Article Fatal Bazooka, et après ?

"A une époque où les ventes de disques sont médiocres, notamment dans le hip-hop, une parodie d'album de rap vient d'être certifiée disque d'or en moins d'une semaine, avec quatre singles consécutifs programmés sur les ondes. Qu'est-ce que ça t'inspire et qu'est-ce que ça augure pour la suite ?" Cela ferait un beau sujet au bac de philo. Sauf que la question n'a ici rien d'abstrait.

02/07/2007 | Par Anthokadi

Article : Fatal Bazooka, et après ?Sorti le 28 mai 2007, l'album "T'as vu ?" de Fatal Bazooka est aujourd'hui pilonné sur les ondes et les écrans comme aucun autre album de rap en français ne l'avait été avant lui. Lorsque la parodie prend le pas sur la musique à message, lorsque les maisons de disque, les radios et les télés ouvrent grandes leurs portes à un genre musical auquel elles tournent d'ordinaire ostensiblement le dos, est-ce là le signe avant-coureur d'un certain déclin ou au contraire une sérieuse raison d'espérer ? Petit tour d'horizon en compagnie d'une vingtaine d'observateurs arbitrairement choisis, dont les regards se contredisent parfois et se complètent souvent. Au-delà du strict "cas" Fatal Bazooka, une belle occasion de brosser un portrait en creux de l'"industrie culturelle" française en 2007. Et, en passant, de coller l'oreille contre la poitrine d'une époque paraît-il moribonde.


Rocé, auteur des albums "Top départ" (2002) et "Identité en crescendo" (2007) :

"Quand on choisit comme fond de commerce de faire rire ou peur, au jeu du spectacle et de la caricature il y a meilleur et plus expérimenté que la plupart des rappeurs. Personnellement je suis le premier à ne pas voir la différence entre la parodie et le "vrai". Car je me fous de savoir qui est le plus crédible pour bien faire le monstre ou le clown. A partir du moment où les rappeurs caricaturent et falsifient eux-mêmes leur propre vécu et leur propre condition, il ne faut pas s'étonner qu'ils se fassent déposséder par leurs "chefs", les animateurs détenteurs du Spectacle. Ceux-là ne sont pas les responsables, ils ne font que prendre le train qui passe."


Aldebert, auteur-compositeur-interprète de chanson française, auteur de la parodie 'Le 2.5' (2003) :

"Je suis plutôt amateur de rap. J'aime bien Diam's, Fabe, la Scred Connexion, Sniper... Je ne connais pas bien tout l'univers du hip-hop, mais ce style recense pas mal de très bons auteurs. Je mettrais en haut de l'échelle MC Solaar que l'on peut considérer comme un auteur de chansons, tout simplement. Le morceau 'Le 2.5' [NDR : parodie réalisée avec la complicité de La Madeleine Proust, humoriste] est né d'un délire écrit pour les potes un soir. J'avais envie de mélanger ces deux "mondes" : le hip-hop et le terroir franc-comtois avec leurs codes et leurs vocables si différents ! Le point commun avec Fatal Bazooka, c'est l'envie de faire marrer les autres, même si ma parodie reste plus "private" puisqu'elle parle d'une région. Du coup, un Breton ou un Niçois y sera moins sensible (sourire). Pourquoi un tel succès de Fatal Bazooka ? Les gens ont besoin de se marrer, de revenir à des choses moins fabriquées. On peut rapprocher ça de l'engouement pour la chanson au début des années 2000, avec des groupes comme Les Têtes Raides ou Louise Attaque, qui venaient prendre la place des artistes fabriqués et surmédiatisés. C'était aussi une réaction du public, qui semblait vouloir revenir à des artistes "authentiques", simples, qui ne se prenaient pas au sérieux... Concernant les clichés du rap et du Rn'B, c'est vrai qu'en passant de temps en temps devant les écrans de télé qui diffusent en boucle les clips sur MTV, Fun TV ou M6, on a droit aux mêmes codes : culte de l'argent et filles faciles en grappe (sourire). Il y a, me semble-t-il, un fort décalage avec le quotidien des gamins qui vivent dans les cités... Du coup, le clip de Michael Youn fait un bien fou : un peu de second degré dans cet univers macho plutôt archaïque finalement. On en redemande (sourire)."


