Article Sefyu Apocalyptov

"Vas-y retroussez vos bites dans vos slips". Moscou, mercredi 21 mai 2008. Chelsea et Manchester United s'entretuent sur une pelouse à coups de ballons. But avoué, deux lignes de plus. Une sur le CV des joueurs et des coaches, l'autre dans les narines des dirigeants. Au même moment, casquette de biais, Sefyu s'avance sur la scène du Ninkasi Kao de Lyon. Concertov-best of.

08/09/2008 | Par Anthokadi

Article : Sefyu Apocalyptov"Autant crever les yeux ouverts que vivre les yeux fermés, je préfère t'aimer qu'un mariage casse-bélier. Pourquoi mourir suicidé quand t'as l'occase de te faire buter ? Pourquoi monter ? J'habite au rez-de-chaussée... " Le temps est parfois le meilleur ami de l'onde. Vingt mois auront été nécessaires après la sortie de "Qui suis-je ?", premier album de Sefyu, pour (re)découvrir la plume tapie derrière les beats, clips, gimmicks et autres stratégies marketing à la Sun Tzu. Certes, ce n’est ni Sako, ni Gueko, ni Esco, ni Lalcko, ni Despo, mais ça dépote aussi dans son genre. L'impact se situe aux deuxième et troisième couplets du douzième morceau, 'Goulag'. Autant être clair : l’écoute attentive de ces couplets, lors d’une marche solitaire par une nuit glaciale, recouvrit en quelques secondes une paire d'oreilles de beurre noir - mieux qu’une double page dans une revue d’urbanisme et de cohésion sociale. Sur fond de clavecin austro-franchouille emprunté à l’autoradio du tilbury de Barry Lyndon, l'auteur de 'Senegalo-Ruskov' et de 'La vie qui va avec' s’en prend d'abord aux oeillères administratives du courant Hélène Carrère d'Encausse : "Ici y'a pas de fifty-fifty même quand t'as tes fafs. Pour les biffs, prend une fouffe, fait dix-sept gosses et braque la CAF : c'est la seule MAAF d'un immigré sans taf qui assure son mafé, Western Union vers le bled au staff, suit la cadence même si c'est pas la teuf. Respect à ceux qui le prouvent, qui n'ont pas le temps et qui gardent la touffe. Les re-pés qui souffrent, logés au foyer, mille-fa au bled, sacrifiés pour un gramme de prosperité. Dans le marché de la vie, j'ai pesé la violence en marchant. Je m'essouffle m'a dit le marchand (ouh !), en sachant que dans les champs les animaux chient là où le blé pousse chien… Au sale je fais sécher mon argent. Ce qui ne te tue pas renforce ta personne, le Capitaine Crochet n'a égorgé personne. Crouille, impossible de falsher la réussite jusqu'à Pattaya. C'est le même prix pour tous - y'a pas de soldes."

Crise d'adolescence et pied d’entrée. Bref refrain pour respirer, bref silence, et déjà le marteau-pilon vocal embraye sur le système éducatif hexagonal, comme mille autres avant lui mais avec une faconde qui n’appartient qu’à lui. "Bras croisés, tête dans les bras, à l'école c'est le coma. T'as choisi d'être une bite, t'as mis les têtes en guillotine... Classe ! Dans la classe, tu traînes au fond comme un schlass, menace les profs. Le daron comprend pas donc il rlhass... Version Molotov, t'en profites tu fous le feu : c'est la naissance de ceux qui éteignent le feu avec l'essence... La crise d'adolescence n'existe qu'en France. T'as hébergé le danger comme un poisseux dans un concours de chance. Le ghetto système change pas d'automatismes, fermeture centralisée sans option climatisée, crouille... Immigré, choisis bien ton pied d'entrée. Y'a plus de queues au MacDo qu'à Sciences Po. Percer dans le re-spo ? Sans arrières, ton ignorance mon cul ! Même Ronaldo pour ses jambes a souscrit une assurance... Goulag ? C'est la marque du morceau. Petit frère, jette pas ton cartable pour abattre le fer."

Mercredi 21 mai 2008, Ninkasi Kao de Lyon. L'album "Suis-je le gardien de mon frère ?" a neuf jours et le public les épaules carrées.

Travelo. Assis à la table du bar qui jouxte la salle de concert, trois verres dans le nez et une plâtrée de frites en vrac sur le col de la chemise, les amis Guy Georges et Papa-au-Rhum font mine d'hésiter quelques secondes pour délaisser la finale de la Champions League et se rendre au show de l’autoproclamé "cocktail humain". Quelques secondes, pas davantage. "Gros, dans la vie faut faire des choix, toi même tu sais". Ce sera leur dernier mot sur le sujet, entre deux bordées d'insultes à l'encontre de cette "fodes cararlho de salope de travelo de danseuse portugaise de Cristiano Ronaldo, j'peux pas me le dicave" (Guy) et la lecture bras levés pleine double-page centrale de L'Equipe du jour, obstruant la vue des autres spectateurs (Papa-"keskia ?"-au-Rhum). Comme d'hab, les deux épicuriens regretteront le lendemain matin - "match de merde, dégoûté. Ma parole j'aurais dû aller voir Sefyu !" - et oublieront le tout le soir même, terrassés par un nouvel apéro fier et digne autour d’un jeu de dés (le jeudi marquant comme chaque semaine le coup d'envoi du week-end).

