Passage - The forcefield kids

Chronique par Shadok - Publiée le 23/08/2004

"We the poor sports-men of the apocalypse have tried to find a place for trust".
'Poem to the hospital'

Passage n’est pas un rappeur de son époque. Et cet endroit qu’il a tenté de (re)trouver, ce sont les années de son enfance : celles de 1980. Semblant y avoir fait une halte pour l’album éponyme de Restiform Bodies, son groupe, sorti en 2001 (bien que copyrighté en 1982), une partie du chemin reste visiblement à faire pour trouver ce lieu de quiétude. "The forcefield kids", son attendu premier long format, donne l’impression d’en être un pas supplémentaire…

Petit retour en arrière pour qui ne connaîtrait pas Passage et ses trois compères de Restiform Bodies : The Bomarr Monk (avec qui il a enregistré "Moods & Symptoms" et dépositaire de "The return of the mental illness"), Telephone Jim Jesus (auteur d’un album instrumental du même nom) et Agent Six, et leur psychédélique "Re$tiform Bod1es". A sa sortie, cet album halluciné avait en effet mis à jour la folie ingénieuse de ce quatuor d’anciens punks du New Hampshire avec des titres sans comparaison. Même au sein de la famille Anticon à laquelle ils ont toujours été plus ou moins affiliés. Certains puristes pourraient même arguer qu’il ne s’agit en aucun cas de "rap", tant les références outrancières aux années 1980 (pochette y comprise) et l’utilisation abusive des synthés peuvent laisser pantois. Et, si Restiform Bodies a toujours été artistiquement proche d’Anticon, cette filiation est aujourd’hui officialisée car c’est bien sur le label à la petite fourmi que sort "The forcefield kids", premier essai solo d’une des voix les plus mélodieuses du collectif de Sole.

"The forcefield kids" est un album étrange. Similaire en de nombreux points à "Re$tiform Bod1es", que ce soit sur le fond (thèmes abordés, envies, textes) ou sur la forme (même nombre de titres : 21, pochette analogue, sonorités décalées à souhait), il semble toutefois vouloir s’en détacher avec force à d’autres endroits…
De prime abord, si le style de Passage, membre le plus en avant de Restiform Bodies car –quasi- seul à rapper, est toujours résolument aussi barré, ce n’est en aucune manière un carbone des titres de son groupe. Différence de taille : il a opté pour un certain format et l’a structuré sur la base de véritables chansons, et non des portions approchant la minute. Mais, si Passage a réellement voulu se démarquer de Restiform Bodies, nombre d’instrus nous rappellent qu’il était pour beaucoup dans la composition des morceaux. Il n’a en effet pas laissé en route son adoration pour le kitsch et les synthés, élément qui prédomine sur l’album. Après en avoir usé et souvent abusé avec Restiform Bodies, Passage semble ici les avoir domptés pour n’en garder que l’essentiel. C’est ainsi qu’il s’est attelé à produire chacun des titres en composant des mélodies entêtantes, aussi rythmées que mélancoliques. Ces titres aux influences pour le moins disparates sont assez complémentaires et donnent une vraie couleur à l’album. Cela va de la mise en avant de sa magnifique voix chantée sur une guitare sèche ('Old aunt Mary') aux influences punks sur 'Free Luv From Left Field'. De nombreux clins d’oeils, plus ou moins appuyés, au rock et aux sons des années 1980 sont également présents sur la quasi totalité des titres. En ce sens, 'The Karaoke Kiss Ass' en est l’exemple le plus extrême… Et si les sonorités pop peuvent quelque peu décontenancer, certains titres font littéralement dans le rentre-dedans, à l’image de l’intro fracassante (à écouter à fond, bass boost activé) et de 'The Pins In The Bowels Of The Charmed Design'. Ces titres auront le mérite de prouver au profane, au sceptique et au puriste qu’il s’agit bel et bien d’un album de rap. Sauvé…

Pour ce qui est des textes, il est tout à fait impossible de dégager véritablement quelque chose de cet ensemble, pour le moins abstrait et personnel. De nombreuses références à la bible et au christ parsèment toutefois, non sans une certaine dérision, des récits empreints d’un humour noir cinglant et d’un second degré pour le moins pertinent. A titre d’exemple, 'The Unspectacular Whiteboy Slave Song' est un modèle : "White boys ain’t got no slave song, so we invented radiation. Who other than us wonder bread shit heads would go out and build an H-bomb?” De même si ce qui a fait la particularité d’Anticon, et qui tient particulièrement à Sole, son fondateur, c’est bien l’engagement sur la politique des divers gouvernements américains, de Reagan à Bush. Entre deux rimes potaches, Passage sait tenir un discours assez acerbe sur la politique américaine. De la prolifération légale des armes aux bonnes mœurs patriotiques : "The utmost in protection of your children bullets do no good, just look at the results. One hundred gold rings, a disguise, a four foot trench, a fishing trip and a detention cannot protect them. Children could fall into a bucket and drown, but forcefield's like a UV bonnet." ('Reagan’s chest'). La rage de l’ancien punk ne semble aussi pas tarie à l’écoute de morceaux comme 'Creature In The Classroom' : "Modify me ? Then delete me. Fuck it, vaccinate me while I’m sleeping. I’m a fidgety phill, I am a heretic, I am lazy and rude and manipulative".

Au regard de ce mélange, oscillant entre synthés kitschs, beats lourds, passages instrumentaux, chant, rap, electronica, humour caustique et engagement, "The forcefield kids" est un album à part, unique, comme le sont (ou ont pu l’être) la majorité des sorties d’Anticon. Chaque album étant le reflet de la personnalité de ses auteurs. Tout y est sincère, et assumé. Sur la forme, "The forcefields kids" est un peu la synthèse des dernières sorties d’Anticon et de ses proches : des voix chantées sur des sons électro-hip-pop mélodieux. A l’image du "Hymie's Basement" (Why? et Fog) ou de l’excellent "Muted" d’Alias. A ce détail près que pour Passage ce n’est aucunement un changement de direction… Il a en effet toujours intégré des parties chantées et des synthés vintage au sein de Restiform Bodies et ne succombe pas aujourd’hui à une quelconque tendance.

Pour élargir enfin, avec cet album et au regard des dernières sorties du label, on a l’impression que le rap se trouve son penchant kitsch (terme pas nécessairement péjoratif), avec retard et de façon aujourd’hui parfaitement accepté, et qui pourrait être comparé au rock-pop à synthés tant moqué du milieu des années 1980. Le rap était alors trop jeune pour sombrer dans ces travers cheap. Les enfants, blancs, qui ont grandi avec cette musique et celles des Clash, Depeche Mode, Mike Oldfield ou autre Cure les régurgitent aujourd’hui par leurs samplers… et leurs synthés. Alors, au-delà du fait que l’on puisse ou pas aimer, cela existe et semble de plus en plus s’affirmer et interpeller. Et ce n’est certainement pas un mal. Simplement un cycle.

 

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