Chronique

Vîrus
14 février

Vîrus - 14 février

De trois.

Vîrus et la symbolique des dates, c'est presque un pacte, un Pacs, un sacre. 15 août, la première taloche, était partie sans prévenir un 1er novembre. 31 décembre, le cran (d'arrêt) au-dessus, l'étape de la boucle de ceinturon en pleine tempe, fendit l'air pour s'abattre un 14 février. Et 14 février, le pieds-joints final de la trilogie, qui fait craquer en miaulant au ralenti le plexus des vaincus comme Bruce Lee dans Opération dragon, retomba un 18 juin dans un fracas de cartilage, tel la pelle du même nom... A l'oreille, l'ulcère est tenace, l'humeur massacrante, le mutisme hurlant. Chronologiquement, les trois dates de sortie vont d'automne en printemps - fêtes des morts, des amoureux et des résistants. Sur les pochettes, c'est été, hiver et hiver. Nuits moites puis longues, solitude latente, ruminations à la Cioran. "Back to Black", fredonnait Amy Winehouse en calant ses mots comme ses pas sur le gong du glas.

31 décembre, le deuxième des trois mawashi avec sa pochette qui fleure bon la photo légendée pour presse quotidienne régionale, avait confirmé la tendance amorcée dès les premières chiures de mouettes sur la plage de 15 août. Banane et ses choix de fée aux manettes, "Ou j'réussis ou c'est Faites entrer l'accusé" : en une phrase et un clip immatriculé dans l'Eure à nouveau signé Tcho/Antidote, le MC rouennais réussissait le prodige de ressusciter Monsieur Hire et de réduire Christophe Maé à l'état de gravats. En sous-texte, une douleur vivifiante, une hygiène thérapeutique, le sourire suturé d'Heath Ledger dans The Dark Knight. Triomphale montée en puissance d'un rap de cabossé de la vie, adepte du lance-pierre philosophale pour changer en or le plomb d'une (in)existence... Suivaient "Sale défaite" et "Zavatta rigole plus", où palpitaient à l'air libre des noeuds de fils unique tendance "misanthrope misant trop peu sur lui-même", et surtout "L'incruste", fosse des Mariannes de l'année 2011 ayant occasionné par ricochet la toute première chronique muette de l'histoire de l'Abcdr.

14 février. Saint-Valentin. Fête exclusive donc excluante – demandez aux célibataires à la paume endurcie –, comme peut l'être celle des mères pour un orphelin ou celle des pères pour un ex-queutard déchu, les bourses réduites à des Kit Kat Balls et le cœur "gros comme le parapluie", pour reprendre une comparaison de Lalcko. Fidèle au cocktail riche en chibres de 15 août et 31 décembre, ce troisième volet sent bon la Banane mais toujours pas la fraise Tagada. "L'ère adulte", le premier extrait clippé – par Tcho, once again –, est peuplé de vaginettes et de phallus sur pattes, les modèles humains étant à peine moins pathétiques que les versions Toys "R" Us. S'y télescopent les univers de Caro et Jeunet, du Freaks de Tod Browning et de la scène du repas dans la diligence en ouverture d' Il était une fois la révolution… Il y a quelque chose d'irrémédiablement fêlé dans le monde vu par Vîrus. Une planète terre vue du fiel, avec toujours ce soupçon d'encre caustique et cette impression de puiser ses figures de style au fin fond d'un sac de Scrabble – un jeu de lettres pour des jeux de maux, décalage constant entre ce que l'oreille capte et ce que l'oeil déchiffrera plus tard : "Toi tu crois être en âge, j'ai vu que d'la sueur".

