Lunatic - Mauvais œil

Chronique par Aspeum - Publiée le 02/12/2000

Durant le premier semestre 2000, la sortie du maxi "Civilisé" annonce la venue du premier album de Lunatic, groupe formé par les rappeurs Ali et Booba. Porté aux nues en quelques titres et quelques frasques - featuring sur le maxi des Sages Po', mixtape Cut Killer consacré au groupe, 'Le crime paie' sur "Hostile hip hop", 'Les vrais savent' sur "L.432", incarcération de Booba pour braquage de taxi –, le binôme doit alors faire face à sa légende.

Scénario idéal pour un échec cuisant ? C'eut été oublier une chose. Et en sous-estimer une autre.

La première est l'importance des instrus pour des flows tels que ceux Booba et Ali, basés sur l'ambiance et non la technique, sur la phase écrite et non la phrase rythmique. Aux manettes, Géraldo, Clément Dumoulin, Marc Jouanneau, Chris, Fred Dudouet et Craig J. Six producteurs mais un seul son, oppressant de bout en bout. La réussite de l'album est avant tout là. A la fois sourd et strident, simpliste et envahissant, nostalgique et combatif, "Mauvais œil" est un bloc. Homogène et magistral comme peu.

La seconde erreur de jugement était de croire que les deux membres de Lunatic ne seraient pas à la hauteur de leurs apparitions antérieures. En fait, c'était une semi-erreur. Car si Booba, couplet après couplet, s'impose comme un des plus grands auteurs de rap français, Ali laisse perplexe. Après avoir retourné ses textes dans tous les sens, une alternative s'impose. Soit la profondeur du rappeur n'a pas émergé jusqu'au niveau du commun des auditeurs, soit la vacuité de ses propos est réelle.

Certes, certains bons passages traitant de guerre et de paix prolongent quelque peu l'illusion : "International langage : celui des armes, du Ministère de la Défense aux mini-stars vendeurs de défonce", "J'perds mon temps, comme ceux qu'attendent la paix au Moyen-Orient. Salam et shalom : la même, mais prononcé en décalage ; ça devient uzi opposé à kalash", "Vu de haut, le monde apparaît paisible ; à notre échelle, c'est discrimination, ségrégation, élimination parmi nations et générations".

En pass-pass avec son acolyte sur 'Têtes brûlées', il parvient même à conclure en beauté, mais l'impression demeure : Ali ne fait que combler les silences de Booba. Ou, plutôt, remplit avec brio ce rôle ingrat. Car comment expliquer autrement la qualité constante de tous les titres, sans une baisse d'intensité ? C'est donc finalement une prouesse qu'opère Ali : servir de faire-valoir et non de moitié boiteuse.

Avec un tel cadre mis en place, il ne restait plus à Booba qu'à enchaîner les tirades. Celui-ci s'exécute sans faillir. Sans thème, sans second degré et sans finesse. Et surtout sans temps mort. Bien plus que lunatique, Booba est une contradiction vivante, dont chaque phase provoque la fascination. En extraire une est évidemment tentant, mais si la dissection de chacune d'entre elles provoque la fascination, c'est pourtant prise dans leur globalité qu'elles prennent tout leur sens. Tirant de ses intonations la puissance de ses phases – à moins que ce ne soit l'inverse ? -, il construit nonchalamment une mosaïque profonde et complexe, tout en détournant l'attention sur chaque pierre finement taillée.

Naturellement, cette aptitude - avoir appliqué à un album de rap français une technique impressionniste - est la troisième qualité de "Mauvais œil". La moins criante. La plus ambitieuse, aussi. Et probablement celle qui lui donne toute sa noblesse.

 

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