Chronique
Vīrus - 15 Aoūt

De un.

Est-ce l’œuvre des années, de la vie, des paternités ? Toujours est-il que rares sont devenus les moments où le rap en français nous semble avoir quelque chose de consistant à raconter. Il sonne trop souvent soit creux aux poches pleines (méthode Coué), soit plein aux poches creuses (méthode couine)… Bien sûr il y a des éclairs, des rires et des drames de seize pieds. Mais une telle densité sur la durée, oui, il y avait longtemps.

Vîrus a un accent circonflexe à couper au couteau. Un accent si complexe - et obtus - qu’il permet d’oublier ce fichu timbre aigu, qui en fait de prime abord une sorte de clone de la marionnette de François Baroin à ses débuts aux Guignols. L’être ou le mal-être, telle est sa question… Tout commence par des ratures et une liste de Schindler inversée. Ou plutôt non. Tout commence par une pochette et une date. Une pochette à la Spencer Tunick, chantre des happenings à base de lieux emblématiques et de corps anonymes et nus. Une plage, des raies et, au bout du bout, entre la tête du groupe et l’eau, un homme qui marche, seul, parallèle à la vague et perpendiculaire à la masse. Vîrus ? Peut-être… Quant à la date, il suffit d’écouter "Saupoudré de vengeance", le premier des quatre morceaux, pour comprendre que ce 15 août fait davantage référence au flot moutonnier des vacanciers estivaux qu’au dogme catholique de l’Assomption de Marie.

Tout commence donc par des ratures et une liste de Schindler inversée. Il y a, dans cette entrée en matière, quelque chose de l’ex-boucher chevalin interprété par Philippe Nahon dans Seul contre tous de Gaspard Noé. L’impression d’entendre ruminer un type qui aurait l’alcool mauvais, puis de réaliser qu’en fait il est à jeun… Le backflip est identique. Il ne faut qu’un demi-couplet pour que la magie de cet humour noir fluo opère. "Quand j’irai bien, restera à s’occuper du voisin, mon cercueil ne fera que retourner dans un vagin… Chérie, je cherchais plus qu’un parking sous tes reins… Cousin, c’est pas en niquant ta main que tu feras des gamins…" Comme un pépé en fauteuil oublié au bout du couloir d’un service gériatrique, Vîrus distribue les bons et les mauvais points, et pas question de compter sur le refrain pour souffler. "Surtout n’aie pas peur si tu m’as ouvert tes bras, mon micro n’a rien à faire dans ta colonne vertébrale". Clippé par Tcho, le clip impose d’entrée une plume et un regard acérés, des "clins deuil" à Claude Lelouch et à David Fincher, créant une attente inhabituelle pour la sortie de ce premier 4 titres – le jour de la Fête des morts, forcément.

Les pistes d’équarrissage suivantes sont pétries dans la même glaise, riches de ces nuances qui séparent les faux cils du marteau. "Tu reluttes ?" ne fait pas que recycler l’humour de caserne ("Et l’autre tatouée en bas du dos pour le doggystyle, qui remuera la tête si tu lui tends un éventail"). Il met le doigt sur un travers pervers de l’époque, le téléchargement truqué et ses conséquences sur la construction des adultes de demain. Un renvoi à l’article 1641 du Code civil et sa garantie contre les vices cachés, ou au raccourci vers le son si sec de Sefyu ("Appelle-moi Surprise, les couilles à Vincent McDoom")… De facture plus classique, "C’est dimanche, il pleut…" renvoie l’auditeur au parcours d’une larme d’Oxmo et K-Reen, au deuxième couplet de "Mon carré de bitume" de Chiens de paille ou à Soklak et son "After L".

D’où vient le charme vénéneux de ces pistes ? De la précision des mots, c’est indéniable. De l’humour sous-jacent, très certainement. Un type qui met si bien le doigt sur ses propres oripeaux ne peut pas ne pas rayonner au quotidien… Non, si la potion 15 août rend aussi bien, elle le doit certainement à l’alchimie avec Banane, le producteur. Du rire de sheitan qui lance "Saupoudré de vengeance" aux chœurs morriconiens de "C’est dimanche, il pleut…", 1 + 1 = 1, l’équation est riche en promesses. En témoigne "#31#", ultime piste en forme de sable mouvant dans lequel Vîrus s’enfonce jusqu’à l’apoplexie. Il y déverse deux pages d’une écriture serrée comme celle de John Doe et foisonnante comme celle d’Hugo Chastanet, période "La formule", ce qui n’est pas peu dire.

"Lis tes ratures ! " "En matière grise, tu devrais reprendre tes études"… "Pense à ceux qui eurent des enfants et vécurent peureux"… "Plus dur de se mettre à nu que de se mettre à poil"… "Ils sont trop cons à vouloir me planter avec des couteaux ronds"... Trêve de palabres : 15 août est le premier volet d’une trilogie  qui sent bon le coup du chapeau — ou du sombre héros.

— Anthokadi, 01/07/2011

TRACKLIST

1. Saupoudré de vengeance (Vīrus / Banane)
2. Tu reluttes? (Vīrus / Banane)
3. C'est dimanche, il pleut... (Vīrus / Banane)   
4. #31# (Vīrus / Banane)

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