Article Concert Oxmo + Rocé + Abd Al Malik 2006

28/01/2007 | Par Anthokadi

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Il s'écoule souvent un temps très long entre deux beaux moments. Vingt minutes séparent la sortie d'Oxmo de l'entrée de Rocé, le temps pour les techniciens de s'activer. L'entracte est bref. Il permet néanmoins à un spectateur en béquille de se faire surnommer vingt fois "Grand Corps Malade" sur son passage... "Le Clermontois est moqueur" dirait Thierry Roland, sans savoir que le plus moqueur reste quand même le franco-corse - oxymore ? - qui nous accompagne.

Quelques notes de la 'Lettre à Elise' et autres scratches signés DJ Sparo précèdent l'entrée en scène de Sil Matadin, bassiste à l'instrument spectaculaire. Les deux hommes sont bientôt suivis par Rocé lui-même. Un peu plus tôt dans la soirée, nous nous étions croisés dans le hall. Rocé semblait alors tendu, inquiet. Le genre d'artiste qu'un mot semble pouvoir dévaster. Il montait en fait tout doucement en puissance, comme un judoka au sortir de la pesée. C'est d'ailleurs la première chose qui frappe lorsque l'heure vient de le voir débouler entre son bassiste et son DJ : allées et venues incessantes du fond de scène jusqu'à l'avant, épaules rentrées comme un puncheur qui s'apprête à casser des bouches et rectifier des cloisons nasales, Rocé est concentré à un point tel que ses yeux verts en paraissent parfois presque noirs. "Sortir le rap de l'enfance, tel est mon rêve d'enfant" : tirée de son titre 'Appris par coeur", la rime barre son T-shirt en lettres noires sur fond blanc. Eclairé de dos, son ombre se détache sur le mur d'en face, gigantesque, intimidante.

"Etrange sentiment d'appartenance à un monde varié mais dans lequel on me refuse la diversité" : morceau clef d'"Identité en crescendo", 'L'un et le multiple' ouvre le bal. "Métèque présent par l'esprit mais dont on ne veut voir que la chair" : les raisons de la colère sont nombreuses et visiblement mates de peau. Pourtant, bien que le public soit à majorité composé de Blancs, leur énoncé est volontiers contagieux. Ceux qui découvrent Rocé ce soir comprennent en quelques mots que pour la soirée mousse et cotillons, c'est râpé. "C'est toujours le même refrain : on dit "A la vie, à la mort", puis à la mort du besoin, on fait plus les mêmes efforts" : tout aussi âpre et désabusé, 'Amitié et amertume' prend le relais. Il est spectaculaire alors de regarder la foule commencer à s'arrêter de bouger. Observer l'effet des mots sur les visages et les contenances. Rares sont les concerts qui ne prêchent pas que des convertis – d'où l'intérêt à encourager ce type de plateaux multiples. Nous savions l'album implacable, mais nous n'imaginions pas un tel effet d'enclume.

Même les fumeurs de joints en oublient de les rallumer. Et pour cause : c'est un peu d'eux qu'il est question dans le morceau suivant, 'Ce que personne n'entend vraiment'. "Le tiers monde est mauvais mais t'y étais cet été, montrant ton bon côté, ta monnaie, pour ton biz de djumbés. Vive leur beuh d'ailleurs ! Vive leur révolution ! A vivre un peu loin d'eux, plus proche de ta télé, beaucoup de métèques dans ce jeu aiment être le talisman. Des ethnophileuses et ethnophileux en mal d'Orient. Chacun y trouve son compte et au bout du compte c'est si bon que tout le monde applaudit ce que personne n'entend vraiment..." Les gifles les plus puissantes se donnent donc bien avec la langue. Un droit de réponse ? Même pas. Rocé semble habité d'une saisissante urgence de dire. Il prend à peine le temps de souffler entre deux morceaux. Et là se situe peut-être le noeud des sentiments qu'il suscite dans le public : un mélange de stress et de bouches bées.