Les eighties et le mythe "la famille Douceur, c'est la famille du bonheur" ? Passés par pertes et profits, mis sous cloche et conduits à la déchetterie : "J'te souhaite une bonne soirée à parler de vos assureurs, sans même plus remarquer qu'elle a coupé ses tifs - votre histoire, c'est un véritable contraceptif… Les regrets mettent du temps en jouant les Don Juan, propose entrée-plat-dessert, j'téléphonerai en mangeant." Le tout est lâché l'air de rien, sur fond d'une prod qui n'est pas sans rappeler le générique de Kung Fu, avec David " Petit Scarabée" Carradine - un acteur dont la fin peu glorieuse aurait pu à elle seule constituer le quatrième couplet du morceau… Une illustration comme une autre d'une pochette inconfortable, mélange de monoï, de moustiquaires et de vaseline, mettant aux prises deux couples en goguette que tout semble unir, sauf l'amour.

Si le titre suivant, "Attacher son prochain", s'affaisse quelque peu sur ses appuis malgré de jolies trouvailles ("J'préfère pas être là dans mes moments d'absence", "Méfiant depuis que ce gaucher m'a mis une droite") et une prod élaborée dans un chenil mexicain, il faut lui reconnaître un mérite. Celui d'avoir l'intelligence d'anticiper le reproche numero uno qui pend au nez de l'auteur, à savoir que l'essentiel de son œuvre consisterait à sortir la sécateuse pour son contemporain, et seulement pour son contemporain. Le quotidien à la dérive que décrit Vîrus, il en est d'abord acteur avant d'en être spectateur, et ce morceau le rappelle plus frontalement encore que les précédents. D'où l'empathie et la tendresse désespérées qui émanent de ces quelques poèmes, authentiques fleurs du mâle désenchanté. A l'instar du "Marin" d'Alain Souchon qui "voulait Molène en mer d'Iroise, les ancres rouillées, les baleines, la belle turquoise, les coffres oubliés" et qui devait se contenter de se promener "en Seine-et-Oise dans sa Simca rouillée", Vîrus "chante sa peine bleue marine, la bouche sèche ; le bleu qu'il met dans sa vodka, ça lui rappelle tous les ‘J'aurais-dû' ‘Y'avait-qu'à', La Rochelle..." Le vaisseau tangue et fuit de toutes parts, mais la vigie reste à son poste. C'est son rôle.

Un mot sur "Nouvelles du fond" et "Période d'essai", les pistes 3 et 4. A ce stade de la trilogie, l'auditeur qui suit ce MC depuis ses débuts avec Shlas en 2005 et ses sets avec Bachir pourrait croire que le jéroboam d'inspiration est à sec, qu'il va s'essouffler… Méfiance. "Je n'aspire qu'à des histoires de culs et de bites, à des histoires d'Ass&Dick". Les compétiteurs et les géostratèges savent que c'est dans la gestion des creux que se mesure le potentiel d'un boss, et que c'est parce qu'elle a su se replier un temps que la République populaire de Chine marche aujourd'hui sur le monde en souriant… L'hallali commence doucement. Quelques gouttes de piano, un kit de batterie aux faux airs de machine à écrire. Ambiance Darren Aronofsky, Clint Mansell et Kronos Quartet. Le reste ? Le reste appartient à l'histoire avec une petite hache. "Hier soir, j'ai tiré quelques coups de feutre… Comment veux-tu qu'on s'émancipe en s'aimant si peu ? Que les mises à l'épreuve font répleu, qu'les élèves du LEP sont surnommés les lépreux…" Et ainsi de suite jusqu'à la stupéfaction finale d'une outro aux allures de confessionnal - confessionnal qu'un enfant de choeur quitterait avec les doigts croisés dans le dos.

Le pire vœu à formuler à un Vîrus est de proliférer. Le bonhomme n'étant pas né de la dernière poulie, il devrait vite rebondir. Annoncée pour la rentrée 2011, la suite de ses aventures est d'ailleurs tirée d'une rime de la trilogie. Il s'agit d'une rétrospective des trois EP's en digipack. Elle s'intitule Le choix dans la date. Combien passeront à côté de l'astuce ? On n'est jamais très fort pour ce calcul – et celle-ci, c'est cadeau

Anthokadi, 28/08/2011

TRACKLIST

01. L'ère adulte (Vîrus / Banane)
02. Attacher son prochain (Vîrus / Banane)
03. Nouvelles du fond (Vîrus / Banane)   
04. Période d'essai (Vîrus / Banane)

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