Article J-Roc, From Crack To Rap

Lors de nos longs échanges avec François Bonura, nous avions évoqué ses articles centrés sur la rue et le crime à New-York, et notamment le cas de J-Roc. Séance de rattrapage et fin d'une saga restée en suspens depuis l'avis de fermeture de Radikal.

03/12/2005 | Par Nicobbl

Article : J-Roc, From Crack To RapRadikal passe plus de temps à Queensbridge Houses qu'aucun autre magazine de musique, qu'il soit américain ou francais. Les "96 buildings" abritent des rappeurs certes, mais pas seulement. Au fil de nos séjours à QB, les rapports sont passés du statut professionel à amical avec d'autres habitants du project dont des dealers de crack. Ces derniers nous parlent de leur vie de tous les jours avec une aisance déconcertante et il était grand temps de montrer notre gratitude en leur donnant la parole. Pourquoi ? Certains lecteurs pourraient légitimement se poser cette question. La réponse est simple: tout se tient, les lyrics de cette musique qu'est le rap reflètent une certaine réalité et malheureusement, la vente et la consommation de crack font partie intégrante de cette même réalité.
Par qui commencer ? Le 21 Fevrier dernier, nous avons eu la réponse.

Dimanche 21 Fevrier 2004 donc, il est 14 heures. Je me ballade avec Issa Maiga (Entrepreneurs Entertainment) sur Twelve Street - 41st Side. On nous appelle par une fenêtre: "Isswzzle, Franswizzle, venez, c'est mon anniversaire !"
Dans un hall du quatrieme étage, J-Roc fûme son joint avec deux copines et nous propose quelques taffes. Non merci, on fûme pas.

Radikal: Ça te fait quel age ?
J-Roc: 21 ans...

R: Bravo, mais va falloir faire gaffe... A partir d'aujourd'hui, si tu "tombes", tu prends cher. Laisse nous t'acheter une bouteille de Hennessy pour fêter ca.

C'est parti, le prochain distributeur automatique est a un mile d'ici, sur Roosevelt Island, à mi chemin entre Queens et Manhattan. Un arrêt au liquor store et le tour est joué; reste à trouver un endroit tranquille pour se bourrer la geule, seulement voilà: l'alcool est interdit dans la rue. J-Roc ne l'entend pas de cette oreille et consomme allègrement en marchant vers le "Hill"...
Coup de théatre: un van s'arrête à notre hauteur, et les flics nous interpellent. Ils n'en veulent qu'à J et sa bouteille de cognac.

J-R: Déconnez pas... Vous faites chier, c'est mon anniversaire !
Le grand costaud: Ben tiens, elle est bonne celle-la, montre ton I.D (pièce d'identité)!

J-R: Alors ?
L G C: Alors c'est vrai... Laisse mon collegue appeler le central pour verifier si t'as un "warrant" (avis de recherche). Si t'es clair, je te laisse tranquille pour cette fois...

L'ambiance est déja tendue et J-Roc n'arrange pas les choses quand le cop fait de l'humour: "il est moche mon collègue, hein ?"

J-R: Tous les keufs sont moches, vous avez tous la même sale gueule... (Silence pesant)

Le "collègue" rend la pièce d'identité à contre-coeur et tout est bien qui finit bien: les flics repartent...

Issa: Faut pas t'étonner qu'ils te fassent chier, t'as vu comment tu leur parles ?
J-R: Nique leur mere, fuckin' pigs... Bon, faut que j'achète du lait.

R: Tu bois du lait avec le cognac ?
J-R: (Enlevant sa chaussure) Non, j'ai avalé mes "cracks", faut que je vomisse. Putain, heureusement qu'ils m'ont pas embarqué, j'ai plus de 200$ d'herbe dans ma Timb', regardez !

Un peu plus tard chez Carlito (autre dealer), J-Roc vomit ses cailloux et boit son cognac comme si de rien était.

R: Tu l'a échappé belle, tu parles d'un anniversaire !
J-R: T'auras vu le quotidien d'un vrai gangster de QB, quand est-ce que tu veux une vraie interview sur le crack game? Pour moi ce serait le plus beau cadeau, faut que je dise ce que j'ai sur le coeur.

