Article Autour d''Ascension' du Coup d'État Phonique

Souvenirs d''Ascension' du Coup d'Etat Phonique, morceau maudit du rap français pourtant indémodable, et qui peut suggérer quelques rapprochements avec le genre cinématographique dit "noir".

05/09/2004 | Par Janot

Article : Autour d''Ascension' du Coup d'État PhoniqueC'est l'histoire d'un morceau maudit nommé 'Ascension'. Un morceau constitué comme traditionnellement d'un instrumental, de voix et paroles de rappeurs. Ces trois éléments réunis forment un petit quelque chose en plus. Une atmosphère sombre et pesante qui en l'espace de quelques minutes parvient à totalement habiter l'auditeur. 'Ascension' est un titre brillant (autant que l'ombre puisse être lumière !), intemporel, évocateur et maudit donc.

Le morceau sort au printemps 1996 au sein de l'excellente compilation "Le Vrai Hip-Hop" réalisée par l'exigeant label indépendant Arsenal Records. Il est signé le Coup d'État Phonique, groupe composé à l'époque des MC's Egosyst et Doc Odnok (connu aujourd'hui sous le nom de Kohndo) et du producteur Lumumba bien engagé pour la cause d'un Hip-Hop puissant. Un an plus tard, le groupe n'existe plus et la compilation "Le Vrai Hip-Hop" ressort privée de deux de ses titres d'anthologie de la première mouture dont 'Ascension' pour cause de samples non déclarés.

L'univers d''Ascension' est rigoureusement celui des romans, et par conséquent des films, dit "noirs" ("Le roman noir ne se contentait pas d'être le récit pur d'une action. Il faisait le constat d'une société ; et la fonction de ce constat était de déranger." François Guérif dans "Le Film Noir Américain". "Comme le roman noir, le film noir est le reflet le plus fidèle d'une société, et au-delà, peut-être du monde moderne." Robert Louit dans "Black Mask et Série Noire", Le Magazine Littéraire n°78, Juillet-Août 1973). Le morceau brasse en effet, et pas uniquement dans les paroles, quelques uns des thèmes récurrents du genre. Monde de la nuit, cauchemars poisseux, paranoïa, drogue, armes à feu, etc. Partant de l'histoire d'un homme sans nom, dont le parcours chaotique est décrit avec précision, le groupe parvient dans le même temps et avec une économie de discours extraordinaire à donner une (sa) vision sombre et peu flatteuse de la société.

Comme chez les célèbres et virtuoses réalisateurs américains Martin Scorsese et Brian De Palma, l'ascension de l'individu dont il est question dans le titre du morceau s'accompagne inéluctablement d'une chute vertigineuse et fiévreuse. On pense bien sûr au Henry des "Goodfellas" ou au Tony Montana de "Scarface". Le parallèle est même souhaité par Egosyst qui rappe dans le premier couplet : "L'éducation d'un jeune de cité à travers la télévision, avoir un monde à lui, être le Scarface des années 90 fils, le Tony Montana" pour décrire le personnage dont il est question dans le morceau. Les premiers mots de la citation, même s'ils sont censés décrire le personnage, font l'effet d'un constat effrayant (voir d'une critique glaciale) sur lequel leur "collègue" Rocca revient plus en détail en 1997 dans son premier album avec le track 'Aux Frontières Du Réel'. Mais les deux films sus-cités ne collent pas toujours nécessairement à l'atmosphère du morceau (je pense en particulier au dernier couplet). Résolument plus proche de l'humain et moins des mythes, 'Ascension' ainsi que toute l'histoire qui l'entoure me semble aussi assez voisin de quelques uns de ces films noirs de série B tournés à Hollywood après guerre et jusqu'à la fin des années 50.

Les principales caractéristiques techniques de ceux-ci étant le peu de moyens avec lesquels ils étaient tournés et la manière dont le réalisateur s'affranchissait autant que possible des règles d'or commerciales des majors qui produisaient le film. Les scénarios, comme dans le track du Coup d'État Phonique, mettent bien souvent en scène des individus qui finissent mal après avoir succombés à la tentation de l'argent sale par avidité ou simplement par nécessité. Ils trouvent la plupart du temps la déchéance, la prison, voir la mort sur leur chemin. C'est par exemple le cas de Dix joué par Sterling Hayden dans "Asphalt Jungle" ("Quand la ville dort") du réalisateur John Huston (sur un scénario tiré du livre de WR Burnett). Il est frappant de constater que Egosyst rappe "Au milieu d'une jungle urbaine la rue guide ses pas vers sa seule vocation" dans 'Ascension', en référence certainement involontaire au titre du film cité précédemment.

