Article Midi 50

Question : Grand Corps Malade est-il le 50 Cent français ?

05/11/2006 | Par JB

Article : Midi 50Ils sont comme les marroniers, ces articles récurrents qui comblent les vides dans la presse. Il y a l'heure d'hiver, les soldes, les départs en vacances et les rappeurs intelligents. Chaque année, on nous en présente un nouveau, gentil, tempéré, "loin des clichés". Il s'appelle MC Solaar, Bam's ou Abd Al Malik. Le rappeur intelligent n'est pas comme ces américains d'MTV qui mordillent une chaîne en or, torse nu près d'une piscine. Avec des filles en string et des grosses voitures. Non. Le rappeur intelligent est un esthète, il ne cautionne pas le matérialisme et la violence du rap. Ca tombe bien, son public non plus, fatigué qu'il est de ce formatage abusif de la musique. Et l'artistique, bordel ?

Cette année, malgré un dernier trimestre tonitruant de Abd Al "Flow De Dingue" Malik, c'est Grand Corps Malade qui, sans doute malgré lui, remporte la palme des rappeurs intelligents. Et peu importe qu'il ne soit pas un rappeur. Pour des médias obsédés par la dimension textuelle du rap, au point d'en oublier tout le reste, le slam de GCM est un cadeau du ciel. Dans les conversations, son nom conclue désormais des phrases comme "J'aime pas le rap, mais par contre j'adore...". Pari gagné. En déculpabilisant ce public qui, malgré toute sa bonne volonté, n'a jamais pu supporter les "yo" et les "wesh", GCM a fait une entrée fracassante dans le paysage musical français. Son premier album "Midi 20" est, aux dernières nouvelles, disque de platine et carton critique. Quelques grammes de finesse dans un monde de brutes. Ca change de 50 Cent hein ?

Pas sûr. 50 Cent et Grand Corps Malade, c'est Skyrock contre France Inter, les 12-16 ans contre les trentenaires Benabar, le gros son contre la plume raffinée. Pourtant, à y regarder de plus près, l'image médiatique qu'on nous projette de ces deux artistes est étonnament proche. Car comme 50 Cent, GCM est 100% street-crédible : le premier vient du Queens, à New York, le second du 9-3. Curtis Jackson a résisté à neuf balles. Grand Corps Malade s'est relevé d'un accident qui a bien failli, au mieux, le clouer à un fauteuil roulant. L'un est "street", l'autre est "urbain". Les filles aiment 50 Cent, il est musclé et chantonne des refrains entêtants. Les filles aiment Grand Corps Malade, son regard bleu azur et sa voix caverneuse. Fifty est le rêve américain. GCM est une jolie exception culturelle à la française.

50 Cent, Grand Corps Malade, deux exemples parmi d'autres. Le premier est de ceux qu'on dit sans substance, le Frankenstein d'un rap mercantile. Le second est étudié dans les lycées, interprète du Brassens et rafle quatre "F" dans Télérama. 50 Cent, Grand Corps Malade. On les aime, on les déteste. Deux artistes, deux publics, deux postures : musique intelligente contre musique vulgaire. Pour caresser dans le sens du poil une presse toujours prête à tacler les clichés du rap, les faiseurs de disque en fabriquent d'autres, à sa portée. Malins, ils opposent les démarches, segmentent les publics et codifient la respectabilité de la musique avec des recettes marketing qui, elles, restent toujours identiques, du flingue à la béquille.

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