Les plus fragiles comptaient sur 'Des problèmes de mémoire' pour respirer quelques minutes ? C'est mal connaître le morceau, l'un des plus marquants de l'année 2006 : "L'histoire ne nous raconte pas l'histoire, elle nous raconte la moitié des faits. L'autre moitié s'est faite couper la langue, son silence est criard. Dans l'antre du savoir, il manque des pièces, des vérités, des versions, une comparaison, une mémoire." L'historien sénégalais Cheikh Anta Diop ne disait pas autre chose en son temps : "Au moment où l'impérialisme atteint son apogée, dans les temps modernes, en tout cas au 19ème siècle, l'Occident découvre que c'est l'Égypte - et une Égypte NOIRE - qui a apporté tous les éléments de la civilisation à l'Europe. Et cette vérité, il n'était pas possible de l'exprimer, voilà la réalité. L'Occident, qui se croyait chargé d'une mission civilisatrice en direction de l'Afrique découvre, en fouillant dans le passé, que c'est précisément cette Afrique noire, aujourd'hui son esclave, cette Afrique noire apparemment en régression, c'est bel et bien cette Afrique noire qui lui a donné tous les éléments de la civilisation, aussi extraordinaire que cela puisse paraître. Et cette vérité, tous les savants n'étaient pas également disposés à l'exprimer sans nuances. (...) Il y a eu des falsificateurs de l'histoire. Ils ont commis, ce que j'appelle - et je pèse mes mots - un véritable crime contre l'humanité. Parce que c'est dégradant pour quelqu'un qui est chargé de propager le savoir de transmettre sciemment des contrevérités. Il y a des générations entières de spécialistes occidentaux qui ont été coupables de ce crime à l'égard de l'humanité. Ils le savent... Ils le savent... Et après, c'est sur la base de ces faits falsifiés que l'on a formé des générations qui continuent à les perpétuer - quelquefois avec bonne foi - et, qu'une fois formés ainsi, quand on leur démontre la vérité, même au tableau, par éducation, ils ne peuvent plus y adhérer. C'est comme si vous versiez de l'eau sur de l'huile, en quelque sorte : ça ne prend plus."

Dans un système démocratique juste et sain, 'Des problèmes de mémoire' ferait a priori un carton aux "Victoires de la musique". Il serait peut-être même étudié en classe, in extenso. Pourquoi ? Parce que comme le disait l'écrivain Pierre Rabhi, "il n'y a rien de plus puissant qu'une idée dont le temps est venu." Et il semble aujourd'hui que le temps de ces idées-là soit venu. Nous regarderons donc les prochaines "Victoires de la musique" avec anxiété. Ou pas du tout.

Rocé live Un petit clin d'oeil à ses travaux précédents ('Changer le monde'), un autre à sa co-auteure Djohar, et Rocé repart déjà sur ses montagnes rousses. 'Je chante la France' redonne du pep's à la foule ? 'Les fouliens' la remballe aussitôt, et 'Besoin d'oxygène' achève de la savater bien comme il faut ("Les artistes sont tièdes et ont besoin d'être cons pour réchauffer leur création. Si les anciens savaient ce que nous foutons de leur liberté d'expression, ils n'en auraient pas sué comme d'un marathon. Au fond, l'intégration n'est qu'humiliation qui fait rire la salle. Vos rires de beaufs sont des balles et vos moqueries les rafales, alors pourquoi s'étonnerait-on d'un repli communautaire en aval ? Je huilerai les marches de Cannes, leur ferai avaler leurs vannes..."). Rocé n'a même pas besoin d'élever la voix : la musique le fait à sa place. Qu'il improvise un texte sur notre culture malade, et aussitôt son bassiste se charge d'entrecouper chaque phrase d'une note grave. Qu'il se lance a capella dans le morceau 'Seul', et les composantes identitaires dont il propose à chacun d'expérimenter l'amputation (origines, pays, amis, ennemis, sexe, genre, prénom, nom, visage) résonnent soudain comme autant de manques.

