Article Concert Oxmo + Rocé + Abd Al Malik 2006

28/01/2007 | Par Anthokadi

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"Bizarrement la censure a disparu. Pour une simple raison : tout est promotionnel. Tout est fait pour que circule le flux des oeuvres, sans entraves, de la manière la plus simple possible. C'est les autoroutes de l'information. Le star-system, c'est idéal. C'est des gens reconnaissables, immédiatement, par le plus grand nombre. L'argent va à l'argent. On marie les gens beaux avec les gens beaux. Et on s'appauvrit de plus en plus, à tel point qu'on n'a plus besoin de metteurs en scène. Qu'est-ce qu'on va s'emmerder avec ces gars-là ? On n'a plus besoin d'auteurs, on n'a plus besoin de rien, c'est magnifique ! Et tout ça, ça coule, ça glisse, et on n'a même plus besoin de censure puisque, de toute manière, les auteurs aujourd'hui, qu'est-ce qu'ils viennent foutre dans ce monde-là ? Moi je me sens totalement décalé, je ne sais pas où je suis, ce soir. Puisqu'il n'y a plus de censure [s'adressant au jeune écrivain Florian Zeller, qui s'était exprimé plus tôt sur le sujet, NDLR] - bravo, jeune homme ! - tout va bien, c'est merveilleux, et on est dans le monde des gens beaux, du star-system, voilà. Il faut de l'argent. La promo, en effet : il faut saturer. Plus il va y avoir d'affiches, plus on a de chances d'être perçu. En deçà d'un certain nombre, il n'y a plus rien, plus rien n'existe. Donc on est en train petit à petit de s'appauvrir. On arrache tout avec des filets. On attrape tout avec des grosses mailles, et alors tout ce qui fait le défaut d'aspect, tout ce qui fait le baroque, tout ce qui n'est pas rond, tout ça, ça n'existe plus, et moi je suis effondré quand je vois [il montre Florian Zeller, NDLR] un beau jeune homme comme ça, blond, qui me dit : "Il n'y a plus de censure". C'est merveilleux ! On vit dans un monde merveilleux. J'ai l'impression que c'est "Alice au pays des merveilles" ! [s'ensuit un bref échange avec Florian Zeller, NDLR] Je pense que vous avez réussi à vous conformer à cet univers qui a été rêvé par le pire des hommes de marketing. C'est-à-dire qu'on n'adapte plus maintenant le produit idéal pour le plus grand nombre. Vous êtes formatés, tous, pour coïncider à ce monde dans lequel on vous fait rentrer dans des grilles, dans des boîtes... Et vous ne vous révoltez même plus ? Mais c'est génial ! Et on est obligés d'aller passer devant des commissions pour faire des films. Il y a quatre gardes-barrière qui décident de toute la production française, au théâtre c'est un peu la même chose, dans la littérature les gens n'écrivent plus leurs livres, et bientôt il n'y aura plus de chefs d'orchestre : c'est totalement inutile, un chef d'orchestre ! Mais qu'est-ce qu'ils veulent nous faire chier à lire l'oeuvre ? C'est ça, ce que vous êtes en train de dire, ce que j'entends de tout ça, moi, ce soir. Et je suis fou de rage."

(Jean-Jacques Beineix, sur le plateau de "Ce soir ou jamais", France 3, 20 décembre 2006)

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