Une semaine plus tard, les gamins jouent au basket sur le playground de 12 Street. Il fait beau et J-Roc répond à mes questions en savourant un "chicken-princess".

R: De quoi t'as manqué pour "prendre cette route", le manque d'argent, l'éducation ? On devient pas dealer de crack comme ça, qu'est qui t'a fait faire ce choix ?
J-R: Je peux pas dire que ce soit la faute de ma mère, c'est mon choix...
Je suis un négro intelligent mais je foutais rien à l'école, je fumais de la weed toute la journée, j'allais pas en cours... Une fois, ils ont dit a ma mère "on a jamais vu votre fils, on sait même pas à quoi il ressemble". Elle en avait marre, elle voulait pas m'acheter de nouveaux habits, je voulais tout avoir par moi même et voilà...

R: Tu deales du crack depuis quand, quel âge t'avais quand t'as commencé ?
J-R: J'ai grandi autour du crack, ça battait déjà son plein quand j'étais bébé. A l'époque on disait "free base", c'est bien après qu'on a commencé à appeler ça "crack-cocaine". Je me souviens, quand j'étais petit, ma mère me disait "dis à ton frère qu'on passe à table, va le chercher, il est où ?" Je le voyais sur le pallier avec des sales mecs tout dégeulasses, qui puaient... Je me disais "qui c'est, qu'est ce qui se passe ?"
J'ai deux frères; quand j'ai commencé à vendre sérieusement, j'avais 13 ans. Ils voulaient pas que je rentre dans le jeu, ils me tabassaient, prenaient mes cailloux et mes thunes pour que j'arrête mais y-avait rien à faire. Des fois, les crackés me disaient: "si je t'achète une dose, tes frères vont me tuer", je disais: "c'est moi qui vais te tuer si tu leur dit..."
Quand l'ainé (Ant) est allé en prison, il a pris huit ans et j'ai eu la voie libre.

R: Huit ans pour vente de stupéfiants ?
J-R: Pas seulement, ils lui ont ressorti son C.V: braquages, recel et crack bien sûr...

R: Il est sorti ?
J-R: Ouais, y-a pas longtemps.

R: Il était "Upstate" ?
J-R: Ouais, mais il a fait plusieurs prisons parce qu'il avait des embrouilles: Ricker's Island, Sing Sing et d'autres, j'ai oublié.

R: Qui étaient ces flics du 21 Février?
J-R: C'était la Task Force, c'est comme ça que s'appelle leur unité.

R: Ils "tournent" ou tu vois toujours les mêmes ?
J-R: C'est toujours les mêmes, en tous cas, pendant plusieurs mois d'affilé. De temps en temps y-a des jeunes nouveaux: "les 21 Jump Street", mais sinon c'est les mêmes. Ils patrouillent dans plusieurs projects des environs, pas que QB... Ils sont en civil mais c'est pas des "undercovers" (agents en civil). Leur truc c'est le flagrant délit, pas d'enquête ou de trucs comme ca. On les repère à cause de leurs voitures qui sont grillées mais ils s'en foutent, ils te serrent au moment ou t'es vulnérable, quand tu t'y attends pas ou quand tu peux pas t'enfuir, genre, si t'es garé ou dans une cage d'escalier.

R: Ce jour là, t'as avalé combien en poids et en valeur ?
J-R: Treize "rocks" ou "cracks" de 10$ et 20$. Tu comptes qu'un "rock" de 10$ pèse O,1 grammes. On utilise le système métrique qui est plus précis sur la balance, donc, j'ai avalé entre 0,13 et 0,26 grammes... Je me souviens plus de la grosseur de chaque caillou.

R: Tu vends que ces quantités-là, à l'unité ?
J-R: Non, j'ai toujours des "10" et des "20" sur moi mais y'a aussi des clients avec des commandes précises, y-a des mecs qui veulent un ou deux "rocks" de 50$ par exemple. Ils le disent à l'avance, je leur file rendez-vous et je leur vends.

R: Jusqu'à combien peut peser un caillou ?
J-R: Ben... y-a pas de limite mais disons qu'au delà de 100$, ca devient du "gros" et ça m'interesse pas. Le gramme c'est pour les "bons", les anciens clients, les mecs que je connais bien, sinon je vends pas, c'est pas mon marché.

