Article Concert Diam's + Kanye West 2006

24/09/2006 | Par Anthokadi

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"Le petit Kanye est attendu sur la scène du Théâtre antique de Vienne, merci" : à mesure que l'entracte se prolonge, le vrai Guy est sur le point de faire son retour. Le souvenir cuisant de concerts passés lui revient. Snoop 1999 - coups de feu dans la fosse pendant l'entracte, et accessoirement absence de Snoop -, Wu-Tang 2004 et Lauryn Hill 2005 (attentes interminables). Là, c'est le faible remplissage de l'amphi qui inquiète Guy : "Il faudrait pas qu'il prenne la mort et nous plante là !" D'autant que l'onclesamophilisme serbe a ses limites - les larmes de joie familiales du 11 septembre 2001 en attestent... Il ne faudrait pas que Kanye tarde de trop, donc.

Pour Papa-au-Rhum, en revanche, le spectacle est plaisant. Voilà une demi-heure déjà que les techniciens s'affairent sur la scène, et les premiers indices lui arrachent un sourire satisfait. Une harpiste, deux violoncellistes, trois violonistes. Toutes blanches. "Petite revanche sociale, hin hin, hin." S'il a un fils, Papa-au-Rhum l'appellera Kemi Seba.

La température de l'air est de 33° C. Le soleil s'est couché il y a quelques minutes. Soudain la lumière s'éteint. Les portables, successeurs officiels des briquets de jadis, se mettent en mode "Rec.", tels une nuée de lucioles dans les tresses de Modeste M'Bami.

L'orchestre se met en action, les choristes aussi. 'Diamonds from Sierra-Leone' d'entrée de jeu, en live et a capella. Kanye West qui fait son entrée à contre-jour, bras en croix. Costard blanc, lumière turquoise. Sourire Fluocaril, polo rayé. Chaîne en or, air pénétré. Christique est l'intention, extatique est la foule. Papa-au-Rhum, l'objectivité faite homme : "Ca c'est du son".

Le dandy s'avance, imposant presque à la foule un petit pas de recul. De turquoise, l'éclairage devient rouge. A chaque morceau sa couleur, et celui-ci s'appelle 'Heard' em say'. Guy serre sa moitié contre lui. Papa-au-Rhum : "Chais pas pourquoi, mais ça change un peu de Diam's, non ?" Kanye, lui, traverse la scène de long en large, au plus près d'un public ravi de cette proximité inespérée. A la fin du morceau, un détail semble toutefois irriter l'élégant. Un problème de retour au niveau des amplis, apparemment. En bon producteur méticuleux, M. West commence à froncer les sourcils. Guy, lui, se ronge les ongles. Un caprice en direct ? Non. Les techniciens s'affairent, et finissent par solutionner le problème.

Cette fois, le concert peut vraiment débuter. Non sans un petit "Il est pas beau mon costard ?" venu de l'homme que d'aucuns ont rebaptisé "L'humilité incarnée", et traduit par son DJ canadien... Sur 'Touch the sky', Madame Guy Georges pousse un soupir : "Je préférais Diam's". Témoin de la scène, Papa-au-Rhum secoue la tête, navré : "Je ne connais pas cette personne"... Les morceaux s'enchaînent, provoquant l'exode du public-venu-pour-Diam's et le bombage de torse des fondamentalistes à la patience récompensée. En transe, un gamin se met à danser comme un taré. Les bras croisés, toisant la scène, sa mère siffle : "Beau costard, mais il a point d'allure, ce type", avant de se pencher vers son compagnon et de lui confier le fruit d'une méditation sans doute de haute volée, puisqu'il provoque un "T'exagères !" dudit compagnon et un éclat de rire de ladite mère.

