Article Concert Diam's + Kanye West 2006

Mercredi 19 juillet 2006, Théâtre antique de Vienne, dans l'Isère. Kanye West en vedette américaine, Diam's en première partie, Sylvain Wiltord dans les tribunes. Retour sur un concert caniculaire.

24/09/2006 | Par Anthokadi

Article : Concert Diam's + Kanye West 2006"Je sais bien que vous êtes d'abord là pour Kanye". Mercredi 19 juillet 2006, Théâtre antique de Vienne, dans l'Isère. Voilà plusieurs semaines qu'il n'a pas plu sur le sud de la France. Travées en pierre pour nos bouls en béton, soleil couchant, public clairsemé. Assis entre deux professeurs de judo, le footballeur Sylvain Wiltord est en guest star dans un coin des tribunes, quelques jours après avoir été aperçu en mode P. Diddy dans une boîte de nuit du coin... Plus haut, beaucoup plus haut dans l'arène, l'élite autosupposée du public prend son mal en patience. "Non mais tu crois sérieusement que je suis venu là pour voir Diam's ? Ma parole, tu m'as pris pour qui ?" se marre Halim, un vieux de la vieille presque honteux d'être aperçu là si tôt. "Sérieux, j'aurais dû emmener ma fille", lâche même l'ami Papa-au-Rhum, à propos de la moyenne d'âge de cette portion de foule qui gesticule dans la fosse.

Papa-au-Rhum ? Un surnom né par une belle nuit de mai 2003, lendemain de la naissance de ladite fille et jour doublement funeste, tant pour le foie du père que pour la crédibilité de sa jeune famille. La naissance d'un surnom ? Une bouteille de rhum coeur-de-chauffe made in "Gwada-ma-terre", descendue en mode toboggan ("J'ai procréé, moi, Môsieur !") ; une pendule qui affiche cinq heures du mat' ("Comment ça, j'ai dormi par terre ?") ; deux yeux rouges ; un torse et des pieds nus ; un caleçon-avec-la-raie-qui-dépasse ; un grand boulevard ; un VTT ("Donne-moi ce putain de vélo !") ; des zigzags dangereux ; une roue arrière avec le menton haut ("J'ai procréé, etc.") ; une chute ectoplasmique ponctuée d'un roupillon ; naissance d'un surnom.

Assis aux côtés de Papa-au-Rhum, il y a l'ami Guy Georges. Ainsi surnommé en raison de ses lointaines années de jeune Serbe célibataire. Des années pleines d'intentions inavouables envers la gente féminine, du genre... du genre à lui valoir le surnom de Guy Georges. Dieu merci, Guy est désormais un homme casé (et la case en question mérite une statue, parole de proche confident des intentions du temps passé).

Bref. "Je sais bien que vous êtes d'abord là pour Kanye". Au moins, Diam's est lucide quant aux motivations d'une partie de son public. Ce n'est pas faute de se donner de la peine, pourtant. Son T-shirt rouge est du plus bel effet, les morceaux sont patates, les chorégraphies au poil, les interludes plaisants... Non, ce qui pose problème, c'est peut-être sa réussite. Son rôle de porte-parole médiatique d'un mouvement qu'elle aime tant mais qui, décidément, ne l'aime pas - ou plutôt qui ne l'apprécie plus autant qu'à l'époque des espoirs suscités par des morceaux comme sa reprise de 'Saïd et Mohammed'... Et puis c'est une fille. Et être une fille, bon an mal an, dans ce milieu comme dans la plupart des autres - mais surtout dans ce milieu, en fait -, cela reste un handicap. Papa-au-Rhum : "Elle dégage autant de féminité que Jeannie Longo. Tu lui enlèves ses airbags, ma parole, c'est un pello."

"Ne pas tirer sur une ambulance". Au fond, être anti-Diam's, c'est presque aussi tendance qu'être anti-Sarko, anti-Le Pen ou anti-Dieudo : un comble pour une fille qui chante 'Marine' au piano. Sans nuances, snob et bien-pensante est l'époque. Et tant pis pour ceux qui veulent prendre le temps de comprendre avant de trancher. "Mais y'a rien à comprendre : je te dis que c'est un keum" - Papa-au-Rhum est du genre obtus.