R: Dans "Murda Muzik" de Prodigy, il y a une scène ou une meuf boit du produit vaisselle pour vomir, c'est véridique ?
J-R: J'ai vu... Pour moi c'est du n'importe quoi, j'ai jamais vu une chose pareille; si la meuf a peur pour son estomac, pourquoi elle avalerait du détergent ? Le lait, y-a pas mieux...

R: Pourquoi le lait ?
J-R: Juste au cas où... De deux choses l'une: soit les cailloux restent bien emballés dans la célophane et le demi gallon de lait (1,89 litres) va te faire vomir le paquet entier; soit l'acide de ton estomac nique l'emballage et ton organisme va morfler. Dans ce cas le lait t'immunise et "nettoie" ton estomac et ton intestin en priant pour que tu chies vite. Dans les deux cas, tu te fous le doigt dans la bouche pour en vomir le plus possible...et tu bois.

R: On peut mourir en avalant ?
J-R: Bien sûr ! T'as de tout, j'ai vu des mecs avaler jusqu'a 50 cailloux (entre 5 et 10 grammes) et s'en tirer sans vomir, j'en ai vu d'autres avaler moins d'un gramme et mourir en quelques jours. En général, t'es juste malade. C'est de la yéyo donc ton coeur va accélerer, tu transpires grave et tu stresses parce que t'as peur de clamser, c'est un cercle vicieux.

R: En plus de la coke, qu'est-ce qu'il y a dans le crack ?
J-R: C'est fini le bon vieux temps ou tu coupais avec n'importe quoi pour faire plus de thunes... Aujourd'hui, y-a trop de concurrence donc c'est de la bonne. Quand tu "cuisines", tu mélanges la coke avec du "baking soda" (levure), tout ça à haute température et tu moules un bloc que tu laisses refroidir. Une fois que c'est bon, tu coupes à la lame pour faire les portions desirées: 10$, 20$, 30$ en fonction de ton marché...

R: Tu "cuisines" tous les mois ?
J-R: Non ! Ça met vachement de temps a partir...

R: Combien représentait ta derniere session ?
J: J'ai acheté 60 grammes de yéyo pour 3000$. Avec ca, j'ai fait 6000 cailloux.

R: Je te crois pas... Tu vas me dire que tu fais au bas mot (6000 fois 10$) pour un investissement de 3000$, donc un profit de 57 000$ ?
J-R: T'as tout compris... Mais attention: j'en jette, j'en échange contre des services, j'en chie, j'en perd, j'en vomit, j'en offre à des "fiends" (clients) pour qu'ils reviennent, je paye des guetteurs etc etc. Un cracké t'achète un, deux ou trois cailloux max donc il faut énormément de clients avant d'y arriver.
A la fin de la journée, t'as entre 10 et 200$ sur toi et tu les dépenses aussi sec en weed, en alcool. T'économises pas, enfin, c'est dur... En fait, tu fais assez de thunes pour vivre au jour le jour mais pas plus...

R: J'hallucine...
J-R: Comme moi quand je vois les liasses, comme le cracké quand il fume, tout le monde hallucine (rires)... Non sérieux, c'est pas si simple; en plus, tu sais jamais de quelle qualité est la coke quand tu l'achètes donc si tu la coupe trop, t'es niqué et tu perd tes client, ils vont aller voir ailleurs. Quand tu cuisines, tu coupes mais une fois que c'est fait, tu peux pas revenir en arrière.

R: Le "fiend" fûme toujours dans une pipe ?
J-R: Presque toujours, y-en a aussi qui foutent ça dans une cigarette en enlevant un peu de tabac mais la pipe en verre reste ce qu'il y a de mieux comme conducteur de chaleur. Le crack doit être super chaud pour être fumé. Tu dois avoir une flamme constante pour tirer ta ou tes taffes.

R: Ta ?
J-R: Ouais, y-en a qui fument un caillou de 20$ en une seule taffe, ils brulent et ils aspirent au max, c'est vachement impressionant...