Pour 'Addiction', Kanye fait péter le stromboscope rouge, et sa choriste vient danser en ombre chinoise. Papa-au-Rhum : "Ca te rappelle pas le générique de "Do the right thing" ?"... Les tubes succèdent aux hommages. 'Drive slow' précède une reprise de 'All the lonely people' des Beatles. Le tube 'Crazy' de Gnals Barkley est repris à coups de violons et de choristes. Sylvain Wiltord est debout, comme tout le monde. Un clin d'oeil à The Verve, un autre à Jay-Z, un troisième à Alicia Keys ('You don't know'). Guy ne calcule même plus sa copine - même si celle-ci aimerait bien qu'il cesse de danser de manière aussi indécente. Papa-au-Rhum ? Entre deux morceaux, il trouve le temps de clarifier sa position : "Je vais me branler, je reviens."

Dieu seul sait pourquoi, mais 'All falls down' rendrait presque notre jeune père de famille mélancolique : "Tout ça me rappelle l'époque des concerts en Suisse. C'était il y a 15 ans et, niveau rap, il n'y avait vraiment rien à se mettre sous la dent par ici. Alors nous partions en voiture à Zurich, Berne... Il y avait Kamel, Manu, je te raconte pas les expéditions..." Sur scène, le festival Kanye West se poursuit. Ray Charles, Ludacris, Twista : les ombres portées sont en nombre, cela commencerait presque à faire oeuvre... D'un coup, les lumières virent à l'arc-en-ciel, et le maître de cérémonie annonce la séquence funk. 'Blame it on the boogie', des Jackson 5. La foule se met à sauter partout. Sylvain Wiltord manque de faire tomber un de ses gardes du corps. Seul Papa-au-Rhum reste impassible : "C'est du Michael, ça ? Je danse pas sur la zik d'un pédophile." Dix secondes après, notre bon père de famille se met tout de même en action. Au programme : de grands coups de fesses latéraux et des demi-tours sur lui-même. C'est peu de dire qu'il occupe l'espace.

'Through the wire' marque le point d'orgue de cette séquence de folie. La voix pitchée du sample semble s'élever haut dans le ciel antique de Vienne. Kanye tape dans quelques mains, du bout des doigts - il ne faudrait quand même pas se faire tirer sa Rolex. Puis il se retire, laissant le public ressentir le manque.

De ces instants entre la première sortie d'un artiste et son rappel par le public, Dieudonné disait au cours d'un sketch : "Faut pas croire que l'artiste fait des choses incroyables derrière le rideau, hein. En fait, il est juste debout, il regarde sa montre et il attend." Papa-au-Rhum sourit de l'anecdote. Guy Georges, lui, est en pleine discussion avec Madame. Il tente de lui expliquer que le concert n'est peut-être pas terminé. Madame se rassoit presque à regrets. Ce n'était pas faute de l'avoir briefée, pourtant.

De fait, les musiciens reprennent place. Retentissent alors les notes tant attendues, souvenir d'un mémorable réveillon à Amsterdam, et Kanye - "George-Bush-doesn't-care-about-black-people" - West qui revient : "We at war with terrorism, racism, and most of all we at war with ourselves"... 'Jesus walks', dans ce cadre et à cet instant du concert, devrait être remboursé par la Sécu. 'Hey mama', qui arrive juste derrière, enfonce encore un peu plus le clou. Sylvain Wiltord est debout, l'amphi est debout, et Kanye n'en finit plus de pousser le râle rauque qui revient si souvent dans ce morceau.

'Touch the sky' arrive juste derrière. C'était déjà le 2ème morceau du concert, c'en est à présent le 22ème. Ca sent la tisane, le pyjama et le dodo. "Top of the world, baby, top of the world" : Madame Guy Georges semble enfin se laisser prendre au jeu. Guy ne se laisse pas abattre. Papa-au-Rhum, lui, vient d'entrer en religion... Un dernier coup d'archet, quelques pas qui s'éloignent, le silence d'une nuit d'été. Il est 23h45 ce 19 juillet 2006 lorsque Kanye West quitte la scène du Théâtre antique de Vienne.

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