Escobar Macson, MC de Villetaneuse (93), auteur du street-album "Résurrection" (2006) :

"Michael Benayoun est un type marrant mais qui, à mon goût, va un peu trop loin dans son délire parfois... Comme quoi le hip-hop n'est pas pris au sérieux, il fait du chiffre avec des conneries de merde ! C'est la totale avec son dernier clip 'J'aime trop ton boule' : il se fout ouvertement de la gueule des Kossity et compagnie. Moi, à leur place, ça me foutrait les boules. Sachant que le milieu ragga-dancehall est assez macho, pour moi c'est de la provocation réfléchie ! Je n'aime pas ce genre de conneries d'homosexuel parce que ce n'est pas normal (je ne suis pas homophobe), avec un Magloire de merde qui vient faire une fois de plus "du bien" à la communauté noire, c'est foutu ! Le hip-hop a besoin d'humour mais pas à ce niveau car ça le salit. Ce mec est une plaie, mais si il continue comme ça, c'est lui qui va saigner parce que le rap c'est pas le cirque Pinder ! En conclusion, qu'il fasse ce qu'il veut mais qu'il ne blague pas avec notre art."


Shaolin, MC de Grenoble (38), membre de la structure Le Monaster, à l'origine des compilations "A l'instinct" volumes 1 (2003) et 2 (2005):

"Le rap est coincé du derrière en France. Les acteurs de ce mouvement musical me semblent un peu trop se prendre au sérieux - en témoignent leurs tronches d'enterrement sur les photos de presse en général. Du coup il est facile de le prendre comme cible et de le tourner en parodie burlesque avec plus ou moins de succès. En général ces parodies sont l'oeuvre de gens extérieurs, je veux dire de gens qui n'ont que de faibles bases du phrasé rap, du flow, de la façon de kicker sur un beat, donc le problème c'est que ça aboutit à des morceaux de merde comme Kamini par exemple. Mickael Youn, lui, c'est un peu différent. On sent qu'il baigne un peu dans le rap en tant qu'auditeur et qu'il a compris la recette. Du coup il parvient à livrer des morceaux où ça rappe moins dégueu et où il fait mouche avec son humour au ras des pâquerettes.
Nous vivons dans une ère où le sourire est un luxe tant nos existences paraissent moroses. On s'ennuie ferme à la cour du roi alors les bouffons sont les bienvenus pour mettre un peu d'ambiance et nous faire travailler les zygomatiques. Mais attention, faire rire n'est pas facile, peu de rappeurs sont à même d'y parvenir. On le voit bien lorsqu'un groupe au demeurant sérieux comme Posse 33 tente de répondre au 'Fous ta cagoule' en parodiant la parodie et en donnant naissance à un morceau raté qui ne fait rire personne.
Bergson disait que le rire est provoqué par un comportement humain qui se rapproche d'un comportement de machine (en gros, hein). Le souci c'est que nos rappeurs sont des machines - à sous, parfois - et qu'ils ne le savent pas. Ils sont un peu l'invité au buffet du mercredi soir. Du coup quand ils s'essaient à inverser les rôles, ils n'inversent rien du tout. Pire, ils s'enfoncent inexorablement... Tout ça pour dire que la musique à vocation humoristique ou parodique a toujours existé, et je pense qu'elle a paradoxalement tendance à faire davantage mouche dans les genres musicaux où l'humour a à priori le moins sa place...
Dans le rap US l'humour est omniprésent, les artistes ont une dimension plus grande que leurs homologues français. Là-bas on est un entertainer avant d'être un simple rappeur. Du coup les parodies sont faites par les propres acteurs du mouvement. Elles sont donc plus "recevables" et moins décriées que ce que l'on voit chez nous.
Moi perso ça ne me dérange pas de voir des parodies vendre beaucoup. Ce qui m'ennuie c'est de ne voir que des parodies dans les meilleures ventes rap au détriment d'artistes que je juge plus intéressants en terme de rap pur. Ces parodies, ce rap comique de bas étage me confortent également dans mon opinion que la notion de "bon rap" se pervertit de plus en plus. Désormais des gens comme Kamelancien, Sefyu, j'en passe et des pires parviennent à conquérir un public malgré un niveau technique que je trouve vraiment bas de gamme. A force d'entendre du rap mal rappé, il s'installe dans la tête des gens et devient la norme. Voilà la seule chose qui me gonfle profondément. On est loin de l'époque des débuts 90 ou chacun se battait pour bouffer son rival techniquement - cette évolution peut d'ailleurs être ressentie au travers d'un seul artiste très emblématique de cette perte de recherche en technicité : MC Solaar. ..
Je terminerai quand même en disant qu'autant 'Fous ta cagoule' m'a saoûlé, autant la parodie de Diam's m'a fait marrer cinq minutes et autant 'J'aime trop ton boule' est vraiment très réussi. Je m'éclate à chaque fois que je tombe dessus. Comme quoi, on peut être assez "sectaire" dans son approche du rap mais garder un brin de lucidité quant à la qualité intrinsèque d'un morceau pondu par un arriviste notoire doté d'un certain talent quand même."