R: On peut mourir d'une overdose en fumant du crack ?
J-R: Non, tu meurs des conditions de vie que t'as en fumant du crack. Le mec qui est plein aux as va devenir plus maigre comme avec la clope ou l'herbe mais il peut fumer toute sa vie. Maintenant, la meuf du ghetto qui se prostitue sans se protéger, qui préfère acheter un caillou plutot qu'à bouffer, qui se fait expulser et dort dehors dans le froid, elle, elle peut mourir jeune, "that crack shit fucks you up my man"...

R: Est-ce que t'as vu des gens de QB, que tu connais, se dégrader petit à petit ?
J-R: Bien sûr, y-a des meufs avec qui on fleurtait quand on était ados, elles étaient bien en chair avec un bon cul, des beaux nichons, des beau visages. Aujourd'hui, c'est des épaves avec le sida, il leur manque des dents, elles ont les pupilles toutes dilatées, c'est chaud.

Les mecs, c'est pareil. J'ai un client régulier avec un bon boulot et une famille, il me disait qu'il fumerait toujours qu'une dose le week-end mais petit à petit il a dégringolé. L'autre jour il est venu me dire qu'il vendait la bicyclette de sa petite fille pour trois cailloux, j'ai refusé.

R: Ça t'arrive souvent ?
J-R: J'aime les mômes, je connais sa gamine en plus... J'aurais pu prendre la bicyclette, j'ai une petite nièce qui aurait kiffé, mais c'est pas cool... Avant hier y'en a un qui voulait me vendre l'ordinateur de son gamin, pareil, j'ai dit non.
Des fois y-a des meufs enceintes qui viennent me voir, tu te rends compte ?

R: T'as des problemes de conscience quand tu te regardes dans le mirroir ?
J-R: Tu m'étonnes ! Tous les jours, mais bon, je continue quand même, c'est pas moi le cracké. Je m'en bats les couilles, je prends les thunes "no matter what"...

R: Selon toi, quelle est le meilleur moment de la journée pour vendre ?
J-R: Le top du top c'est au petit matin: les "fiends" ont volé des trucs pendant la nuit et revendu tout ce qu'ils ont pu aux gens qui partent au boulot. Les nanas ont sucé des bites, les vieux ont vendu des bouteilles plastique au recyclage bref: le cracké a des thunes le matin. Mais...

R: Mais ?
J-R: Ben, dans le cas de QB, les flics sont déjà là en train de surveiller la cité et ils trouveraient suspect qu'on soit déjà debout, en plus les gamins vont à l'école, y'a trop 'd'honnêtes gens' tu vois ce que je veux dire ? C'est dangereux...

Moi, je fais beaucoup de chiffre à la tombée de la nuit, c'est moins grillé; les flics peuvent plus difficilement te voir dans l'obscurité. Mes clients savent où et quand me trouver, ils s'organisent...

R: En 2004, comment va le business?
J-R: Mieux que jamais parce que tu peux bosser en freelance. Y'a plus de monopole, tout le monde peut s'approvisioner en matière première. Avant, y'avait moins de grossistes, tu devais bosser avec d'autres mecs ne serait-ce que parce que la coke était plus chère. Aujourd'hui, les prix ont baissé grave et les "papas" sont obligés de vendre à plus de mecs pour faire des thunes. Un mec comme moi peut investir seul.

R: Explique aux lecteurs qui sont les "papas" et dis-moi pourquoi une cité comme Queensbridge Housing Project n'en a pas.
J-R: Les "papas", c'est les "dealers en gros", tu les trouves Uptown Manhattan, surtout à la 145ème et sur Broadway dans le quartier Dominicain ou alors chez les Portoricains de East Harlem. Ils sont à l'abri dans leur quartier... Si y-en avait un a QB, il se ferait braquer en moins de deux. Une fois que t'as une connection, c'est toi qui va chez eux et qui voyage avec la coke. Eux, ils se deplacent pas avec la yéyo.

R: Qu'est-ce qui t'empeche de faire du gros comme eux ?
J-R: Je suis pas latino et j'ai pas de connections avec l'Amerique latine d'où vient la coke, en plus faut avoir des appuis politiques. Moi je suis revendeur, c'est déjà un gros risque mais eux, ils sont importateurs, ils ont interêt à avoir un bon avocat parce que s'ils tombent, ils prennent entre 20 et 40 ans...

