Article Concert Oxmo + Rocé + Abd Al Malik 2006

Clermont-Ferrand, salle de La Coopérative de mai, dimanche 5 novembre 2006. Au ciel, la pleine lune. A l'intérieur, trois artistes déterminés à chasser d'eux le qualificatif d'autistes. Par ordre d'apparition, MM. Oxmo Puccino, Rocé et Abd Al Malik, incarnations vivantes de l'antique oracle de Sako : "Peu d'idéaux mais les idées hautes."

28/01/2007 | Par Anthokadi

Article : Concert Oxmo + Rocé + Abd Al Malik 2006C'est une de ces dates à marquer d'une pierre noire. Un de ces soirs à offrir des couronnes d'œillets blancs aux absents. Grégorien indique 2006 ans, 11 mois et 5 jours à son calendrier. Pour la première et peut-être unique fois, une scène verra se succéder trois des plus ambitieux projets rapologiques français de l'année en cours. Une heure de concert chacun, plus dix minutes de changement de scène... Les protagonistes ? A ma gauche, Oxmo Puccino, 32 ans, quatre albums dont ce "Lipopette bar" qui n'en finit plus de donner envie de fumer dans les lieux publics. A ma droite, Abd Al Malik, 31 ans, cinq albums - trois avec les New African Poets, deux solos - dont ce "Gibraltar" en passe de faire l'unanimité auprès d'une presse pourtant encore loin par ailleurs d'avoir fait le deuil de ses clichés d'antan... Au milieu, il y a Rocé, 29 ans, deux albums dont cet "Identité en crescendo", projet au titre d'autant plus intrigant que son auteur a des racines russes, algériennes, juives et musulmanes. Et françaises, donc.

18 heures et quelques minutes de réglages. Oxmo Puccino et ses Jazzbastards sonnent le cor et réussissent, il faut le dire, l'entrée rêvée des anges : "Ce soir la ville est déserte (Oxmo désigne la fosse encore clairsemée). Toute la Terre est là, guichets fermés (il montre les portes d'entrée par où les retardataires se hâtent lentement). Marmelade, public énervé, température élevée (il sourit, car ce n'est pas le cas). A minuit, pour les applaudissements même le jour se lève (le public approche enfin). Mondiale est la retransmission, radio, toutes les télévisions. Des invités aussi connus que Cousteau (il se penche pour scruter la foule), plus de sponsors qu'un match de football (nouveau sourire, lucide). Des présidents à côté des bandits au premier rang (il hoche la tête d'un air entendu). Chaque musicien prend soin de ses parents (il se tourne vers son groupe)..." Cinquième titre de l'album, 'Où est Billie ?' et son ironie post-Star Ac' ouvrent le concert, et le public semble déjà s'en vouloir de n'être pas plus nombreux.

Velours marron en guise de baggy. Chemise blanche défourrée en guise de Marcel. Quatre musiciens mal rasés autour de lui (les fameux Jazzbastards). L'ex-Black Cyrano de Bergerac, Black Barry White (sic), Black Jacques Brel ou Black Desperado a revêtu ce soir son costume de Black Popaye, tout simplement. Accessoirement, les jeux de lumière et de contre-jour lui donnent aussi des airs certains de Black Alfred Hitchcock... Peu à peu, la Coopérative de mai prend des allures de cabaret.

'J'ai mal au mic' prend le relais. La guitare électrique, la batterie et le clavier des Jazzbastards confèrent une teinte acoustique inédite à la si mure lamentation du "charismatique pratiquant du rap magique". Debout dans la fosse, les spectateurs des premiers rangs en réclameraient presque un bon fauteuil en velours rouge... L'ordre des titres n'est ni celui de l'album, ni celui de la discographie du Black Pavarotti. "Lipopette Bar" est un conte bâti comme un film de Christopher Nolan, avec promesse, tour et prestige ? OK, mais un conte qui ne peut être raconté que par celui qui l'a conté le premier. Le procréateur fait en principe ce qu'il veut de sa créature ? C'est la raison pour laquelle Oxmo embraye coup sur coup sur 'Quoi qu'il en soit' et 'Lipopette bar', soit les chansons n°3 et n°2 de l'album. Mémoire et santé, vie et dignité, amour et respect ? "On peut se plaindre, mais y'a toujours quelque chose à perdre" conclut à chaque fois l'homme pour qui l'amour est "comme un flocon de neige en flammes : dès que ça chauffe, tout a fondu en larmes" ('Nous aurions pu', 2004).

Sur scène, le contraste est frappant entre l'artiste principal et ses musiciens - Vincent Taurelle aux claviers, Vincent Taeger aux percussions, Ludovic Bruni aux guitares et Sébastien Gastine à la contrebasse. L'un est sur son 31, le crâne lisse et l'immaculée serviette Cajoline pour s'éponger le front. Les autres arborent une pilosité de Koh-lantais post-réunification. A Lyon, de telles tenues leur vaudraient le sémillant qualificatif de "Croix-roussiens", du nom d'un quartier perché où fleurissent chaque année de nouvelles générations de jeunes gens bien nés, fraîchement convertis aux joies du monocycle, du singe sur l'épaule et de l'ostentatoire capillarité du parfait pouilleux - vingt ans et trois tours du monde en Deux-chevaux plus tard, peut-être voteront-ils à droite comme papa... C'est un peu comme si cette union du calepin et de la partition, du hall et du chevalet, des planches et du goudron, bref, pour paraphraser Pierre Desproges, cette rencontre entre "ceux qui affichent fièrement une Rolex à leur poignet gauche et ceux qui les offrent à leur bras droit" semble pousser les uns à s'encanailler et l'autre à viser l'encore plus respectable - Ox' n'affuble-t-il pas Vincent Taeger du délicat compliment de White Mozart ?