Un regard désespéré et révolté sur la société se lit donc en filigrane à travers le vécu de ce personnage lambda dont la gloire et la déchéance nous sont contées. En 1995, le groupe La Cliqua très proche du Coup d'État Phonique (certains membres du groupe ont même fait partie de La Cliqua) rappait 'Requiem', un morceau qui était aussi d'une noirceur absolue, écrit au scalpel et fustigeant un système qui "glisse, mène, sonne ton requiem" sans enrober sa dénonciation dans une fiction. 'Requiem' présente tous les aspects du discours que Le Coup d'Etat parvient à esquiver dans 'Ascension' tout en le faisant cependant passer parfaitement notamment en parsemant les paroles de quelques discrets mais percutants apartés. Cette manière sous tendue de glisser son regard certes humaniste mais pessimiste sur la société à travers le parcours d'un homme bousculé par les événements (le trafic de drogue ou le "casse") et perdant peu à peu ses repères correspond ni plus ni moins à la façon de faire d'Anthony Mann dans "Raw Deal" ("Marché de brute") ou plus encore de Stanley Kubrick (aidé aux dialogues par l'écrivain déglingué Jim Thomson) dans "The Killing" (L'ultime razzia"). Tel 'Johnny' et 'Joe', les principaux protagonistes de "The Killing" et "Raw Deal", son statut de paria ("Yo, quoi d'neuf dans la capitale, certains parlent d'un danger", "Chaque jour il deal au sein d'une ville qui désire son exil, hostile") et les dangers auxquels il s'expose lui font prendre conscience qu'il faut "se ranger, changer d'existence avant de finir mal et plonger." Mais c'est l'impasse. Admirable procédé narratif que cette phase "il représente l'image du bon citoyen cloche" répétée deux fois par Egosyst. La première en début de morceau quand il décrit l'individu en bas de l'échelle prêt à tout pour gagner de l'argent puis la deuxième en fin après que celui-ci ait eu son heure de gloire et qu'il soit retombé au plus bas, et même en amont de son point de départ.

Au cours de cette chute dans laquelle il est précipité, la nuit est omniprésente, décrite dans le dernier paragraphe comme moment de l'isolement absolu et du surgissement cauchemardesque du passé ("Les voix des potes de la rue résonnent dans sa tête pour, qu'au fil des heures son passé hante ses nuits comme un film d'horreur. Peur, sans repère dans la rue t'as perdu"). Résurgence d'un passé ténébreux qui est une autre des caractéristique que l'on retrouve chez nombre de personnages de film noir. L'homme n'est plus qu'une ombre. Le poids de ce dernier passage est d'autant plus asphyxiant que les rappeurs opèrent dans leur style un contraste saisissant entre la description de cette déchéance finale cauchemardesque et celle de l'apogée rêvée du milieu de morceau. Heures de gloires qui étaient décrites fort judicieusement à grand coup d'accumulations ("Son statue progresse, laisse ses rêves d'espèce se dessiner son buziness, laisse s'esquisser la gloire, le luxe, le sexe, l'argent, le pouvoir", "Il gravit dur summum, Mercedes Benz, BMW, deux berlines clean pour lui la vie s'élève", etc).

L'instrumental participe bien entendu à renforcer la noirceur du titre. Celui-ci est composé d'un long bruit, celui que fait le barillet du revolver lorsqu'il tourne, tandis qu'est joué ce fameux sample de Tom Brown qui est à l'origine du retrait du morceau de la seconde version de la compil'. Il n'est pas interdit d'extrapoler et de voir dans ce bruit de revolver aussi tétanisant que le son du crotale, l'éventualité d'une fin absolument tragique au morceau. Une fin du type de celle du track d'NTM 'J'Appuie Sur La Gâchette' mais qui ici serait uniquement suggérée. Récemment le morceau 'La Chute' sur "Tout Est Ecrit" - le premier album solo de Kohndo sorti en 2003 - reprends quelques extraits des paroles d''Ascension'. Kohndo explique dans la jaquette de son album qu'il voulait faire un morceau traitant de Babylone qu'il décrit ainsi : "L'état babylonien est, dans sa description biblique, le royaume de l'opulence. C'est aussi un royaume où règne la décadence morale, la bassesse, la corruption, la violence et la haine. La sagesse y est jetée aux orties au même titre que les vertus." Si 'La Chute' est un bon morceau, 'Ascension', qui visiblement fut pareillement travaillé par une volonté de regard pessimiste sur la société est à mon sens et d'un point de vue narratif beaucoup plus riche.

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