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R: Dans ton cas, tu prends combien si tu tombes ?
J-R: Pfff, c'est chaud en ce moment... Si on me prend avec moins de cinq cailloux, peu importe leur taille, on me colle un "misdeminor" et je sors le lendemain ou quelques heures apres parce que je suis considéré comme client. Si j'ai plus, je suis dealer et c'est une "felony", je peux prendre jusqu'à cinq ans... Avec la loi des "three strikes", le mec qui prend trois "felonies" pour le même chef d'accusation, prend perpetuité.
J'ai vu des mecs prendre quatre voire cinq "felonies" et être libres ou en liberté conditionnelle mais c'est parce qu'ils ont balancé. Fils de putes...

R: Putain, c'est un sacré coup de poker ! Le jeu en vaut vraiment la chandelle ?
J-R: Je sais pas pour les autres, je peux parler que pour moi... Y'a du fric à faire mais tu peux tomber facilement.

R: Pourquoi tu me fais confiance pour cette interview ?
J-R: Je sais où t'habites et tout le monde te connait à QB. Franchement, aucun keuf m'a jamais fait un cadeau pour mon anniversaire... Franswizzle, my nizzle, what's the dizzle ?

R: Je déconne... En parlant de balance, qui était London Two Thousand ? Tous les rappeurs de QB parlent de lui dans leurs lyrics...
J-R: Ah, ça, c'est LE sujet ou un des sujets tabous à QB. London 2000 était un négro qui parlait avec l'accent anglais, il s'est incrusté à QB parmi les mecs sur le "Hill". Il était habillé comme nous, trainait avec nous etc. Il a commencé à acheter du crack pour, soit disant, en fumer de temps en temps. Tous ces abrutis se sont rués sur lui genre: "London, tiens, prends le mien, il est meilleur". Résultat: en un mois, plus de vingt mecs sont tombés...

R: Comment vous avez su que c'etait lui le "rat"?
J-R: Après des mois passés sur le "Hill", il a disparu du jour au lendemain et des mecs l'ont vu témoigner au tribunal, en costard-cravate, pompes en croco...

R: Truc de fou ! Comme dans les films !
J-R: "A la Donny Brasco", même pire que dans les films ! Les mecs sont trop cons...

R: Pourquoi "les mecs" ? Tu lui a jamais rien vendu ?
J-R: Ca va pas la tête ? Il faut qu'un "fiend" fume devant moi pour que je lui fasse confiance, je me fous de savoir à quoi il ressemble ou si il est cool. C'est pour ça que je suis jamais tombé sérieusement en plus de dix ans de business...

R: C'est à dire ?
J-R: Quand j'avais 17 ans, ils m'ont serré avec 5 "cracks". Comme c'était la première fois et que j'étais mineur, ils m'ont filé une "felony B". Ils m'ont donné le choix: passer six mois à Rickers Island dans un programme de réhabilitation avec des cours comme à l'école ou bien prendre cinq ans de conditionnelle. J'ai préféré la prison et le programme.

R: Comment c'était ?
J-R: Pire que dehors ! Les mêmes embrouilles, la même came, des armes blanches: tout le package.

R: Jusqu'ou peuvent aller les "undercover"? Ils ont le droit de fumer un caillou pour les besoins d'une enquête ?
J-R: Non, la loi l'interdit, et heureusement d'ailleurs ! Ils peuvent acheter mais pas consommer; tout juste gouter la coke en poudre du bout du doigt pour s'assurer du produit. Ils s'en mettent un peu sur la gencive, pas plus.

R: Y'a forcément des flics accrocs...
J-R: Ouais mais ça, c'est un autre probleme. Ils ont pas intérêt à ce que ça se sache, ils se servent auprès des snitches (indics) c'est: "je te serre pas et tu me sers" (rires)...

R: Niveau flic, t'as vu des nanas ?
J-R: Ouais, y-en a des bonnes, des vraies actrices, elles jouent les "fiends": elles puent, se lavent pas, marchent comme des crackées et font croire qu'elles se prostituent ou qu'elles lavent des pares-brise au feu rouge. C'est pareil que les mecs: si elles fument pas devant moi, je leur vend rien.

