Article Concert Oxmo + Rocé + Abd Al Malik 2006

28/01/2007 | Par Anthokadi

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Abd Al Malik arrive, un sourire contenu aux lèvres. Visage émacié, physique de berger peuhl. Tennis, pantalon simple et pull à capuche jaune sous une veste de costard noir. A ses côtés, Laurent de Wilde est au piano, Gérard Carrocci aux percussions, Julien Chapuis à la batterie et Manuel Marches à la basse. Au fond, Bilal a pris place derrière les platines, comme au bon vieux temps de N.A.P.

'Soldat de plomb' ouvre cette troisième partie de concert. Instru militaire au service d'un discours teinté d'un je-ne-sais-quoi de naïveté crânement assumée. Les notes et les mots sont simples, l'interprétation limpide. Le "nous" prend le pas sur le "on", ce qui ne devrait pas déplaire à Rocé (cf. page précédente)... Par ailleurs, un étonnant mouvement de balancier arrière fait basculer le buste du chanteur en cadence, nuque raide et genoux fléchis. En fin de morceau, un clin d'oeil à Hugues Aufray ("Non, ne rougis pas") lui vaut ses premières marques de sympathie... Il n'était pourtant pas évident de fendre l'armure d'emblée : si les premiers rangs de la fosse lui sont acquis - notamment un groupe de mères de famille, invisible jusqu'alors -, une bonne partie du reste du public demandait quand même à juger sur pièces. L'adage est connu : à trop fréquenter les trônes, l'artiste court le risque de ne plus surplomber que des fosses sceptiques.

'M'effacer' (et son délicat sample de Keren Ann) et '12 septembre 2001' (écho au 'September 12th' de Saul Williams ?) derrière lui, Abd Al Malik demande ensuite aux gens d'essayer "de penser et de danser en même temps, parce que je suis trop bien à Clermont"... Démagogie ? Même pas. L'optimisme affiché est devenu une denrée si rare qu'il surprend à chaque fois qu'il se manifeste - l'ironie est autrement plus confortable... Ce ne sont d'ailleurs certainement pas ces considérations qui vont empêcher l'ex-N.A.P. d'offrir dans la foulée au public un redoutable numéro de slam, ponctué d'un salut théâtral de notre "humble serviteur". En coulisse, Oxmo et ses musiciens viennent jeter un oeil avant de reprendre la route. Ils apprécient en silence, et reprennent la route.

"Je viens d'un lieu où chacun se complaît à être grave" répète le repenti dans 'La gravité'. Comme dans le titre 'Les autres' ("C'est pas moi, c'est les autres"), qu'il entonnera quelques minutes plus tard, l'intention est ici sans ambiguïté. Morceau après morceau, Abd Al Malik s'efforce de pointer du doigt les péchés d'orgueil de ses contemporains, s'appuyant sur ses propres erreurs et les leçons qu'ils s'efforce aujourd'hui d'en tirer. Cela le rend tantôt admirable, tantôt horripilant, et ce paradoxe est tout entier contenu dans une phrase : "Je suis tellement égoïste que je pense plus aux autres qu'à moi, c'est drôle." Comprenne qui pourra... A l'inverse, un titre comme 'Gibraltar' ne laisse guère de place au doute. Sur fond d'hommage instrumental à Nina Simone, Abd Al Malik confirme ici tous les talents de narrateur qui étaient les siens du temps de 'Jeux de guerre' ou de 'La fin du monde'. Sorte de "Heremakono" à l'envers, 'Gibraltar' n'est pas seulement la chanson-titre de l'album. C'est aussi un sacré coup de tatane à l'une des nombreuses incongruités de l'époque : pourquoi diable un homme qui migre d'un pays du Nord vers un pays du Sud est-il appelé "expatrié", alors qu'un autre homme qui migre d'un pays du Sud vers un pays du Nord sera, lui, qualifié d'"immigrant" ? 

Le concert se poursuit ainsi. Un hommage à Jacques Brel ('Ces gens-là', magnifiquement accompagné au piano), un autre à Oxmo et Rocé qui l'ont précédé sur scène ce soir, quelques titres de son répertoire et 'Céline' en guise de testament : "C'est pas parce qu'on souffre qu'on est légitime. C'est pas ceux qui sont le plus mal qui sont les plus dignes. Alors t'as des mecs qui ont voulu s'approprier notre langage. Parce que ça fait vendre, parce que ça fait authentique d'être de notre lignage. Mais voilà : l'art véritable oblige à être responsable. Être rappeur, c'est la classe, ça parle aux gens, ça parle DES gens alors on n'a pas le droit de jouer un personnage. Question de principe : on ne doit jamais oublier d'où l'on vient. Question poétique : l'art ne doit jamais être mesquin." Admirable ou agaçant ? Difficile de trancher... Déjà, Abd Al Malik prend congé - mais à sa manière, particulièrement attentionnée : "Ce soir, vous pouviez être n'importe où, mais vous avez choisis d'être avec nous. Et j'en suis honoré, vraiment." L'ovation va de soi. Le rappel aussi.

"Hier Hubert a pris l'avion" est la première phrase du 'Grand frère'. Les spectateurs du premier rang se souviendront longtemps de son interprétation - et pas seulement à cause des postillons qui scintillent parfois d'abondance à la lueur des spots. Toujours cette danse aussi statique que saccadée, toujours ce combo au taquet pour une musique totale. Le morceau est chargé d'une violence sourde. Celle-ci monte crescendo, multiplie les fausses pistes, jusqu'à son tragique dénouement. Extrait : "Ca fait trois ans qu’il part chaque été au pays. Il aide comme il peut, là-bas c'est la misère... Surtout qu'on a toujours envie de montrer qu'on est bien ici. On entretient le mythe... Hubert c'est un homme, il leur dit : "Vous savez en France, la misère, ça existe." Mais ils veulent pas le croire. Ils disent : "Tu veux pas qu'on vienne, c'est ça ?" Lui, il comprend leur attitude, il leur dit juste comment ça se passe, quoi. Parce que si on veut changer le monde, c'est de chez soi qu'il faut le faire. Mais, au pays, on lui répond : "T'es un Blanc maintenant, ça se voit que tu connais pas la misère..."" La suite est du même tonneau qui dégringole. La fin est brutale.

'L'alchimiste' conclut le concert. Son ton, poignant et habité, est cependant recouvert dans la fosse par le grincement de quelques dents athées. Le boubou en moins, ce morceau rappelle le '28 décembre 77' que Kery James interprétait jadis en fin de prêche. Foi ou pas foi, cette sérénité en impose... Abd Al Malik dit simplement "Merci et one love". Et ça s'arrête là.

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