Article Concert OFX / Wu-Tang Clan (Zénith de Paris - 2 juillet 2004)

Il est souvent question d'un présupposé complexe d'infériorité des rappeurs français devant leurs collègues yankees : ce présupposé est désormais balayé, aspiraté. Le coq peut relever la crête : le pool U.S. l'a dans l'oeuf, au moins le temps d'un été.

01/08/2004 | Par Anthokadi

Article : Concert OFX / Wu-Tang Clan (Zénith de Paris - 2 juillet 2004)"Wu-Tang Clan ain't nuthing ta f' wit you, french guys" : tel pourrait être le résumé de l'étrange concert qui s'est tenu au Zénith de Paris, le 2 juillet 2004. Etrange pour les uns, mais archi-prévisible pour les autres, l'issue de ce rassemblement de passionnés, pourtant annoncé complet deux mois à l'avance, avait de quoi laisser pantois le novice. Le précieux ticket indiquait en effet un concert du Wu-Tang Clan, illustre groupe américain, précédé d'OFX, duo français de notoriété plus restreinte, en première partie. Trois heures plus tard, une bonne partie du public avait la nette impression d'avoir assisté à un concert d'OFX, illustre groupe français, suivi du Wu-Tang Clan, bordélique ramassis d'amateurs étatsuniens au moins aussi au fait des valeurs de respect et de gratitude envers leur public que l'actuel gouvernement de leur pays vis-à-vis de la longue histoire de l'humanité... Il est souvent question d'un présupposé complexe d'infériorité des rappeurs français devant leurs collègues yankees : ce présupposé est désormais balayé, aspiraté. Le coq peut relever la crête : le pool U.S. l'a dans l'�uf, au moins le temps d'un été.

Tout avait pourtant bien commencé. Garé place de Bitche - ça ne s'invente pas -, à quelques hectomètres du Zénith, le pékin moyen avait déjà dû se taper l'entière remontée du quai de l'Oise à pied, avant de prendre place dans le peloton des amateurs de rap shaolien. Yeux rouges et foie ambré de rigueur - c'est un art de vivre - la queue avançait petit à petit jusqu'à l'entrée.

La première partie ? Un M.C. tatoué dans le dos qui chante dos au public afin que le public puisse lire ses tatouages - rendus illisibles par les reflets de la sueur qui ruisselle de son chapeau à ses reins, via ses aisselles. L'autre M.C., fine silhouette à la Biggie, qui entreprend un strip-tease torride et revient secouer sans complexe ses cent treize kilos cinq cent comme s'il en pesait cinquante de moins, est épatant. Dans le même temps, des potes aux deux viennent jeter des CD dans la fosse, façon-du-riz-pour-la-Somalie, c'est-à-dire que la somme de CD balancés aux mains tendues frise l'assistance humanitaire pour pays en arrested development.

Puis ils s'en vont.

Selon une bonne partie de l'assistance, le groupe de discoboles s'appelle OFX, parce que c'est ce qui est marqué sur le ticket. Joignant le geste à la parole, les personnes interrogées mettent la main à la poche et en ressortent ledit ticket. Quelle n'est donc pas leur surprise lorsque, une dizaine de minutes plus tard, deux M.C. francophones débarquent et se présentent comme étant OFX, première partie officielle du concert du Wu-Tang Clan... Bruissement dans la fosse. Une rumeur circule, comme quoi le tatoué du groupe de discoboles s'appellerait Lil'Flip, qu'il jouirait d'une notoriété certaine dans le sale sud U.S. et que... Pas le temps de bavasser. OFX a commencé son chaud show, et le moins qu'il se puisse dire est que ce groupe possède un don pour capter prunelles et tympans. Fefe (Feniski) et Vicelow sont deux évadés du Saïan Supa Crew, et cela se voit. Leur album "Roots" est une quête identitaire à la fois grave et malicieuse, mêlant - ce n'est pas donné à tout le monde - introspection extractive et rythmique melting-potes. Les couleurs sont aussi vives que la gestuelle ; la décoiffante et scalpante plume de Fefe, la voix chaude et mâle de Vicelow et la sensibilité qui transparaît des propos du duo sont propres à donner des sueurs froides à la femelle... Mais, comme le disait M.C. Jean Gab'1, "on n'y comprend qu'dalle"! Jugement excessif s'il en est puisque, pour être honnête, celui qui écoute attentivement captera de temps à autre des passages stupéfiants - "Est-ce que t'entends que tes enfants sentent pas l'amour qui leur est dû ? Chantent pas, crachent sur ton éducation, mais qu'en penses-tu ? Est-ce mon sang qui, dès ma naissance, pue ? Ou le manque de mains tendues qui, dès l'enfance, tue ?" demande par exemple Fefe à 'France', sa mère-patrie.

Que les mots soient le plus souvent avalés n'est pas le plus important, au final. Le plus important, au final, est qu'OFX est là pour chauffer la salle avant l'entrée en scène du Wu-Tang, et force est de constater que le duo s'en tire avec mention. Zouk parodique à fort taux de testostérone de Vicelow (a.k.a. Michael-Rocco-Jackson-premier-du-nom, tant il porte souvent la main à son caleçon façon-"who's-bad ?", avant de mimer d'authentiques coups de boutoir dans le séant de femmes invisibles) ; gestuelle d'épouvantail de Fefe ; tours de passe-passe vocaux - Vicelow pique les fins de phrases de Fefe, et vice-versa - ; interruption de la musique pour rapper trois mesures a capella, puis redémarrage de la musique. "Si ce que la majorité fait, c'est du bon rap, eh ben plutôt me pendre... Je kiffe ce que fait Booba ; mais je suis pas Booba. Un Booba, ça suffit ; mille Booba, ça devient du babou" fait se dresser l'oreille de l'auditoire, provoque quelques sourires et crée le liant nécessaire pour que la mayonnaise prenne.

Le public est bien à 911 degrés Farenheit lorsqu'OFX s'en va... pour revenir aussitôt, tout de jaune vêtus, flanqué de trois gardes du corps floqués au même coloris. De gauche à droite : Leeroy Kesiah, Sir Samuel et Sly The Mic Buddah... Specta ayant quitté le groupe il y a peu, le public parisien a donc le privilège d'avoir sous ses yeux le Saïan Supa Crew version 2004 au grand complet - ce qui fera songer à certains spectateurs de province ayant fait exprès le déplacement sur la capitale pour voir le Wu-Tang que ce n'est pas dans leur petite ville qu'un tel cadeau-bonus leur aurait été offert... Alors chacun en profite : le saillant super crew donne des fourmis aux jambes de l'assistance, tournicote sur scène à en donner le vertige à la fosse, la fait murmurer, gronder puis rugir, puis s'en va à son tour.

Ne reste sur scène que Sly The Mic Buddah, sa crinière hérissée de dreadlocks et son micro-à-tout-faire. Un rasta, un public, une même fureur : voici le Zénith parti pour cinq minutes de beat-boxing de haute volée. Cinq minutes de scratches buccaux, de folles actions et de microsonilingus, jonglant avec une décennie de tubes Wu. Les spectateurs joignent les mains par les pouces, mimant la célèbre chauve-souris venue de Staten-Island. Lorsque Sly se retire, tout sourire, la salle est dans les starting-blocks, prête à bondir.

1 | 2 |