R: Si le cracké se fait serrer, qu'est-ce qu'il prend ?
J-R: Quasiment rien, il est considéré comme un malade mais au bout de trois gardes à vue, ils le foutent en cure de desintoxication (traitement méthadone), qu'il le veuille ou non.


R: C'est pas bon pour toi ça...
J-R: Tu parles! Ils "retombent" presque toujours... En ce moment, j'ai un "surround sound system" de Panasonic tout neuf qu'un cracké m'a filé pour deux cailloux. Le cracké vraiment accro, c'est un truc de fou, tant qu'il a pas eu sa dose, c'est une autre personne. Le mec est prêt à vendre sa mère...

R: Facon de parler...
J-R: Mon cul oui ! J'ai une cliente qui vend sa fille.

R: Tu déconnes ! Genre: "j'ai un bébé à adopter" ?
J-R: Non, elle a une fille de 17 ans, extra bonne à qui elle a bourré le crane et la meuf se prostitue pour que sa mére puisse fumer. Tu vas chez eux avec tes cailloux et tu te fais sucer ou tu niques la fille devant la mère si t'en as envie.

R: Truc de malade... J'ai quand même l'impression que les jeunes n'accrochent pas, qu'ils sont revenus à "forty and a blunt". Je vois plus le sol jonché de dosettes en plastique...
Entre ceux qui n'accrocheront jamais, ceux qui meurent et ceux qui vont en cure ou en prison, comment ça se fait que le business reste stable ?

J-R: Y'aura toujours des gens accros, la vie réserve des surprises... Le mec qui perd son taf, la nana déçue par la vie ou je sais pas quoi... Les crackés viennent de partout aux Etats- Unis, un jour ou l'autre, ils finissent à QB. Tu vois plus les dosettes par terre parce que ça se fait plus. C'était impossible ou très dur à avaler. Quand tu te faisais chopper avec des "ampoules", tu pouvais soit courir, soit les jeter en espérant que les flics les trouvent pas. Y'a des mecs plus jeunes que moi qui fument: des blancs des alentours, des noirs, des latinos, j'ai même deux ou trois clients chinois et un "Ben Laden" ! (yéménite, tenancier d'épicerie).

R: J'imagine que le client est sacré mais est-ce qu'il y a des choses que le cracké "n'a pas le droit de faire" ?
J-R: Non, je leur laisse tout faire à part fumer devant les tout petits. Y-en a qui jouent les malins, faut les corriger. Une fois y-en a un qui m'a arnaqué, je me suis pas méfié parce qu'il venait souvent me voir. Il arrive en vélo, me prend cinq cailloux de 20$ et s'en va... Je déplie le billet et c'était un "single" (billet de 1$). Fils de pute, je l'ai coursé sur six blocs, je l'ai balayé du vélo et je l'ai attrappé par le cou. Il avait les cailloux dans la bouche, je lui ai fait cracher comme si j'étais la police et je lui ai rendu son dollar pour pas qu'il aille raconter n'importe quoi genre: "J-Roc m'a dépouillé". Bouffon va ! (rires) Il est pas prêt de revenir...

R: Niveau rap, qui a des lyrics fiables ?
J-R: Ben, pour QB... Nas et Mobb Deep savent écrire mais ils ont jamais rien vendu, ça c'est sûr. Comme Tupac, ils décrivent bien la situation mais ils sont pas dedans. Les vrais, c'est Blaq Poet, les War Dogs, Infamous Mobb, Crime Family, Lake... On va dire que c'est des ex-dealers qui font du rap, le reste c'est des rappeurs qui parlent du "crack game". Fifty a l'air de savoir de quoi il parle... J'en oublie bien sûr, je connais pas tout le monde. Le meilleur parolier reste Biggie sur 'The Ten Crack Commandments', il a tout résumé...

R: "Never let no one know, how much dow you owe, cause you know" et "Never get high on your own supply" sur l'intonation d'Elvira...
J-R: C'est ça, les plus grosses balances sont les jaloux, les autres mec qui dealent... Pour "Never get high", il a raison: j'ai jamais fumé... jamais.

R: Merci pour tout, c'était cool et instructif.
J-R: Merci à toi. Quand est-ce que je verrai le magazine au fait ?

R: Dans un mois et demi à peu près.
J-R: A "dans un mois et demi" alors ! Peace...

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