Article Festival L'Original 2008 - Fragments

21/04/2008 | Par Anthokadi

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Vendredi 11 avril 2008, 22h12. Un petit tour au bar du Transbo le temps du set de Maréchal. Guy sort d'une de ces journées où tout est allé de travers. Il est là pour La Cliqua et ça a intérêt à être bien. Papa-au-Rhum, égal à lui-même, se souvient du dernier passage du groupe dans la région. Guy et lui y étaient. "Je me souviens, c'était dans la salle des fêtes de Crépieux-la-Pape. Ça devait être en 1994 ou 1995. J'avais moins d'embonpoint, moins de cheveux blancs, moins de soucis et surtout plus d'énergie. J'avais vraiment kiffé, notamment Rocca. C'étaient les temps héroïques. Voir des groupes comme ça à Lyon, ça arrivait une fois tous les 36 du mois ! C'est d'ailleurs pour çà que je suis là ce soir. C'est quand même incroyable de les revoir dans le coin si longtemps après !" Guy, pour sa part, reste dans son registre de ce début de soirée : taciturne. "Moi ce dont je me souviens surtout d'eux et de ce concert, c'est qu'ils étaient révoltés en permanence. Et en ce moment je ne suis pas loin d'être dans le même état qu'eux à l'époque." Heureusement quelques verres et des discussions autour de Jay-Z avec JB vont le détendre.

Dans la salle, la silhouette massive de Maréchal occupe toute la scène en dépit du défilé d'un paquet d'invités – Passi, Calbo, L.I.M… Il faut dire que le monsieur est ancien boxeur professionnel et accessoirement frère d'un adjoint au maire de Vénissieux. Le projet "Barbare" de Maréchal doit sortir trois jours plus tard et est modestement annoncé à grands renforts d'affiches à l'arrière des bus de l'agglomération comme "l'album le plus violent que le hip-hop ait jamais porté", rien que ça. Ce soir, c'est son soir. Si Maréchal a envie que des gamins de Vénissieux montent sur scène, ils monteront sur scène. S'il a envie d'appeler le Transbordeur le Transbordel, ce sera le Transbordel. S'il a envie d'appeler les spectateurs assis au fond de la salle la "tribune Jean-Jaurès" – allusion aux places les plus huppées du stade de Gerland – ce sera la tribune Jean-Jaurès. Idem avec les ingénieurs lumière, sommés de lui "faire la même lumière qu'aux autres artistes" – mais cette fois les ingés lumière n'ont pas bronché (c'était si gentiment demandé, pourtant, au micro et avec le doigt pointé dans leur direction)… Et la musique dans tout cela ? Prods recherchées, coffre puissant... En tout cas le champion a des fans, dont un très joufflu, tout heureux de pouvoir dédicacer au micro des morceaux à la rue des Martyrs de la Résistance ou au quartier de la Darnaise. Un bon paquet d'ados lui seront éternellement reconnaissants pour les avoir laissés grimper sur les planches, qui pour prendre le micro, qui pour breaker. Jean-Marc, pour sa part, se contentera d'indiquer au MC qu'il est bientôt 23h et que Seth Gueko a quitté la scène depuis près d'1h30. En résumé, le show à vingt-cinq sur scène c'est sympa mais il faudrait voir à laisser la place à La Cliqua, vous êtes bien urbains, merci.