Sur la travée juste en dessous, Guy, lui, s'en fout. Ce soir, il est avec Madame, et Madame kiffe Diam's. Donc Guy kiffe Diam's. Fini le temps des réveils au 'Shook ones part. II'. L'a bien changé, le Guy, depuis qu'il tape des karaokés sur du Patrick Fiori... "Chave ton pote, comme il est calave", se marre Papa-au-Rhum, avant d'interpeller ledit Guy Georges avec cette élégance qui le caractérise : "La putain de tes os, hein que t'aimes ça, secouer ton zac sur du Diam's !" (Rire de hyène). Par-dessus l'épaule de Madame, Guy articule sa réponse : "Suck my dick, bitch !"... 30 ans que ces deux-là se connaissent, et le niveau n'en finit pas de monter.

Le concert avance. Visiblement, le public est coupé en trois. D'un côté, le trident MSN-SMS-MP3, successeur de la génération 3615-OK Podium-6128+. De l'autre, les fondamentalistes, une gousse d'ail dans chaque poche et le crucifix en mode "Vade retro Satanas". Au milieu ? Au milieu, il y a les Saint-Thomas. Ceux qui ne croient que ce qu'ils voient, et se méfient des raccourcis de ce temps qui n'en finit plus d'avoir la nostalgie d'autres temps. Un temps où le tour du monde de l'actu s'effectue parfois en 80 secondes, et où les artistes sont pareils à des pots, avec leur étiquette sur la face et leur date de péremption dans le dos.

Les Sages Po', Nas, Eminem, Dr. Dre, NTM, IAM, 113 & Doudou Masta ("Un truc de fou renoi")... D'interludes en hommages, Diam's énumère les noms de ceux qui l'ont conduite à être heureuse d'être là. Au fond, ses références ne sont pas si différentes de celles qui ont bercé la plupart de ses actuels contempteurs. Cette voix cassée, ces grandes créoles, ces plaidoyers pour des causes consensuelles, au final, et alors ? En quoi cela diffère-t-il fondamentalement du discours d'autres rappeurs "mieux en cour" ? OK, ce n'est pas Saul Williams, mais est-elle vraiment la seule à ne prêcher que des convaincus ? N'a-t-elle pas l'air sincère, cette jeune femme de 26 ans ? Ne fait-elle pas passer un bon moment à son (si jeune) public ?

"Tu cherches mes couilles ? Elles sont dans mon string" : au moment précis où les arguments évoqués ci-dessus sont sur le point de fendre le cœur de pierre de Papa-au-Rhum lui-même, Diam's lâche cette phrase. Commentaire laconique du père indigne, le regard plissé comme un peone d'un film de Sergio Leone : "Irrécupérable".

Grand est alors le mérite de la miss de ne pas s'en laisser compter. Venues de l'extérieur de la fosse, les ondes négatives sont presque palpables. Elle choisit donc de s'en tenir au public des dix premiers rangs, qu'elle emballe à tour de tubes ('DJ', 'La boulette', 'Jeune demoiselle', etc.) ou qu'elle tétanise à coups de confessions ('Ma souffrance', 'Daddy', 'Ma France à moi'...). Puis vient le moment de passer le relais au principal invité de la soirée.

A cet instant, ceux de la fosse sont aux anges... De là où ils sont, ils n'ont certainement pas le même point de vue que Diam's. Ils ne mesurent sans doute donc pas la part de non-dit d'une simple phrase. Certes, les premières parties ont toujours vocation à s'effacer devant l'artiste principal ; elles savent que le public ne leur est a priori pas acquis ; de fait, elles s'adressent souvent en priorité à ceux qui ont vibré, qui se trouvent souvent être les spectateurs les plus proches de la scène. Ici, les mots de Diam's ne s'adressent pourtant pas à la fosse en liesse. "Je sais bien que vous êtes d'abord là pour Kanye". Vu d'en haut, cela donnerait presque envie de s'excuser.

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