Crhyme Fam - The EP XL
Chronique par Julien - Publiée le 03/12/2005
L’esprit de compétition, la volonté de se surpasser
pour être le meilleur, voilà comment beaucoup définissent "l'esprit
hip-hop". On imagine à quel point cette définition doit être vérifiable dans
le borough de Queensbridge qui, s’il n’est pas le lieu de naissance du
mouvement, a malgré cela vu grandir et s’imposer certaines de ses plus fines
lames. L’énumération a de quoi impressionner : Marley Marl, Tragedy Khadafi,
Kool G Rap, Craig G, MC Shan, Roxanne Shante, Poet et Screwball, Nas, Mobb
Deep, Capone-N-Noreaga, Cormega et on en oublie sûrement. Rien que ça ! Mais
tous ces noms sont bien connus des hip-hop headz et respectés
internationalement car présents sur la scène depuis plus de dix ans, voire
vingt pour quelques uns d’entre eux. Mais qui représente l'avenir de QB ?
Lorsque l’on aborde cette question de la relève du Queens, certains noms de
groupes reviennent invariablement. Parmi eux, celui de Crhyme Fam.
Ce nom ne devrait pas vous être inconnu si vous avez suivi les
pérégrinations new-yorkaises du crew de beatmakers français Get Large. En
2004, les rappeurs K-Dot, Kashdro et Lord Black, âgés d’une vingtaine
d’années, posaient en effet quelques rimes sur la compilation/album "Please... Believe it !!!"
le temps d’un morceau poignant, l’excellent 'U and me', sur
une production soulful à souhait. Depuis, les trois emcees ont sorti un
maxi, suivi d’un premier EP de dix titres simplement intitulé "The EP
XL" et paru en juin 2005.
Sur le papier,"The EP XL" de Crhyme Fam
s’annonce plutôt réjouissant. Une prod de Lord Finesse, une de Psycho Les
des Beatnuts, une autre de l’incontournable Alchemist et un featuring de
Prodigy de Mobb Deep pour un premier opus de dix titres, c’est déjà ça de
pris. Malheureusement la plupart de ces invités déçoivent. Lord Finesse
lâche un beat somme toute quelconque, qui aurait aussi bien pu être signé
par n’importe quel producteur du gouffre parvenu à refourguer un son à un de
ses potes. On était en droit de s'attendre à mieux de la part du Lord. Le
'Gotta Man' de Psycho Les, reprise du 'I Got a man' de Positive K, donne
dans le style festif et enjoué mais s’avère au final indigeste et quasi
inécoutable. Quant à Prodigy, son couplet sur 'The Realest' (tout un
programme !) est franchement anecdotique, l’intérêt de sa présence semblant
plutôt être d’apporter la caution "Mobb Deep" à un projet émanant du Queens,
fait par des petits du quartier. The Alchemist est en fait la seule de ces
têtes d’affiche à tirer son épingle du jeu en délivrant une prod efficace
alliant une boucle de piano et quelques riffs de guitare électrique pour un
'Street Shit' impeccable.
Trois titres sortent immédiatement du
lot à l’écoute de ce EP. 'Street Shit', nous l’avons dit, est l’un d’eux
et s’affirme même au fil du temps comme la meilleure piste du disque. Les
trois rappeurs donnent leur vision de l’univers de la rue de façon
étonnement lucide et personnelle, entre introspection et egotrip
basique("You’re tryin’ to see me, you might
lose your sight" ou encore "So
realize : we’re the illest that is, from the Dirty South, Mid West, L.A. and
back to the Bridge"), posant leurs flows affûtés sur l’écrin musical
concocté par Alchemist. 'Gangsta', le premier single, s’impose lui aussi
tout de suite à l’oreille de l’auditeur avec sa guitare électrique
entêtante, et ce malgré la pauvreté du thème choisi et le traitement peu
original qui lui est réservé. Enfin l’avant dernier titre, 'My Life' est
lui aussi excellent. Comme sur 'U and me' les lyrics des rappeurs de
Crhyme Fam se font poignants démontrant ainsi la capacité de K-Dot, Kashdro
et Lord Black à sortir du créneau Queens/gangsta shit/egotrip
caractéristique de beaucoup de morceaux en provenance de ce quartier. Lord
Black s’impose avec une facilité déconcertante dans ce registre avec une
voix quasi identique à celle de feu Big L et son écriture à la fois fine et
glaçante ("I know how it feels when you’re
back against the wall or you’re standin’ on the edge and you feel you’re
gonna fall..."), portée par un flow fluide, vif et intégrant quelques
cassures rythmiques bien senties. La prod de Zack Johnson, avec son sample
de guitare espagnole associé à quelques notes de guitare électrique
s'accorde parfaitement avec les lyrics des emcees. Le vrombissement d'une
autre guitare électrique, plus en retrait, dynamise le tout. Autant le dire
clairement : ces trois excellents tracks justifient à eux seuls l’achat de
"The EP XL".
Le reste des titres de ce disque est cependant bien moins
enthousiasmant. Les rappeurs font leur job comme il faut (Lord Black encore
mieux que ses comparses, comme nous l’avons déjà dit) et posent sur des
beats certes pas déplaisants pour la plupart mais ne cassant pas non plus
des briques, loin de là. L’atmosphère de ceux-ci est dans la veine QB pure
et dure avec son lot de prods minimalistes et sombres servant juste de fond
aux egotrips et autres histoires de rue ('Vibe with me', 'Blackout') ou
de filles ('Curiosity') des emcees. Des titres qui s’écoutent avec plaisir
mais ne parviennent pas vraiment à capter durablement l’attention de
l’auditeur.
Finalement ce premier EP du groupe Crhyme Fam s’avère
inégal. S’il comporte quelques très bons, voire excellents, morceaux
('Gangsta', 'My Life', 'Street Shit') la plupart des titres sont
source d'impressions beaucoup plus mitigées. Le potentiel est pourtant là.
Lord Black, Kashdro et K-Dot rappent bien, remplissent honorablement le
contrat et parviennent à varier suffisamment leurs thèmes pour ne pas lasser
l’auditeur, même si la base de leurs textes reste indéniablement la
streetlife chère aux emcees de tous bords. On sent à l’écoute de ce "EP XL" qu’une
production de meilleure qualité aurait suffit à faire décoller le disque.
Rappelons-nous que ces trois rappeurs, que Nas lui-même présentait sur Hot
97' comme la relève du Bridge, n'ont qu’une vingtaine d’années et donc une
marge de progression encore grande. Crhyme Fam est donc un groupe à suivre
avec attention.