Son tour venu, 'Le métèque' est interprété avec tant de conviction qu'il conduit un voisin, rendu songeur par le propos, à se ronger les ongles d'une main pourtant plâtrée : "Devoir s'intégrer a un pays qui est déjà le sien, c'est flairer, se mordre la queue, donc garder un statut de chien. Quand je ne peux séparer les cultures qui m'ont faites Un, m'en retirer une partie c'est ôter tout l'être humain." A peine le temps de soupeser le dernier couplet que déjà Rocé enclenche le titre suivant, le paroxystique 'Aux nomades de l'intérieur'... Il use ici de la même démence emphatique que celle qu'Oxmo a mis dans son interprétation de 'Nirvana'. Refusant de "rendre ce regard que chez les autres on engendre", Rocé met en mots la paranoïa identitaire que peut susciter une vie à subir des coups d'oeil obliques : "Dans le mensonge que tout va bien on régresse à faire semblant, mais les yeux sont fenêtres sur l'âme et ton regard est absent." Le final du morceau est glaçant. Plusieurs minutes durant, Rocé répète en effet les derniers mots de la chanson ("la folie, personne n'en revient sans blessures"), insistant tant sur les deux derniers ("sans blessures") que l'auditoire finit par croire entendre "sembler sûr". A cet instant, jamais peut-être son ombre sur le mur d'un face n'a parue plus menaçante, et rarement public de rap aura été si attentif.

Une pause pour digérer tout ça ? Même pas. A la façon du Sergent Hartman dans "Full metal jacket", Rocé nourrit les plus hautes ambitions pour son public. Alors "en avant, marche !", et tant pis pour les lopettes. Tout au plus consent-il à un jump off, le temps d'un 'On s'habitue' dont la boucle de facture plus classique repose quelque peu les oreilles après tant d'audaces et de stridences musicales. "Avec un boulet au pied, on n'a pas le même poids..."

Le répit est cependant de courte durée. Y'a-t-il lieu de s'en plaindre ? La cacophonie contemporaine est si avare de paroliers dignes de ce nom qu'il serait dommage de s'en priver. Place donc à 'Ma saleté d'espérance'. "J'aurais voulu me prélasser entre divan et télé, mais y'a la sueur qui coule, et les idées qui dérangent" dit-il en substance. Il est des hommes qui étouffent de devoir sans cesse remettre à plus tard leurs aspirations à s'exprimer, et d'autres qui le font en priorité, quelles que soient les contingences. Rocé est de la seconde catégorie, et c'est un drôle de manifeste qu'il livre là, au final.

Le final ? Il le dédie ironiquement à "l'Association de la communauté du mouvement du hip-hop français". Le titre est 'Appris par coeur', et c'est de là que vient la phrase de son T-shirt ("Sortir le rap de l'enfance, tel est mon rêve d'enfant"). Ses collègues de micro ? De simples "bretelles". L'apostrophe est violente, à la limite du pamphlet : "Mec, si tu veux être machiavélique, lis Machiavel. Même que tu verras que tes dix putains d'années de vécu bien dur valent à peine et tout juste quelques bonnes années de lecture. C'est juste que personne n'a eu les tripes de le penser, de le dire, que cartable, stylo et l'air curieux changent à ravir ton allure." Un 'J't'emmerde' 2006 ? Non. Le discours est bien plus fin que ça. En témoigne ce couplet d'une féroce acuité : "J'enlève l'habit, la laisse et le collier du "on", ose parler en "je", m'échappe du clan et m'identifie. Parce que "on" ne fait rien pour vous, parce que c'est que du flan. Parce que "on" c'est trop vague et que je suis trop précis. Je me rends compte qu'au bout du compte si on s'enfonce, se prélasse, c'est attendre de chaque énarque une relation paternaliste. Mettre des "ils" en tout ce qui me dépasse à force me rend las. Parce que de qui je parle : de l'Etat ? Babylone ? Le Christ ? Enlève les "on" et les "ils" et, derrière ces draps blancs, se cachent les processus d'êtres vivants qui ont même chair et même sang, qui ont eux aussi cette règle du "oeil pour oeil, dent pour dent" - pourtant on ne la fait subir qu'à nos frères et dans nos plans."

Rocé et ses musiciens se retirent sans rappel. Place à présent à Abd Al Malik.

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