Vendredi 11 avril 2008, 23h. Quelques semaines après l'annonce de la reformation d'NTM, voici donc venue une autre recherche du temps perdu avec cette reformation ponctuelle de La Cliqua. "Back in the dayz !!" s'excite déjà Guy même si Raphaël n'est pas de la partie. Une semaine de résidence à l'Epicerie moderne de Feyzin n'a pas été de trop au combo pour retrouver quelques automatismes… Jelahee (aujourd'hui Gallegos) en T-shirt turquoise puis débardeur blanc lance l'intro de "Conçu pour durer" derrière les platines. Daddy Lord C est le premier à faire son entrée. Doudoune noire, lunettes fumées en diagonale sur le nez, flow nasillard reconnaissable entre mille et grosse addiction au "si si" en vogue ces derniers temps… Kohndo lui succède, sweat rouge et noir, démarche ramassée sous une clameur grandissante, bientôt suivi par Egosyst, désormais Aarafat, qui a eu la bonne idée de se faire floquer un n°10 à son nom sur un maillot de l'Olympique Lyonnais. Enfin arrive le tour de Rocca, petites foulées fléchies, jugulaire tendue, colliers aux couleurs colombiennes, alternance de français et d'espagnol et surtout immense présence scénique – son couplet est presque inaudible sur l'instant tant la fosse est au taquet… Au pied de l'ampli, Papa-au-Rhum et Guy arborent la banane des grands jours et commencent à mouliner des bras en cadence. JB aussi, même si l'ardeur de la foule l'incite prudemment à reculer de quelques pas.

Marrant de voir comme le public a changé du tout au tout entre le set de Maréchal et celui de La Cliqua. A croire que toute "la tribune Jean-Jaurès" dont parlait l'ancien boxeur a échangé sa place avec les minots précédemment installés aux premiers rangs. Car la moyenne d'âge de la fosse est désormais au minimum trentenaire, et cela ne l'empêche nullement de backer les couplets, au contraire. Le temps pour Aarafat d'adresser une pensée à Raphaël, le grand absent de cette soirée, et les missiles sont déballés les uns après les autres. 'Tué dans la rue', 'Comme une sarbacane', 'Les jaloux', 'Dans ma tête' ou 'Freaky flow' arrachent des râles de bonheur à plusieurs dizaines de groupies mâles, dont certains avaient peut-être quatre ans à l'époque, et tant pis si 'Requiem' n'est qu'amorcé.

Une petite pause pour permettre à Daddy Lord Clarck et Aarafat de présenter leurs nouveaux copains du moment – que des armoires bien vénères sur des sons sudistes - dont un type silencieux au physique de Séminole et au regard de Kanak période 4 mai 1989 à Ouvéa. Visiblement le public ce soir préfère jouer à fond la carte du parti conservateur, et pousse un soupir de soulagement lorsque Kohndo et Rocca reviennent. 'Les jeunes de l'univers', 'Le hip-hop mon royaume', 'Mots pour mots', 'Les quartiers chauffent' : Guy en a oublié sa vilaine période ; Papa-au-Rhum, lui, en renverse sa tête en arrière en fermant les yeux de joie, façon Stevie Wonder… A leurs côtés, une belle blonde d'un certain âge semble prendre un panard pas possible à chaque morceau et en fait part à tout son voisinage. "Elle veut que je la serre ou quoi ?" aurait très bien pu se dire Guy au cours de ses années Jean-Claude Duss. Bien lui prend de rester concentré sur le son, car lorsque Daddy "si si" Lord C s'élance – laborieusement – sur 'Un point d'honneur', la dame s'écrie, radieuse : "C'est lui, c'est Clarck, c'est mon mec !"

"Le tonnerre gronde, la pluie s'abat sur terre pour tout effacer, Dieu créa les hommes et les hommes les armes pour se tuer…" 'Un dernier jour sur terre' annonce la fin prochaine du concert, que ponctue 'Rap contact' et un ultime big up au festival L'Original et au hip-hop… Il est 0h22 ce samedi 12 avril 2008 et il n'y aura pas de rappel eu égard au retard pris en amont. Ainsi s'achève donc a priori la seconde vie de La Cliqua, à l'âge record d'une heure et vingt-deux minutes. "Trop tard pour reculer ou regretter, se lamenter, pleurer. J'emporte avec moi mon passé et tout le mal que j'ai fait. C'est juste un dernier jour sur terre à passer. Je fais mes adieux et renonce à tout ce que j'ai pu aimer… J'attends la pluie qui viendra balayer ce chaos… Tout effacer pour tout recommencer à zéro."

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