Article Concert : Oxmo Puccino

Un an grosso modo après la sortie de son dernier disque, "Le Cactus de Sibérie", Oxmo Puccino fait à nouveau parler de lui avec un clip. Mais il existe dans le même temps un autre Oxmo Puccino moins anecdotique, plus proche de sa fonction d'artiste et donc plus passionnant. Un Oxmo Puccino sillonnant l'hexagone et ses planches.

27/03/2005 | Par Janot

Article : Concert : Oxmo PuccinoUn an grosso modo après la sortie de son dernier disque, "Le Cactus de Sibérie", Oxmo Puccino fait à nouveau parler de lui avec un clip à retardement (celui du premier single de l'album : 'Black Desperado'). Mais il existe dans le même temps un autre Oxmo Puccino moins anecdotique, plus proche de sa fonction d'artiste et donc plus passionnant. Un Oxmo Puccino sillonnant l'hexagone et ses planches. C'est ainsi que nous le découvrîmes il y a quelques semaines dans le mini théâtre d'une ville de province non moins petite. Rue "du bout du monde", le théâtre, cela ne s'invente pas ! Voici quelques notes rapportées d'un concert qui, par un tour de force assez incroyable, noua un lien solide et nouveau entre le rappeur et l'auditoire sans nul doute conquis à la sortie, mais qui ne l'était pas nécessairement par avance.

Tout d'abord revenir sur le fait qu'Oxmo Puccino semble toujours avoir été un homme attiré par la représentation scénique. On ne se baptise pas d'un nom dérivé de celui d'un célèbre compositeur d'opéras italien pour rien comme on ne nomme pas par hasard son premier album "Opéra Puccino". Le rappeur aime rejouer la comédie comme la tragédie humaine dans ses textes, c'est bien connu. Interpréter des personnages, porter des masques : Jon Smoke, Black Desperado, Black Millionnaire mais aussi enfant seul, amant éploré, petit dealer, dragueur suivant qu'il puise dans son répertoire de fiction ou de réalité. Impossible d'oublier les récits inventés, influencés par le cinéma d'action américain, pleins de rebondissements exubérants avec les collègues du posse Time Bomb lors des premières années radio. Quand il se retrouve sur la scène, qui plus est celle d'un "théâtre", c'est une nouvelle dimension visuelle du rappeur venant corroborer la première impression musicale qui se révèle à l'auditeur : celui-ci possède d'indéniables talents de metteur en scène. Oxmo Puccino bricole en effet un petit spectacle de gestes autour de maintes chansons jalonnant son parcours musical et qu'il lie entre elles avec un soin méticuleux en différents tableaux. Il est en somme ce qu'on pourrait appeler un "super-MC", dépassant le simple mais crucial fait de captiver la foule avec sa seule voix par l'assurance et les intonations de celle-ci.

Lorsqu'il a un public présent devant lui, rien de plus médiocre qu'un Oxmo Puccino faisant du play-back comme en témoigne un ou deux morceaux introduits par des dialogues enregistrés ('Boule de Neige 2001') que le rappeur fait mine de dire au micro. Ceci donne une excellente occasion de constater que les personnages qu'il campe en concert existent vraiment à la seule condition qu'il fasse transiter leur vécu par sa voix live. L'enregistrement est un artifice qui sied guère à l'interprète. De même (que l'on apprécie ou pas le morceau) combien vaut un Oxmo Puccino déguisé en Zorro paradant dans un clip entouré d'une pléiade d'acteurs de la scène rap française contre le même rappeur en chair et en os présent devant soi habillé d'une cape et d'un masque noirs de fortune jouant avec/pour le public ? Il est entendu qu'en clip ou sur scène ce travestissement a pour finalité de refléter une fois encore le côté joueur du rappeur. Toutefois, et c'est là toute la valeur du spectacle de l'autre soir, sur les planches il esquive le clinquant et la débauche d'effets visuels inhérents à l'exercice "clipesque". Il ne fait aucun doute que le rappeur aux multiples surnoms est dans son élément sur scène avec trois fois rien, peu d'ustensiles : peut-être un parapluie pour introduire un de ses morceaux tristes, le fameux déguisement de Black Desperado, deux chaises et puis c'est tout. Les chaises sont très importantes, c'est sur celles-ci que le rappeur revient de temps à autres s'asseoir pour se reposer, seulement le corps (et quel corps ! une carrure à la Brando, assurément) car la bouche, elle, continue de discuter ferme. Avec qui ? Avec le public ou son brillant camarade de jeu, Le Célèbre Bauza, qui, à l'occasion, mimera un journaliste interviewant le rappeur. Dans la salle ça communique très bien, du moins avec le petit groupe de jeunes gens situé à quelques centimètres seulement des planches, derrière nettement moins, ce qui n'échappera pas au rappeur !