Malpensances, médisances et clichés ont décidément la vie dure, et la notion d'objectif n'est fonction que de celui qui le tient. Quoi qu'il en soit, 'Black Popaye', l'homme qui "fume les épinards", va mettre tout le monde d'équerre : "Dès que j'y pose le pied le ring se casse, massacre à la savonneuse pour style crado, guitariste vas-y frappe la gratte"... Oxmo tombe le Bors', bombe le torse et ses musiciens haussent le son. La salle ne saisit pas forcément l'articulation avec les morceaux précédents, mais qu'importe : ce qui frappe ici, c'est l'aura du combo. Qu'ils chuchotent ? Aussitôt le public baisse d'un ton. Qu'ils mettent voix, instrus et propos en symbiose pour un egotrip de mammouth, et voici que, côté spectateurs, la cadence des coups de boule dans le vide s'accélère. "Je voudrais tous vous appeler par votre prénom, mais je préfère vous appeler Clermont" salue galamment l'hôte avant de repartir pour un tour de 'Roulette russe' et son intro 100% puccinesque : "Les enfants, je vais vous raconter l'histoire du lapin qui se prenait pour un lion et qui, après son arnaque, pensait prendre l'avion..."

Monsieur Oxmo Puccino, au loin, capte l'attention Un couplet d''Alias Jon Smoke' plus tard - souvenirs de temps plus humbles où la France n'avait pas encore gagné la Coupe du Monde de football -, Oxmo repart vers son comptoir fétiche : 'Tito' et son "pistolet planqué dans le paquet de chips", puis 'La femme de sa nuit' emportent l'intrigue vers sa pente terminale. "Quelques cris de femme, un corps qui tombe. "Tout est bien qui..." n'est pas le bon dicton." Tout à la fin, Oxmo se permet même le luxe d'éclipser son propre personnage du récit, s'en allant aussi sereinement que le mercenaire au téléphone Bouygues qu'il incarnait jadis : démarche souple, veston sur l'épaule, canotier baissé sur le front et, en arrière-plan, un monceau de corps allongés, telle une troupe de Romains après le passage du Black Obélix.

L'histoire pourrait s'arrêter ici, mais Oxmo la veut cyclique et ses sourcils sursautent en attendant. Le dernier morceau de la session sera donc le premier du disque. 'Perdre et gagner', son hommage à peine déguisé au "Clan des Siciliens" et surtout ses premiers mots en forme de mise en abyme : "Il y a des jours que l'on attend plus que d'autres, comme ce jour où l'on marche vers le trône..." Et si, au fond, fiction après fiction, c'était là que se situait la seule chose dont ait jamais parlé Oxmo au long de cette quasi première décennie de carrière : ce temps plus ou moins long qui sépare la décision de s'élancer du sentiment d'être arrivé au bout de soi ? "Qu'est-ce qui nous empêche de grandir, d'atteindre la grâce ?" faisait dire Terrence Malick à l'un des personnages de "La ligne rouge". Nombreux sont en effet les obstacles à l'épanouissement, et les plus redoutables ne viennent pas forcément de l'extérieur. Mus comme chacun par cette somme de freins et de ressorts, les personnages - les masques ? - d'Oxmo Puccino n'en sont que plus passionnants. Oxmo lui-même n'en est que plus passionnant.

Le concert pourrait s'arrêter là. L'acoustique fut parfaite, zéro faute de diction. Mais non, Oxmo Puccino & The Jazzbastards n'ont pas encore tout dit. Les rappels sont pourtant discrets. Seraient-ils un dû ? Habitué sans doute à d'autres publics, le batteur Vincent Taeger se permet d'ailleurs une pique : "Pas sûr qu'on revienne la prochaine fois !" Mal lui en prend. Du deuxième rang, un spectateur lui répond du tac-au-tac, par Oxmo interposé : "Hé, Oxmo, la prochaine fois, tu viendras avec un autre batteur, hein !" Le batteur baisse la tête. Bienvenue dans le 6-3, mec.

'L'enfant seul', 'Mama lova' (dédié "à toutes celles et ceux qui ont une maman, celles qui le sont, celles qui vont l'être ou celles et ceux qui n'en n'ont plus"), et 'Esprits mafieux' sont les trois premiers titres de ce rappel. Invitation au voyage dans nos souvenirs d'auditeurs, ils sont autant d'étapes vers le décollage final : un 'Nirvana' hurlé à pleins poumons sur fond d'apesanteur psychédélique. Les convenances et les postures du rappeur-à-tête-penchée-parce-que-trop-longtemps-resté-chez-maman-où-le-miroir-est-trop-bas ? Oxmo n'en a cure. Il chante, ne nous déplaise... Dans "Little miss sunshine", un personnage mal dans sa peau faisait amèrement remarquer que la vie n'était peut-être qu'une succession de concours de beauté, où le paraître des uns décuple chez les autres la déduction d'être un thon... Oxmo se fout des concours de beauté. A cet instant, il chante. Il se fout d'être beau : il vit. Et compte tenu de ce qu'il chante, le voir en vie, c'est beau.

1 | 2 | 3 | 4 | 5 |