Fabien Fragione, manager d'IAM :

"Je n'ai pas de frustration particulière par rapport au succès d'une parodie comme celle de Fatal Bazooka. J'ai vu les clips et ça m'a fait rire. A la rigueur, le seul aspect qui pourrait me poser problème, c'est que dans l'esprit d'un certain public, s'installe petit à petit l'idée que le rap, c'est ça. Moi si NRJ programme IAM, les Psy4 ou Soprano sur sa playlist en même temps qu'elle pilonne Fatal Bazooka, ça ne me pose pas de problème. Le problème c'est que ce n'est pas le cas, loin de là.
Il y a un vrai combat en ce moment entre ceux qui font du rap et ceux qui le diffusent, avec le public entre les deux. Pour les programmateurs radio, Fatal Bazooka, ce n'est pas du rap, donc ils le diffusent. Pour le grand public, c'est du rap diffusé en radio, donc ça s'écoute. Quant à ceux qui font du "vrai" rap, eh bien va t'y retrouver avec toutes ces étiquettes ! Nous avons la chance en France, depuis quelques années, d'avoir des albums de qualité qui s'adressent à un public de plus en plus large et qui font des chiffres honorables. Le rap a enfin arrêté de se regarder le trou du cul, c'est plutôt une bonne chose, non ?
Alors est-ce que nous, à Marseille, nous sommes sentis visés par ces parodies ? Nous non, mais d'anciens avec qui nous avons bossé, oui. Quand tu entends 'Fous ta cagoule', c'est clair que tu reconnais la Fonky Family.
Certains disent que les artistes se mettent d'accord entre eux pour faire ces parodies ? Vas demander au Rat Luciano ce qu'il en pense de 'Fous ta cagoule', je ne suis pas sûr qu'il ait été spécialement emballé ! En ce qui nous concerne, Fatal Bazooka ne tire pas que sur le rap marseillais dans son album, donc ça va (rires)... Et puis au fond, être parodié et savoir bien le prendre, c'est un peu comme avoir sa marionnette aux "Guignols de l'info" : d'une part c'est une forme de reconnaissance ; d'autre part c'est la preuve que tu as un certain sens de l'humour."


Sheek, venu au rap en 1980, au graff et au human beat-box en 1984 :

"Fatal Bazooka ? J'en ai vraiment rien à foutre ! "On" a le hip-hop qu'"on" mérite... ahahah..."


Groswift, cofondateur et copropriétaire du magazine Gasface :

"Pour nous c'est même pas un sujet à prendre au sérieux, c'est vraiment pas la peine de sortir des jugements graves sur un truc qui ne l'est pas... C'est comme si tu demandais à des journalistes politiques un minimum sérieux de commenter l'élection de la Cicciolina au Parlement italien en 87... C'était une blague, ça a marché, mais ça n'avait rien à voir avec la politique au final, y a pas eu de leçon à en tirer. En 2007 les gens se rappellent juste qu'elle a sucé de vrais chevaux et que le mec de "Boogie night" a oublié de lui dire qu'il avait le sida avant de la baiser."


Sear, rédacteur en chef de feu le magazine Get Busy :

"Je ne suis vraiment pas fan de Youn, mais Fatal Bazooka a le mérite de soulever une question essentielle : peut-on rire du rap ? Contrairement à beaucoup de rappeurs, je pense que oui, et heureusement encore. Il y a tellement matière à en rire, surtout de ceux qui se prennent le plus au sérieux... Le fait que le rap doive être forcément militant (chacun mettant un peu ce qui l'arrange dans ce terme) est un mythe. Le rap est né festif. Nous, on l'a reçu dix ans plus tard, avec le "Message" de Grand Master Flash. Et depuis, on est persuadé en France que le rap doit être social (même si c'est là qu'il peut être le plus intéressant, et encore...) ou pire encore depuis quelques années : racailleux. 'Fous ta cagoule' ressemble à tellement de groupe de rap français comme il en apparaît dix tous les jours...
Reste le problème de la légitimité de Michael Youn. Là je me demande ce que certains lui reprochent le plus : se moquer du rap ou vendre plus de disques qu'eux ? De même pour Kamini. L'authenticité c'est quoi ? Être soi-même, parler de ce que l'on vit vraiment ? Kamini qui parle de son quotidien de Noir dans un bled à la cambrousse n'est pas moins authentique que tous les mythos qui nous balancent leurs vies imaginaires de dealeurs armés rois de la cité. Et puis parfois seul le résultat compte : si c'est drôle, c'est drôle. Point."

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