C'est du second rang (en mauvais élève n'ayant que très moyennement apprécié son dernier album) que je constate comme Oxmo est impressionnant, imperturbablement tout à son spectacle. On dit ses textes quelques fois moqueurs, railleurs (dans un de ses articles sur le rappeur, Franco démontre ce que son œuvre a de satirique). Tout ceci est bel et bien vrai, mais aucune attitude narquoise envers le public du jour et cela force le respect. Juste l'envie de la part du rappeur de faire découvrir et partager son répertoire. Précisons que ce soir-là Oxmo est face à un public d'âges extrêmement variés, sans doute loin d'être unanimement connaisseur de l'œuvre maintenant imposante du bonhomme. Devant collégiens et cinquantenaires, fans et curieux, en petit comité (autant dire qu'on est loin des gros shows de stades bien huilés où le public est une masse gérée à coup de pubs sur des écrans géants), il explique que, s'il a débuté la soirée par des morceaux très durs, c'est simplement parce que, "comme dans la vie, il faut être passé par des moments difficiles pour pouvoir savourer les bons moments". On retrouve ici (et tout au long des interludes qui soudent les différents morceaux du spectacle), en filigrane, la "vision de vie" qui donna les premières émotions, les premiers frissons aux auditeurs d'"Opéra Puccino" en 1998. En effet, avant de proposer quelques titres plus légers ('Mes Fans', 'Black Desperado', 'Warriorz', etc), Oxmo entame une première grosse partie de concert plutôt sombre avec quelques uns des morceaux les plus graves qu'il ait écrit de par le passé (parmi eux : 'Boule De Neige 2001', 'J'Ai Mal Au Mic', 'L'Enfant Seul'). Pour ce dernier titre le rappeur épure au maximum la mise en scène, donnant vie, illustrant par quelques gestes les propos qu'il tient au microphone : un petit souffle ("T'es comme une bougie qu'on a oublié d'éteindre dans une chambre vide"), un poing serré qui se lève lentement au dessus de la tête ("Nobody n'a capté le sale souhait, l'envie de se laisser par le cou pendu") ou bien un doigt traçant une ligne partant de l'œil et descendant sur la joue ("Quand l'autre sorte écoute souvent la même chanson dans le poste, et porte le deuil d'une relation morte et reste l'œil humide"). Ce début de prestation est pour le moins inattendu alors qu'on pensait les sombres années lyriques du rappeur définitivement derrière lui. Entre cette partie et la troisième partie plus dansante et décontractée, il y a les femmes avec 'Le Jour Où Tu Partiras' (sans K-Reen, énorme manque) ou 'Laisse-moi Fleurter' et puis 'Mes Fans'. Qui connaît tous ces titres comprend avec quel aplomb leur auteur les fait se succéder.

Une phase vient à l'esprit pour évoquer le rapport qu'Oxmo Puccino semble entretenir avec sa musique. C'est celle d'un rappeur américain, Inspectah Deck, qui rappa il y a quelques années : "I'm not a actor but the author of a modern day opera/Where the main character is presidential paper, the dominant factor" ('Cold World', "Liquid Swords"). L'une des forces du rappeur français est d'être non seulement l'auteur mais aussi l'acteur de ce même opéra dont parle le rappeur du Wu-Tang Clan. En effet l'argent fut bien au sein du concert ce soir-là au Théâtre des Pénitents dans le triplé 'Amour Et Jalousie', 'Le Laid', 'Mon Pèze' qui parcourt les trois albums à ce jour disponibles d'Oxmo Puccino. Le Black Desperado a beau continuer à avancer masqué, ô joie, ses concerts font se dévoiler quelques pans de son œuvre.