Bref.

Pochette d’album en format 4 x 3. Les lettres S, E et F en blanc sur fond noir. Y, U, et ncc (Natural Court Circuit, son groupe) en noir sur fond rouge. Drapeau sénégalais au quatrième rang. Public "jeune et ambitieux, parfois vicieux" à moitié l’oreillette au match de Moscou et DJ First Mike chargé de putter the hands of the crowd in the air : le concert (dé)bute. Il y est rapidement question d’autoroute A1, de ciseaux-retournés acrobatiques ou de testicules nommées Surprise floquées Vincent McDoom. Côté prods, le cliquetis des culasses de métal succède aux craquements des détonations à une cadence que n’aurait pas renié l’Ennio Morricone bruitiste de 1964. 'Au pays du zehef' fait mouche. 'En live de la cave' fait mouche. 'Sans plomb 93' fait mouche, et ce n’est qu’à mi-concert que Sefyu soulève un coin de casquette pour envoyer un calme "Bonsoir tout le monde, ça fait plaisir de vous revoir".

Mystique. Entouré de ses compères du G-Huit RR et Baba, Sefyu s’assoit pour interpréter 'Le journal', tourne le dos à la fosse lors de ses interludes – accentuant ainsi la mystique de l’homme sans visage – et simule des face-à-face meurtriers avec ses faire-valoir qu’il envoie un à un au tapis à la seule force symbolique de son flow, asséné casquette au clair, genoux fléchis et dorsaux moulés dans le polo rouge. Question chorégraphies, rien à dire, c’est bossé. Les beats sous trinitrotoluène de Therapy and co ne sont pas tombés sur un nain gras. Question messages, les apartés moralisateurs délivrés torse bombé campé sur jambes puissantes ("Môme, muscle ton cerveau ! ") n’échappent pas à l’écueil de l’enfonçage de baies vitrées sans vitres, mais la démarche semble sincère et l’humilité manifeste du bonhomme impose de donner leur chance à ces longs prêches. "C’est le récit de la brise et de la braise, bise d’une société éprise de guerre en guise de crise"… "J’ai crié l’espoir dans l’oreille du vent muet, sourde de son ma lassitude l’a ému, ouais"… "En somme j’ai vaincu l’épée, vaincu par le baiser. L’homme taillé comme un bison troque sa lame pour les larmes usées…" : exécuté en montrant ostensiblement les deux couleurs de sa main, le côté paume et le côté peau, 'En noir et blanc' sonne de fait comme une oasis presque décalée face aux joues émaciées et aux cernes jointées d’une partie du public.

Pneu. Car le public de ce soir est plus Linford Christie que William Baldé dans le port de tête et les bouffées de non-sourire. Les derniers arrivés se jaugent en silence d’un regard de biais et des crachats tombent du balcon du Kao. Ils ne sont pas destinés à l’artiste mais à faire passer l’haleine âcre du pneu consumé, et tant pis si les ingés son se trouvent juste en dessous – eux croient qu’il s’agit de vapeur d’eau liée à la condensation. Les "braccos" de 'Parloir fantôme' provoquent des hochements de tête pénétrés dans l’assistance. Qui n’en n’oublie quand même pas de se lâcher et de gronder de plaisir. Lorsque Sefyu lance "Vénissieux c’est pas la West Coast" dans 'Patate de forain', la fosse se déporte d’un bloc sur la gauche. Lorsqu’il rappelle que l’auteur de la prod de 'Molotov 4' est originaire des environs, la fosse se déporte d’un bloc sur la droite. Lorsqu’il entame 'Mon public (si si la famille)', c’est Biarritz à marée haute : une centaine de paires de jambes vient s’écraser sur le devant de la scène comme les vagues d’équinoxe sur le ponton du Rocher de la Vierge. Ne manque que Joey Starr et son featuring sur 'Seine Saint Denis style nouvelle série' pour sarcler pour de bon le plancher du Kao… Et tant pis si ledit public, épuisé par un ultime ex-voto mêlant fierté d’être n°1 au Top album "devant Madonna et Francis Cabrel, les gars", présentation de ses acolytes façon speaker du Stade de France et modestie stabylotée ("ici y’a pas de star : moi aussi quand je vais aux toilettes, ça pue la merde"), en oublie de demander un rappel à l’intéressé. Celui-ci revient quand même, tape de nouveau toute la salle sur ‘Molotov 4’ et s’en va, flow stromboscopique évanoui dans le lointain des loges, laissant derrière lui une fosse aussi exsangue qu’exigüe.

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