reprend là où il nous
avait laissé avec "Operation: Doomsday", en
traçant les contours de son nouveau délire. Une fois l’aire de jeu
délimitée, les règles sont dictées : "I am controller of Planet X and
I've invited you here to discuss something that's very important".
C’est dit, l’ex Zev Love X ne rappe plus sur terre, mais sur la planète X.
Celle où s’entretuent Godzilla et King Geedorah, le monstre ailé à trois
têtes de la série au gros lézard. Et il lui fallait bien un alter ego à
trois têtes pour supporter tant d’alias, d’imagination et de folie. Trois
têtes. Trois regards. Trois façons de parvenir. Produire, écrire,
rapper.
La trame sonore de "Take me to your
leader", avant-gardiste quant à sa construction, reste tout à fait
ordinaire par rapport aux thèmes futuristes qu’elle accompagne. Doom ressort
des samples puisés dans les films japonais de séries B et Z des années
soixante ('The final hour', 'No snakes alive'), de la soul classique
('Anti-Matter', 'I wonder' et 'Crazy world' en reprenant Quincy
Jones), du jazz ('Next levels'), et s’applique à poser dessus avec la même
classe que sur "Operation: Doomsday". Le rendu
final demeure identique : un mix et une découpe sèche enveloppant à
merveille sa voix granuleuse. Et si le King Geedorah donne parfois
l’impression de ne guère se soucier de ses instrus, comme sur le néanmoins
superbe 'I wonder', il ressort toujours quelque chose, une atmosphère
captivante, de chacun de ses morceaux.
Côté lyrics, c’est
l’omniprésence du cinéma japonais qui éclipse pour un temps ses chers
comics. Mais c’est toujours l’univers des monstres, des super héros aux
pouvoirs supranaturels qui le fascinent et l’inspirent. Les titres des
morceaux et leurs textes tout en métaphores le rappellent à chaque rime.
Même les trois instrumentaux que sont 'Take me to your leader', 'One
smart nigger' et 'Monster zero' y font référence avec leurs multiples
inserts de dialogues.
Au milieu de tout ce fatras, pour ne pas risquer de
se voir esseulé, Doom s’est assuré le soutien de ses proches. D’illustres
inconnus (à l’instar d'"Operation: Doomsday")
comme Gigan, Stahhr, Jet-Jaguar (MF Grimm), Rodan, Fantastik, Hassan Chop et
Lil'Sci plus ID 4 Winds de Scienz of life. Sans être extraordinaires, leurs
prestations sont dans le ton que Doom a donné à son disque, et semblent bien
les seuls à pouvoir le suivre dans ses délires spatiaux… On en retrouvera
d’ailleurs la plupart au sein du collectif Monsta Island Czars pour l’album
"Escape From Monsta Island!".
Epaulé sur cinq
des treize titres, sans compter les trois instrumentaux et les nombreux
skits et extraits de films, on peut toutefois regretter de ne pas entendre
davantage King Geedorah seul au micro sur les quarante minutes de l’album.
Une bien curieuse retenue après quatre années d’aphonie...
Mais ces
quatre années, dont le seul Daniel Dumile détient encore les raisons, ont
sans doute été mises à profit pour l’élaboration d’un plan ne laissant rien
au hasard. Les derniers mots de l’album ("We are prepared therefore to
conquer the earth") et la frénésie avec laquelle il va s’évertuer à
enchaîner les sorties le prouvent bien. "Take me to your
leader" est un véritable point de départ. Un monolithe posé sur la
face nord déserte de la planète X. Et le roi Geedorah a beau avoir trois
têtes, comme nous il ne pourra suivre la déferlante qui va s’abattre.
Multipliant albums, tapes, sides projects et collaborations en tous genres,
Doom va rapidement s’imposer en maître sur l’underground. A son sommet, les
bras levés, le visage dissimulé par son masque et le contre-jour d’un soleil
éclatant, il peut bien nous demander de le conduire à notre leader, il sait
bien qu’aucun adversaire, aussi monstrueux soit-il, ne viendra jamais lui
contester ce titre…